‹ Le communisme et la Jeune-Allemagne en SuisseChapitre 8 sur 12 · III · texte numérisé non relu

III

l'acquisitioi c lour salaire, et ce fruit de leur travail glisse dans leiu's mains sans suspendre , ne fût-ce que pendant quelques heures de trêve, leur dur combat contre la misère. Il sustente leur vie, il ne la réjouit, il ne l'ennoblit pas. La propriété les touche comme d'une étincelle électrique, elle les galvanise pour ainsi dire en passant, sans avoir le temps de leur faire goûter ses dons les plus vul^^aires, qui la rendent si douce au cœur de l'homme : le bien-être relatif de la famille, le loisir de l'intelligence, la sécurité contre les mauvaises chances du lendemain. Aussi n'est-il }jas surprenant que parmi ces masses inquiètes, toujours aux prises avec la nécessité, et qui ne connaissent rien au-delà de la vie alimentaire, il se trouve des gens tout prêts à conclure le marché d'Esaii avec les charlatans du communisme. Il leur coûte peu de vendre, sans garantie, leur droit de propriété indigente et avec lui leur liberté pour la promesse d'un crédit incessamment ouvert sur le logeur, le boulanger et le marchand de vin de la communauté. Pau\Tes d'esprit , pau>Tes de corps, ces communistes innocents sont les seuls dignes de pitié. Il faut les guérir à coups d'améliorations sociales, efficaces et successives.

Mais à côté de ces indigents aveuglés qui ne demandent à l'Etat, seul maître et unicjue distributeur de la richesse, qu'une subsistance plus assurée, dût-elle être modeste et laborieusement obtenue.j'en distingue d'autres qui cèdent à la sensualité, à l'espérance « de se régaler d'oies rôties et de bon vin, » comme écrit un disciple de Weitling, Sébastien Seiler (1), ou pour parler comme Kuhn, un autre communiste, ils ne se possèdent pas de joie, quand ils pensent qu'il leur sera donné de visiter à leur aise les théâtres, les sociétés de chant, et de manger dans de grands mîons au nombre de plus de cent (2). Ces souhaits d'épicuriens n'ont rien qui m'attendrisse ; et . vraiment, ce n'est pas la peine de renverser la société humaine pour la reconstruire sur le modèle de la Couilille.

(2)I,p.lM,

Autant je me sens de commisération et de bon vouloir pour ceux que la détresse fait pencher vers l'utopie communiste, et dont nous devons, à force de soins et de lumières, calmer le désespoir et l'égarement, autant je méprise les libertins effrontés, je dirais les pochards dt la communauté, s'il m'était permis d'imiter le style des lieux qu'ils fréquentent avec bonheur et auquel ils empruntent leur idéal social.

Ce qu'il y a de plus triste et de plus incompréhensible, quoique nous voyons en France ce paradoxe se produire avec autant d'insolence qu*en Suisse, c'est que ces voluptueux grossiers se disent chrétiens par excellence. Ils se réclament du texte même de l'Evangile et prétendent placer leur Capoue immonde sous linvocalion suprême de l'austérité et du renoncement.

Peut-être semblions-nous faire injure au bon sens des lecteurs , lorsque suspendant un moment notre récit , nous prouvions tout-à-l' heure que Weitling n'est pas un bon chrétien , et qu'il blasphème lorsqu'il se pare des maximes évangéliques.

Telle est cependant la confusion des idées I Ces remarques, dans d'autres temps, auraient paru à bon droit d'une simplicité puérile, mais aujourd'hui l'on ne peut se dispenser de les faire. Sans doute elles risquent d'être oiseuses, mais ce n'est pas faute d'être trop évidentes. Car partout les communistes, avec leur langage double , ont persuadé à des masses ignorantes qu'eux seuls ils avaient conservé la \Taie tradition de l'Evangile, et que l'institution de la communauté des biens serait le meilleur , l'cmique moyen do restaurer la religion et les mœurs des chrétiens primitifs. Ceux qui connaissent et qui comprennent l'Evangile n'ont eu que trop souvent l'occasion de confondre cette prétention dérisoire et sacrilège. Nous nous garderons de renouveler une controverse épuisée. Cependant, ne laiijson^ pas échapper un témoignage inattendu et pou suspecj qui s'élève contre les comniunistes î)iux chrétiens. C'est GiijlhnHno Marr nul nous h» (Qurnli. P(«r>«onno n'/iCftplm ^4niai^ pl^ftUQmtfpriiiipour Imi* taj^lo,f ^vûii^vl|i}uo«, H**U^

tout fanfaron qu'il est d'impiété et d'athéisme, Marr n'a pu dépouiller cette pudeur du sens commun qui, dans un esprit cultivé, survit même à la perversion de la conscience et à la mort de l'honneur. Il a connu les communistes allemands répandus en Suisse, et voici comment il traite leurs prétentions religieuses : « Il y en a parmi eux qui se disent chrétiens orthodoxes. Le conte d'Ananias et de Saphire il évite de dire l'histoirej est la base historique de leur reli^^ion. Ces soi-disant Pères de l'Eglise prennent dans l'Evangile tout ce qui convient à leur système, et négligent ou torturent le reste. Ils ne veulent pas la communauté des biens à la façon de l'Evangile , mais bien telle que les épicuriens l'auraient souhaitée ; chrétiens en théorie , païens en pratique. » Weitling savait aussi bien que Marr ce qu'il faut penser de son affectation de christianisme. Mais à toutes les objections qu'on pouvait lui adresser , il répondait par ce cynique aphorisme d'Auguste Becker : « Il faut du lard pour prendre les rats. » En effet, grâce à ses amorces sacrilèges, il ne fit que trop de captures parmi les pauvres gens plus ou moins dépourvus d'éducation religieuse.

Ce grand fourbe n'ignorait aucune des ressources de sa doctrine. Ennemis des lois, tout glorieux de voir leurs mauvais desseins érigés en maximes ; malheureux hébétés par )a misère; esprits faux, enclins à un mysticisme brutal ; débauchés, jaloux de faire descendre sur la terre le paradis de leurs convoitises, il sait les attirer tous par les sophismes, par les promesses, par les momeries, par les peintures qui conviennent aux vices et aux faiblesses de chacun.

Le communisme était en progrès parmi les ouvriers allemands de passage en Suisse, lorsqu'un grave incident vint priver la secte de son chef le plus influent. Weitling fut banni de Zurich, et son vaste complot découvert à la suite d'une émotion populaire que nous allons raconter.

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