CHAPITRE III
Guerre civile des clubs.
1838. Fondation à Genève d'un premier club de la Jeune-Allemagne. — Société d'éducation. — M. A\eiizel. — Dœleke le force à se retirer. — Scission avec les ouvriers Suisses. — Woitling à Genève. — Effet produit d'abord par les excitations communistes sur les ouvriers de la Jeune-Allemagne. — Premiers partisans de Weitling, — Ils établissent un club. — Esprit particulier des trois sortes de clubs d'ouvriers. — Clubs du Griiitli. — Clubs communistes. — Causes qui s'opposent en Suisse aux ravages du communisme systématique. — Le radicalisme social. — Clubs de la Jeune-Allemagne. — Luttes entre les clubs communistes et les clubs de la Jeune-Allemagne. — Les Girondins et les Montagnards. — Attitude des chefs. — Attente de grands troubles. — Conseils donnés par l'ami de Cabet.
La société, si l'on on croit ses ennemis, est familiariséo de lon«?uc date avec tous les genres de corruptions et d'infamies. Cependant elle n'a pas encore pris l'habitudo de considérer de sang-froid les caractères que nous venons de peindre. Elle a le droit de se montrer stupéfaite et de n'en pas croire ses yeux, lorsqu'on lui découvre un mélange? aussi odieux de toutes les dégradations de l'esprit et du cQ'ur. Malgré le soin (jue nous avons eu de no rien imputer à nos héros , qui ne soit tiré de leur propre témoignage , de leur correspondance intime ou de leurs confessions imprimées, on serait tenté de croire que nous avons tracé des portraits fantastiques, pour le moins exagérés , si après avoir mis à nu les passions et les intentions secrètes des meneurs du comuiunisme et de la Jeune-Allemagne en Suisse , nous no les montrions euxmême en action.
Pour faire co récit, nous devons nous transporter à Genève et remonter à raimée 1838.
A cette époque, la Jeune-Alieniagne fonda à Genève, sous le titre de Société de chant, un club destiné aux ouvriers allemands qui ne faisaient pas partie (ie l'affiliation secrète. Le .irouvernement du canton tolérait à peine cette réunion. Il y avait envoyé plusieiu's fois des gendarmes, malgré le soin \)Y\s j)ar les meneurs d'établir liors de la ville le lieu de leurs séances. Ils espéraient par là enter les indiscrétions trop fré(]uentes de la jjolice. Cette précaution ne parut pas- sutlisaute. En Suisse, de \ieilles traditions d'hospitalité et un jjoint d'honneur j^uvent très-chatouilleux garantissent la sécurité des réfugiés politi(]ues. Mais les étrangers qui ne peuvent se réclamer ni de l'esprit de parti, ni de la susceptibilité patriotique, sont à la merci de l'arbitraire cantonal. Le cercle de la Jeune-Allemagne, tel (|u'il était composé d'abord , ne jouissait d'aucune sécurité. Aussi l'on s'étudia à recruter des Suisses, atin de couvrir les Allemands de la gai'antie du droit civil et de leur communic^uer la liberté d'association accordée aux citoyens \)ii' les lois de Genève.
Protégé par ce rempart factice , le premier cercle de la Jeune-Allemagne |)rospéra. Il comptait environ cent membres, lorsque, le 10 novembre 1839. un homme de bien, M. Weitzel. organiste de la paroisse allemande de Genève, fonda dans la ville une société d'éducation sous le patronage et avec l'appui de personnes distinguées et généreuses. Nous citerons entre autres MM. les ministres Lefort , Yernet. Claparède, et M. Michaeli, avocat. Les fondateui's mettaient à la disposition de la Société une bibliothèque de deux cent soixante-dix ouvrages allemands, une collection de caries de géographie et de cahiers de musique, et entin une somme de deux cent trente-huit francs, destinée à pourvoir aux [)remiers frais d'installation. Des leçons de français, de chant, de dessin, d'histoire naturelle, de géographie, d'histoire, étaient offertes aux membres de cet athénée populaire. L'institut de M. Weitzel avait de l'avenir; tel était l'avis d'Auguste
Becker. Car n'ayant rion de mioux à fairo, solon l'expression do Guillaunio Marr. avant que le tambour de la révolution ne battît le rajjpel en Allemagne, il s'était fait agréer comme l'un des professeurs de la société d'éducation. Nul doute que si les ouvriers allemands eussent été abandonnés à eux-mêmes, ils n'eussent fréquenté avec empressement les cours variés et intéressants que des citoyens désintéressés leur offraient. Les meneurs de la Jeune-Allemay-ne couraient un péril grave. On leur disputait la proie de leur ambition et de leur industrie. Aussitôt, sous les ordres de Dœleke, ils résolurent de s'introduire dans la place, d'anéantir la paisible et Salutaire intluence de M. Weitzel et de l'expulser de la société qu'il avait foniJée lui-même. La propagande de la Jeune-Allemagne manœuvra si bien, qu'au mépris du règlement, la politi(iue la plus violente devint l'àme de la société d'éducation. Chaque membre eut entre» les mains un exemplaire de la Voix du Peuple, par Harro-Harring, et bientôt ces refrains révolutionnaires, couvrant les discoursdes j)rofesseurs, ne laissèrent aucune liberté d'esprit aux sociétaires désireux de s'instruire. M. Weitzel essaya vainement de faire respecter les statuts adoptés et d'obtenir grâce pour la passion de l'étude si vénérable chez des hommes qui disputent au travail manuel ou qui dérobent aux courts instants qu'ils pourraient accordera leui's plaisirs, le temps de cultiver leur esprit.
On ne peut visiter, le dimanche , la bibliothèque et les belles salles d'études ouvertes à Bàle aux ouvriers, sans être fraj)pé du calme incomparable, du silence religieux qui régnent dans cet asile, sans admirer l'ardeiu" studieuse, empreinte sur les traits et dans toute l'attitude des nombreux lecteurs. Ou trouverait dillicilement, au sein d'une réunion d'étudiants de profession, la même énergie et la même constance d'application. M. Weitzel avait puisé dans son amour du bien public la mission d'introduire à Genève, parmi les ouvriers allemands, ces niQ'urs si dignes et si louables. La propagande de la Jeune-Allemagne ne lui permit pas de rendre ce service à ses concitoyens. Contrecarré dans tous ses effort^, ri-
dicuHsé, vaincu, M. Weitzel fut obligé de quitter la société qu'il avait fondée. Il eut la douleur d'être chassé de l'asile qu'il avait préparé à la liberté et au progrès moral, d'être chassé par les apôtres de l'anarchie et do l'athéisme. Bon nombre do Suisses accompagnèrent M. Weitzel dans sa retraite et fondèrent une société du Griitli.
Deux motifs déterminèrent cette sécession. Les Suisses ne s'intéressaient point aux harangues exaltées et aux discussions interminables sur la nationalité allemande et sur les moyens de révolutionner l'Allemagne. Plusieurs d'entre eux, ouvriers aisés de Genève , auraient voulu (jue la société d'éducation se transformât en un casino à bon marché exclusivement ouvert à des sociétaires (jui leur auraient ressemblé par le ton, les manières et le degré d^éducation. Les citoyens du quartier Saint-Gervais, horlogers et orfèvres de lem'état, n'aimaient pas à se rencontrer avec les hommes en blouse, comme ils disaient. Tant est invincible l'impulsion (jui nous porle à rechercher plus ou moins exclusivement le commerce de ceux qui imitent de plus près notre façon d'être !
Les relations qui naissent de ce penchant n'ont rien de commun avec les répulsions sottes et les sympathies factices inspirées ou jouées par la manie et l'affectation aristocratiques. Cependant, si au mépris de la nature des choses et du sens des mots, on s'obstinait à confondre, sous le même nom, une puérilité vaniteuse, une petitesse superbe et un sentiment légitime et universel , principe de la sociabilité, il faudrait dire que tous les liommes sont aristocrates, et les ouvriers autant et même plus que tous les autres. Du moins, ils paraîtraient l'ê'.re davantage, grâce à la franchise avec laquelle ils expriment leurs répugnances et leurs alfinités instinctives. Ainsi, dans l'enquête manuscrite de Neuchatel, Henri- Maurice Rose, de Leipsick, ouvrier tailleur, âgé de 30 ans, ancien président du club communiste de La Chaux-de-Fonds, répond (mi propres termes à un^ question du magistrat : « Les membres de la Jeune-Allemagne sont beaucoup plus grossiers et moins développés
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que ceux de nos cercles. Gela n'a rien détonnant; h»^ Jeunes-Allemands sont cordonniers pour la plupart, el leurs manières se resseiilenl de l'exercice d'un métier aussi sale et aussi vilain. » Au contraire, c'est la profession de tailleur, qui est ailleurs, pour d'autres sociétés d'ouvriers, un titre d'exclusion. En 1845, par exemple, une société de chant formée à Berne par des relieurs, taimeurs et selliers, avait posé en principe que l'on n'admettrait pas les tailleurs. Il est vrai que cette exclusion tenait peut-être à quelque querelle fortuite, à quelque rivalité particulière. Dans ce cas, ce n'est point l'erreur de l'égalité absolue, c'est l'utopie de la fraternité intime et universelle qui serait atteinte par ce règlement. Mais retournons à la société de chant de Genève.
Le départ de M. Weitzel fut loin de rétablir le paix dans ce club orageux. \A''eilling venait d'apporter de France sa théorie communiste. Ce fut un nouveau brandon de discorde. Weitling l'agitait avec l'ardeur d'un néophyte passionné pour une idée absolue et impatient de devenir chef de secte. Il s'adressa tout d'abord aux ouvriers qui fréquentaient le club fondé par les meneurs de la Jeu ne- Allemagne. Ceux-ci n'étaient nullement préparés à goûter ses discours.
Le lecteur se souvient que la propagande de la Jeune- Allemagne n'atteignit pas d'un seul bond l'excès d'audace et de dépravation que nous avons laissé entrevoir et que nous achèverons de faire connaître. A cette époque, les disciples de la Jeune-Allemagne n'étaient animés que d'un amour exalté pour la liberté politique et d'un vague enthousiasme pour l'unité de la patrie allemande. Sans doute, on exerçait déjà leur ardeur révolutionnaire à s'emparer sans scrupule de tous les moyens qui promettent le succès. Cependant leurs espérances et leurs désirs ne dépassaient pas le renouvellement radical des forme,*; politiques en Allemagne. Weitling les frappait d'étonnement et presqtie. de stupeur, lorsque, emporté par sa fougue et dédaignant les précautions oratou'es, il leur répétait avec ol)Stination ces maximes qu'il devait développer hienl/il dans son livre des Garaniiefi dltarmonu el
(le liberté : « Je méprise la liberté, votre idole : c'est une chimère. Quelle niaiserie, quelle iml)écillité que de borner ses vues à une rétbrme et même à une révolulion politi(jue î Qu'importent les droits de citoyen et les constitutions, quand les besoins du corps ne sont pas satisfaits, tant que les passions de l'homme ne sont pas assouvies! Fi de la politique 1 Trêve à vos discussions creuses ! Si vous voulez être heureux et vraiment libres, travaillons ensemble a détruire la propriété, la cause de tous les maux et à établir le communisme, la source de toutes les jouissances. »
Les habitués du cercle de Genève comprenaient à peine le sens de ces mots, et les paroles dont ils saisissaient le sens choquaient leurs opinions les plus chères. Aussi les uns se moquaient de lui ; ils le montraient au doipt et le traitaient de fou. « Voilà des idées à la française, » s'écriaient les autres. Ce n'est pas qu'ils eussent aperçu le rapport de liliation (]ui miit Babeuf et Weitling. L'érudition socialiste n'était pas alors assez répandue pour que l'idée leur vînt spontanément d'établir ce rapprochement et de placer en France, pour notre humiliation, le berceau du communisme moderne. Ils répétaient une leçon qui leur avait été sugirérée par la jalousie des meneurs du club. Faut-il rappeler que les rivaux de Weitling, inquiets de le voir chasser sur leurs terres, s'étaient empressés d'exploiter contre lui l'amourr propre national? Ils l'avaient représenté, à tort ou à raison, comme un agent direct de la propagande parisienne.
C(^pendant Weitling recruta des disciples dans le club de Genève, et ceux-ci, aussi intolérants que leur maître, essayèrent d'étouffer les discussions purement politiques. Cette prcHenlion souleva des (juerelles très-vives. Les communistes furent vaincus, n'^duits au silence. On en vint à prohiber toute apologie publique de leur système; on défendit d'introduire dans le club aucun (Vrit communiste. Bien plus, il fut statué que si jamais la majorité du cercle faisait acte d'adhésion au communisme, tout l'avoir social appartiendrait à la minorité. Weitling constate cette convention dans une histoire manuscrite de>
clubs (lo la Suisso , curioux document, qui fut saisi h Zurich parmi ses papiers (1). D'un ton ironique qui trahit le ressentiment de cet échec, il ajoute que la proposition fut présentée par un petit sellier, et que le club de Genève offrit un portefeuille à cet orateur ingénieux, poiu' prix de son zèle et de son idée absurde.
Il faut avouer que l'on ne coniprend guère comment cette stipulation aurait pu être exécutée. Statuer par avance que, dans un cas donné, une majorité quelcon- (jue devra, de son propre mouvement et sans avoir à re- (iouter l'intervention d'aucun arbitre, faire abandon des biens qu'elle possède à une minorité d'adversaires ou do dissidents, c'est en effet beaucoup compter sur le prestige du droit et sur l'abnégation d'un souverain qui no relève que de lui-même. Mais se flatter que des communistes rendront un aussi éclatant témoignage au principe de la propriété, eux qui font profession de le mépriser et qui n'en tolèrent pas même l'application la plus simple, voilà une supposition vraiment exorbitante, contradictoire, absurde. Weitlinga bien raison : le petit sellier de Genève n'entendait rien au communisme.
Au reste, il n'y eut pas lieu de discuter la question. Le contraire de l'hypothèse prévue se réalisa. Les ouvriers allemands, rebelles aux enseignements de Weitling, restèrent maîlresde laplace, et les communistes tirent bande à part. Cinq ouvriers, soupçonnés de communisme, ayant été exclus du cercle, vingt-cin(( autres membres prirent fait et cause pour les bannis. Ils donnèrent leur démission, et tous ensemble formèrent à Genève un troisième club sous la direction de Weitling. Ce noyau de dissidents ne parvint jamais à rivaliser avec le puissant foyer de propagande entretenu à Genève par la Jeune -Allemagne.
La discorde qui avait éclaté dans cette ville gagna de proche en proche toute la Suisse, et particulièrement la Suisse française. Partout où des ouvriers allemands se trouvèrent réunis, les ateliers, les sociétés de cliants déjà
formées, les pintes, les traiteries, les l)rasseries retentirent de discussions véhémentes, dont le communisme faisait les frais. Les esprits s'échauffèrent. On se divisa, et bientôt on cessa de se voir et de se parler. L'apparition du communisme fit sur ces âmes effervescentes l'effet d'un réactif jeté sur des éléments en fusion. Il sépara nettement les tendances confuses qui s'agitaient parmi les ouvriers répandus dans les villes et les bourgs. Ceuxci se groupèrent dans trois sortes de cercles, séparés ou hostiles : les cercles du Griitli, ceux de la Jeune-Allemagne, et enfin les clubs communistes, qui se cachaient volontiers sous le titre inoffensif et attrayant de sociétés de chant et de civilisation.
Une histoire détaillée de chacun de ces clubs offrirait peu d'intérêt. Nous n'essayerons pas de l'écrire, quoique nous soyons en mesure de le faire. Il suffira de caractériser en quelques traits l'esprit particulier, nous ne voulons pas dire, à l'imitation de Montes(|uieu, le génie (jui anima ces trois ordres de petites républiques souterraines.
Les sociétés du Griitli n'avaient pas attendu pour naître l'arrivée de Weitling. Formées sous l'invocation du premier cri de la liberté helvétique, composées exclusivement de Suisses, elles tendaient à déchirer le pacte de 1815 et à mutiler la souveraineté des cantons pour accroître la centralisation fédérale. Les illustres libérateurs de la Suisse eussent renié le cuite étrange que l'on rendait dans ces clubs à la prairie sacrée témoin de leur serment. Ils eussent désavoué ccnix (jui travaillaient avci" tant d'obstination à détruire leur propre ouvrag(% l'indépendance et les mœurs des cantons primitifs.
Si les sociétés ditesdu Griitli existaient longtempsavanl (]ue les communistes et les Jeunes-Allemands eussiMit envahilaSuisse, du moins les menées de cessectaires.en multipliant les causes de discorde, donnèrent aux ouvriers suisses des occasions plus fréciuentes et un plus vif désir de se grouper à part. Ainsi, à la Chaux-de-Fonds, la majorité (les mc^mbres de la société de chant ayant embrasst^ k communisme , les Suisses firent scission et fondèrent
uno société du Grijtli. Hii 18iô, à Bâic, uno quefollft d'àmour-propro iialional opéra un parHl pliénomèiu'. La lionteuse défaite dos corps francs, (|ui avaient onvalii le territoire de Lucerne , fut pour certains ouvriers allemands un texte de plaisanteries amères. Les Suisses ne {jurent entendre dire de sansf-froid que leur renom de vaillance avait souffert un échec. L'harmonie fut rompue. La société de chant se disloqua, et une nouvelle société du Griitli prit naissance. Ailleurs un ressentiment, plus personnel encore, produisit ou envenima le fractionnement des cluhs. A Genève, les Jeunes-Allemands, pi- (}ués d'avoir été abandonnés par les ouvriers aisés et les plus polis du quartier Saint-Gervais, décidèrent qu'à l'avenir aucun Suisse no s(»rait admis dans leur cercle. La société du Griitli de Genève recueillit le bénéfice de cette rancime. De jeunes né.irociants et des membres distingués tie diverses professions, faisant abstraction des tendances politiques de ce cercle , s'appliquaient à y multiplier les sources d'instruction sérieuse et de distraction honnête : on y enseignait la langue française, le chant, la tenue des livTos. Nous remarquons, parmi les personnes qui assistaient en 1844 à la fêle amiiver&iire de la fondation, les eolonels fédéraux Dufour et Rilliet Constant, Niederer, chef d'institution, successeur de Pestalozzi, et le pasteur Mié ville.
L'interdit jeté sur les Suisses par les Jeunes-Allenïands du club de Genève ne fut (ju'une mesure exceptionnelle, suscitée par des circonstances locales et personnelles. Partout ailleurs il était au contraire recommandé par la propagande de prodiguer les avances aux citoyens de chaque canton, et de leur conférer autant que possible les fonctions ostensibles d(? secrétaire et mémo de président, afin d'endormir la vigilanc(^ de la police, ou du moins de la tenir en respect. Cependant il no paraît pas qu'im grand nombre de Suisses ait cédé à cette séduction des dignités démago^i<iues. La .leune-AUemagnc», danss.i première phase, parcourait une carrière d'excitations el .d«' complots trop locale pour intéresser des Suisses. La politicjue qui se tramait dans les cercles du Griitli leur
plaisait davantage ; elle était à leur portée et à leur guise. Plus tard, vers la fin de 1843, la propagande de la Jeune- Allemagne ayant résolu d'étouffer les sentiments de patrie, et s'étant lancée à grandes voiles dans l'océan humanitaire, elle remorqua, sur les limites du radicalisme extrême, un certain nombre de Suisses, « républicains cosmopolites, pour parler comme Guillaume Marr, âmes de fer qui ont pris en souverain dégoût la plate politique des bourgeois de notre temps. »
Les clubs communistes formés entre ouvriers allemands n'attirèrent de même qu'un très-petit nombre de Suisses. Nous rencontrons bien çà et là parmi les auditeurs plus ou moins convaincus de Weitling, de Simon Schmid , d'Albrecht , d'Auguste Becker, quelques ouvriers originaires des cantons allemands de Thurgovie, d'Argovie, de Lucerne , de Bâle-ville. Mais aucun d'eux ne paraît avoir joué un rôle important.
Dans aucun pays, le communisme n'a moins d'avenir qu'en Suisse, j'entends le communisme en tant que doctrine formulée, systématique, tendant hautement et résolument à supprimer la propriété individuelle, en d'autres termes, le domaine personnel exercé pai' l'homme sur les choses.
La misère des populations industrielles est le grand conducteur des systèmes communistes.Ce n'est donc point par cette voie que les idées de Weitling pouvaient pénétrer les populations indigènes de la Suisse. En tout cas, elles n'avaient pas grande fortune à faire dans une société foncièrement agricole, au milieu d'une nation de paysans amoureux de leur champ, plus fiers encore qu'heureux d'être et de se dire propriétaires du sol. Dans ce beau pays, les jardins et les parcs se distinguent à peine de la pleine campagne. La propriété petite et grande y vit sur la foi des mœurs, si respectée qu'elle n'a pas même besoin de se clore. Il arrive au voyageur distrait, errant au bord des lacs ou dans les plis des vallées, de tomber sans le savoir, à deux pas d'une maison particulière, au sein même d'une lamille , moins étonnée de Taccueillir qu'il n'est confus d'avoir violé la retraite charmante qu'aucune
barrière ne signale ni ne protège. La semence communiste, (juoique jetée avec profusion, n'a pas levé au pied des Alpes. Bien plus, toutes les fois que les théories propagées par W'eitling parmi les ouvriers allemands séjournant en Suisse ont fait explosion hors des clubs, et ont fait mine de s'étaler sur la place publique, les paysans suisses se sont émus ; et les gouvernants, en dépit de leur indifférence ou de leur sympathie secrète, ont eu la main forcée. Menacés par un soulèvement des campagnes, ils furent contraints de fermer les clubs et de chasser les clubistes allemands. Le même phénomène s'est produit à Zurich en 1843, et à Lausanne en 1845, dans des circonstances très-remarquables, et que nous n'aurons garde d'omettre.
Mais autre chose est le communisme systématique et absolu ; autre chose le radicalisme appliqué à l'économie sociale. Le premier fléau a passé sur la Suisse sans l'enlamer, le second y a pris racine. On se plaint souvent des embarras que la confédération helvétique, si l'on peut encore, depuis le pacte de 1848, se servir de cette dénomination surannée, cause aux nations voisines. On l'accuse de laisser former contre elles des complots dangereux et d'abriter avec an'ogance leurs ennemis déclarés. S'il est vrai que la Suisse a suscité parfois des ennuis à la politique européenne, en revanche elle lui a offert assez tle lerons qui méritaient d'être recueillies. Nous nous écarterions de notre sujet si nous voulions retracer ici les entreprises que le jacobinisme économique a tentées eu Suisse dans les dernières années, si nous constations les tristes victoires qu'il a remportées dans ces républiques désolées. La chose vaut la peine d'être traitée à part et nous ne renonçons pas à l'essayer. Pour le moment, contentons-nous d'indiquer par un seul fait l'intérêt qui s'attache à ces études. En 1840, le grand conseil du canton de Vaud eut à délibérer sur une pétition qui demandait l'institution û'ateliers nationaux^ établis par l'Etat et alimentés par l'impôt progressif sur les fortunes (1).
(1) Voiries Ateliers Nationaux en grand conseil^ publié par
La scission étant une fois opérée ontre les Suisses et les ou\Tiers allemands, altîliés an communisme ou aux clubs de la Jeune-Allemagne ; et, de plus, la nationalité facile à reconnaître dans les cantons français s'élevant comme une Ijarrière, les chances de querelles étaient rares. Au contraire, les ouvriers allemands des deux sectes avaient des rapports incessants qui donnèrent lieu à des luttes très-vives. Ces hostilités se répandirent jusque dans notre pays, elles éclatèrent à Marseille notamment. Toutefois ces démêlés furent beaucoup plus rares en France que partout ailleurs. « Je ne connais pas en « France de cercle de la Jeune- Allemagne, » disait, en 1845, un témoin entendu dans l'enquête de Neuchatel ; (( là, les communistes ont tout envahi parmi les oumers « allemands. »
En Suisse, au contraire, la lutte se poursuivit pendant des années avec des chances et des alternatives diverses. Vaincus à Genève et forcés de se cantomier à part, les communistes furent victorieux à Lausanne. Dans cette ville, les Jeunes-Allemands, au nombre de trente, durent créer un cercle distinct. A Yverdon, au contraire, dix membres de la société de chant, s'étant déclarés communistes, furent rayés et formèrent le noyau d'un club ami de Weitliug. A ^'evey, les partis en vinrent aux coups. Les Jeunes- Allemands et les communistes ne pouvaient se rencontrer sans échanger des sobriquets et des injures.
Les meneurs des deux sectes avaient soin de faire dans les clubs des cours sur l'histoire de la Révolution française, envisagée à leur point de vue. Aussi c'est aux souvenirs de cotte époque que de part et d'autre les querelleurs empruntaient lem* vocabulaire outrageux. On se disputait l'honneur de suivre fidèlement les traditions ks plus violentes et les plus détestables. On se renvoyait réciproquement les dernières injures du dictionnaire dé-
l'Association nationale Suisse. Vevey, 18i0. Voir aussi là Pétition présentée au grand conseil du canton de Vaud pour obtenir le remplacement de tous les impôts par un impôt progressif et unique. Lausaune, 1841, etc.
niagoj^ique : aristocrates, réactionnaires, Girondins. Weitling, dans ses notes manuscrites sur cette j^uerre des clubs, reproduit la distinction entre les Girondins et les Montajmards. Car ceux qui se parent en France de ce dernier titre n'ont pas même la primeur de leur plagiat. Weitling cultive son arbre généalo^que avec la jalousie et l'orgueil d'un noble entiché de sa naissance. Il réclame l'honneur de descendre en ligne directe de la sainte Monta Lrne de 93. De son côté, Marr se pavane sous le surnom de Robespierre. Singulière perversion de la manitî de compter des aïeux ! Etrange fureur de célébrité théâtrale ! les démagogues du jour se souillent à plaisir du sang innocent (Qu'ils n'ont pas versé, et se composent une infamie personnelle avec les crimes d'autrui.
L'elTet des querelles incessantes qui divisèrent en Suisse les communistes et les Jeunes-Allemands, fut d'exciter dans lem' sein une animosité si vive qu'ils allèrent dans l'occasion jusqu'à dénoncer réciproquement leurs menées aux gouvernements officiels.
L'état-major des deux camps assistait en riant à ces querelles ardentes qu'il avait suscitées. Sociétaires du Grùtli, communistes, Jeunes-Allemands, tous reçoivent une part égale des sarcasmes de Guillaume Marr. Les sociétés du Griitli ne sont bonnes, selon lui, qu'à faire les délices des amateurs de patois suisse. Les communistes, il les traite d'épiciers qui, dans leurs clubs, tiennent le socialisme en gros et en détail. Ailleurs il raconte qu'ils ne pouvaient voir, sans devenir pourpres de colère comme des dimlom^ le cordon noir, rouge et or que les Jeunes-Allemands avaient coutume d'attacher à leur pipe. Enfin, pour n'épargner personne, ceux-là même qui rêvaient la répul)lique allemande et en portaient les emblèmes, il les appelle les mangeurs de glands teutonniques.
Quelquefois, il est vrai, lorsijue les amours-propres étaient en jeu et les rivalités d'influence engagées, la discorde éclatait entre leschefs eux-mêmes. Mais habituellement, sans avoir ni amitié ni estime les uns pour les autres, ils vivaient ensemble sur le pied d'uTie fami-
liarité soupronneuse et goguouarde. Les augures aujourd'hui sont mieux élevés qu'autrefois. Ils ne font pas scandale dans la rue, et ne se rient plus au nez quand ils se rencontrent; ils se contentent d'échanger un sourire inaHcieux en se donnant la main. Cependant, si quelque nuage éclatait, le communiste parisien, correspondant ordinaire de Weitling , s'empressait d'intervenir. Il s'attendait d'un instant à l'autre à voir éclater la crise sociale que les révolutionnaires habiles eussent voulu suspendre jusqu'à la mort du roi Louis-Philippe, et dont l'explosion précipitée a contrarié leurs desseins. Cet homme d'Etat du communisme écrivait (1) :
« Le 26 octobre 18'j2.
« Nous vous engageons à être sévères à l'égard de la Jeune-Allemagne , qui vous est hostile, mais à en venir cependant à une réconciliation ; car on ne peut savoir si ce n'est pas demain (\ne vibrera la cloche au son de laquelle tous doivent se réunir... Si l'orage éclate, et cela peut arriver avant que ma plume se replonge dans l'encrier, on verra reparaître le scandale des patriotes qui ne s'entendent pas entre eux, »
La guerre civile qui déchirait les clubs ne déplaisait pas à Weitling. Au contraire, plus elle était tumultueuse et bruyante, plus il se réjouissait, et voici comment, dans l'un de ses manuscrits 2), il motive sa joie : « Une « société où la discussion est libre n'est pas une maison « de prière, et quand Dieu lui-même fonderait une soft ciété, les débats n'y mancjueraient pas ; autrement les « membres s'y ennuieraient. Ce sont justement ces frot- « tements politiques apparents qui ont donné plus de « développement à ces associations. Sans eux il n'y au- « rait aujourd'hui qu'une seule société à Genève, une « seule à Lausanne, et s'il en était ainsi, la première no « compterait pas plus de membres qu'il ne s'en trouve « dans chacune des trois. »