‹ Le compagnon du tour de France (volume 2)Chapitre 12 sur 25 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Vers le soir, Pierre lîaguemn arriva sur les bords de la Loire. A la vue de ce beau fleuve qui promenait mollement son cours paisible au mffîeu des prairies, il se sentit tout à c(Hip comme soulagé de la pesante chaleur du jour, et il mardia quelque temps sur ie sahte fin , par

un sentier tracé dans les oseraies de la rive. H apercevait déjà, dans le lointain, les noirs clochers de Blois, et les hautes murailles du sombre château où périrent les Guises, et d'où s'évada, plus tard, Marie de Médids, prisonnière de son fhs. Mais en vain il doubla le pas ; il vit bientôt qu'il lui serait impossible d'arriver avant l'orage. Le ciel était chargé de lourdes nuées, dont les eaux reflétaient la teinte plombée. Les osiers et les saules du rivage blanchissaient sous le vent, et de larges gouttes de pluie commençaient à tomber, Il se dirigea vers un massif d'arbres, afin d'y chercher un abri; et bientôt, à travers les buissons, il distingua une maisonnette assez pauvre, mais bien tenue, qu'à son bouquet de houx il reconnut pour un de ces gîtes appelés bouchons dans le langage populaire.

n y entra, et à peine eut-il passé le seuil, qu'il fut accueilli par une exclamation de joie. — FUlepreupa *, r Ami'du'traitt s'écria l'hôte de cette demeure isolée : sois le bienvenu, mon enfant! — Surpris de s'entendre appeler par son nom de gavot, Pierre, dont les yeux n^étaient pas encore habitués à l'obscurité qui régnait dans la cabane, répondit : — J'entends une voix amie, et pourtant je ne sais où je suis. — Chez ton compagnon fidèle , chez ton frère de liberté^ répondit l'hôte en s'approchant de lui les bras ouverts : chez Fauctois-la-Sagesse!

— Chez mon ancien, chez mon vénérable 1 s'écria Pierre en s'avançant vers le vieux compagnon , et ils s'embrassèrent étroitement ; mais aussitôt Pierre recula d'un pas en laissant échapper une exclamation douloureuse : f^aU" doiS'la-^agesse avec une jambe de bois !

— Eh mon Dieu oui! reprit le brave homme, voilà ce

I . Les compagnons gavots ajoutent à nn sarnom significatif celai qnlis lireut de leur pays, oa simplement le nom de lenr ylliage.

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qui m*est arrivé en tombant d'un toit sur le pavé. H a fallu laisser là Tétat de charpentier, et ma jaixû>e à Thôpital. Mais je n'ai pas été abandonné. Nos braves frères se sont cotisés, et du fruit de leur collecte j'ai pu acheter un petit fonds de marchand de vin, et louer cette baraque, où je fais mes affaires tant bien que mal. Les pécheurs de la Loire et les fromagers de la campagne ne manquent guère de boire id un petit coup en s'en revenant chez eux, quand ils ont fait leurs affaires au marché de Blois. Ceux-là m'appellent la jambe de bois; mais nos anciens amis les bons compagnons qui résident dans le pays, et qui viennent souvent, le dimanche, manger du poisson frais et boire le vin du coteau sous ma ramée de houblon, appellent mon bouchon le berceau de la sagesse. Ce sont des jours de fête pour moi. Tout en leur versant, avec modération, mon nectar à deux sous la pinte, je leur prêche la sagesse, l'union, le travail, l'étude du dessin : et ils m'écoutent avec la même déférence qu'autrefois ; nous chantons ensemble nos vieilles ballades, la gloire de Salomop, les bienfaits du beau devoir de liberté et du beau tour de France, les malheurs de nos pères en captivité, les adieux au pays, les charmes de nos maîtresses... Ah I pour ces chansons-là, je ne les chante plus avec eux , Cupidon et la jambe de bois ne vont guère de compagnie; mais je souris encore à leurs amours, et je ne proscris de nos doux festins que les chants de guerre et les satires; car la sagesse n'est pas boiteuse, et la mienne marche toujours sur ses deux jambes. Tu vois que je ne suis pas si malheureux.

— Mon pauvre Yaudoisl répondit Pierre, je vois avec plaisir que vous avez conservé votre courage et votre bonté. Mais je ne puis me faire à l'idée de cette jambe qui ne vous portera plus sur les échelles et sur les poutres de charpente. Vous, si bon ouvrier, si habile dans

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votre art, sf utile nAx jéuiies gcœ de la professîoat ^Je leur si^ettGove otibB, répAmtifc Vaudois-ki-Saf^ gesse ; je leur demiedescoiiMite ed des-leçon». U est rare qulls entreprenneBiim ostrage ée quelque împortaAce sans remt rae consulter. Plusieujrs n'cMttt offert de me payer un cours de deseâb y mab je ie leiur fais gratis. U ferait beau Toir qu'après s^èlro eoliséa pour me procurer mon étaMîssemenly Ùs ne me trouraâsent pas reconnaissant et désintéressé envers evxl Cesi bien assez, c'est déjà trop , qu'ils payent ici leur écol. Aussi, comme je suis content, comme je suis fier, quand j*en ¥ois qui passent devant ma porte , et q« refusent d'entrer, faute d^argent dans la poche! Gela arrive bien quelquefois;, alcM-s je les prends au eoUet, je les force de s'asseoir soua mon houblon, et, bon gré, mal gré, il faut qu'ils mangpnt et qu'ils boivent. Braite jeunesse 1 que d'avenir dans ces âme9-làl

— Un avenir de oourage, de persévérance , de talent, de travail, de misère et de douleur I dit Pierre en s'asseyant sur un banc et en jetant son pa<|Bet sur la table avec un profond soupir.

— Qu'est-ce que j'entends là? s'écria la Jambe-de* bois; ofal oh! je vois que mon fils X Amàrdw-iraît manque à la sagesse! je n'aime pas à voir les jeunes gens mélaneoïïques. Vous avez besoin de passer une heure ou deux avec moi, pays YiUepreox; et, pour commence^ nous allons goâfer ensemble.

— Je le veux bien; la mohidre dMtse me suffira, ré pondit Pierre en le voyant s'empresser de courir à son buffet.

— Vous ne eonniiandez pas ici, mon jeune maître, reprît avec enjouement le charpentier. Vous ne iérez pas la carte de votre repw; car vous n'été» pas à L'auberge , mais bien chez votre anden, qui vous invite et vous traite*

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Alors la Jlambe-do-bois, avec une mevyeiitoiise agiUté, se mit à courir dans foias tes mas de sa maison: et éh son jardin. H tira as Sftpoissoimemtdeax beUes tanches qu'à mit dan& la fioélef "^ ta friture commenta db^ frémir et de ehanter surli»liBn', tandis^qoe la ploie battait les vitres en cadence, etcpie la Loire-, bouleversée par l'onnsgan, mugissait au dehcrs:* Pierre voulait empécker son hôte de prendre^ tous ces soins;: aisôs quand il: vit qu'il avait tant de pkisff k M fase fête, il' Taida dans ses fûBUftions d^ maître d'^tet et de codsinieF.

Us allaient se mettre- ài table ,^ lorsqu'on frappa à là porte.

— Allez ouvrir, suivons plaît, dit VaudoiS' à- son béte, et. (aites les honneurs de la; maison.

lUbÉs ii( failMt laisser tomâser* le plat fomant quf il tenait daos ses mains , lorsqu'il! vit lUmMu-tmait et k nouvel jorivant sauter au cou L'un: d® L'autoe avec toanspor t. Ce voyageur, couvert de bouie' et trempé jusqu'aux os^ n'était rien moins que l'excellent econpagnon raenuiûer Amaury, dit Nantaù-te-Corinihieu ,. un des piu» fermes soutiens du Devoir de liberté , l'ami le plus efaer de Pierre Hut gueum, en outre uis des plus jolia garçons qu'il y. eût sur ie tôw de France.

— Cest done le jomr des rencontres l s'ésiria Yaudois-| à qui Pierre arait conté son aventure avec la Terreur des gavais de Caretxssonme, Yoid uo de nos frères,^ sans doute ; car voua vous donnes une acooMe* de bien, boa eosur.

Aussitôt que le bon Yandtads suH que son héte* était l'ami de Pierre et Fenfant de son Deo&ir^ il fît flamber son feu , iïivita le Corinthien à s'approcher, et M prêta même une veste , de peur quTil n& s^ënrhunàC , pawiaoft qu'il faisait sécher la sienne.

landis que le jeune- homne^ 8b< rédiaufEeôt , car toatu

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pluie d*orage est froide malgré Tété , le soleil reparaissait aux deux assombris , la nuée s'envolait lentement vers Test , et Tare- en - del y répété dans la Loire , élevait un pont sublime de Tonde au firmament. Bientôt le temps fût si pur, Tair si doux et Ih terre si riante , après cette généreuse ondée , que les heureux compagnons mirent le couvert sous la ramée. Quelques gouttes de pluie tombèrent bien, du calice des fleurs humides, sur le pain des voyageurs; mais il ne leur en parut pas moins bon. Les chèvrefeuilles du père Yaudois exhalaient un doux parfum, son merle apprivoisé chantait d'une voix mélodieuse sur le buisson voisin , le soleil s'abaissait vers Thorizon, la Loire était en feu , et les poissons y traçaient mille cerdes étincelants. Cette belle soirée, la joie de retrouver deux amis si parfaits, l'animation qu'un vin peu délicat sans doute, mais naturel et pur de toute fraude , faisait circuler dans les veines, les sages propos de Yaudois, les aimables épanchements d'Amaury, tout contribuait à élever aux plus hautes régions les nobles pensées de Pierre Huguenin, ou de Fillepreux^ VAmi-du-traity comme l'appelaient ses compagnons.

Mais à mesure que la nuit se faisait autour de lui, il redevint triste. Sa voix ne se mêla plus à celles de ses deux amis pour fêter V heureuse rencontre^ les douceurs de la vie errante , la gloire de la menuiserie , et tous ces beaux textes qui inspirent aux compagnons des chanta si naïfs et souvent si poétiques. Amaury, qui l'avait vu souvent rêveur, ne s'en étonna guère ; mais Yaudois, qui était un homme du bon vieux temps , et qui ne comprenait rien à la mélancolie, lui fît reproche de la sienne.

— Jeune homme, lui dit-il, pourquoi ton front s'est-il obscurci en même ten^ps que l'horizon? Crois -tu que le soleil ne se lèvera pas deic^n? L'amitié n'a-t-elle de pouvoir sur toi que pendant une heure? As-tu trc^ d'esprit

et de science pour te complaire à la gaîté de tes pareils? Voyons 1 pourquoi ces soupirs qui t'échappent , et ces regards qui se détournent de nous? As-tu quelque chagrin? Tu nous as dit qu'au retour de tes voyages tu avais retrouvé ton vieux père en bonne santé , que vous viviez en bonne intelligence, que l'ouvrage ne vous manquait pas : que peux-tu donc désirer ?

— Je l'ignore, répondit Pierre. Je n'ai pointa me plaindre du sort, et pourtant je ne me sens pas heureux comme je l'étais avant de qmtter mon village, et comme je l'ai été durant les premières années de mon tour de France. Depuis que j'ai regardé dans d'autres livres que ceux qui concernent exclusivement ma profession, je me suis senti agité, tantôt de joies exaltées, tantôt de souffrances amères. Je puis me rendre à moi-même ce témoignage, que je ne me suis point abandonné à ces vaines émotions ; mais je les ai ressenties profondément, et je ne m'en suis jamais bien relevé. Je pense à trop de choses pour m'absorber dans la jouissance d'une seule. Les honnêtes plaisirs du repos et l'enjouement d'une société aussi aimable que la vôtre ne sauraient captiver mon âme au delà d'un certain temps ; c'est un tort , c'est une maladie , c'est peut-être un vice. Mais je sens toujours au dedans de moi quelque chose qui me presse et me domine ; j'entends une voix qui me dit tout bas : Marche, travaille ; ne t'arrête pas ici , ne te contente pas de cela ; tu as tout à apprendre, tout à faire, tout à conquérir, pour remplir ta vie comme tu le dois. Mais dès que je me remets è l'œuvre, un abattement affreux, une crainte mortelle s'emparent de moi. La voix me dit ; Que fais -tu là? à quoi sert ta peine? où tendent tes efforts? crois4u être plus habile qu'un autre? espères-tu changer ta destinée en usant tes forces et tes jours à ce travail grossier? ton avenir est41 si magnifique qu'il faille lui sacrifier la jouissance du pré*

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soit? Et, dans cette alternative d'ardeur et de dégoût, ma vie s'écoule comme un rêve confus doi^ ma mtooîra ne fixe aucune phase, maïs dont la falîgHe seule se fait sentar. mes amis! expliquezHOM» ce mal qui me ronge. Si je suis coupable (et je le crois , car je ne suis pas sans remords) , édaires-moi, et remettez-moi dans le hoa chemin.

Amaury-le-GorintbieD avait éoouté ce discours avec une tristesse sympathique , et Vaudois avec une stupeur proiloAde. Le jeune homme oomprenait cette souffrance, sans la partager. Moins initié que rAmi-du-trait aux angdsses delà réflexion , il l'était assez néanmoins pour connaître la cause de son mal» mais l'invalide, philosophe par nature , tranquille par tx>n sens, et content par habitude , ne pouvait fi^expliquer l'inquiétude qui s'attache à la nou» veile géûératioD.

— Il faut que ta conscience ait quelque chose de trc^ lourd è porter, hii répondit-il, ou que ton amour pour l'étude t'ait eonduît k ^ambition. J'ai connu quelques jeunes gens avides, qui à force de vouloir s'élever au-dessus de leur position, sont restés au-dessous de ce qu'ils eussent été avec plus de simplicité et de résignaticm. Je crois^ mon pauvre YiUeprenx,, que. tu désires la richesse ou la réputation outre mesure. Tu veux que ton nom domine tous les noms iUustre$ du tour de France ; ou bien tu rêves une fortune, une belle maison, des terres, une grosse maîtrise. Tout cela peut t'arriver, pmsque tu as du talent, du sèle, on père Ymn établi, un petit héritage à recuetthr, ainsi que tu l'ayoues toi-même. Tant d'avantages devraient suffire à tua oontenteaient. Mais œct est une chose quej'ai remarquée souvent et que je ne puis comprendre : plus l'homme possède, pluS/il désire ; plus il réussit , plus il veut entreprendre ; et plus il a renversé d'obstacles, plus il s'en crée de nouveaux. Cest peui-ètre

DU TOUa DE; FRJLKGE. S9

uu bienfait de la Providence que d^ôter le désir à ceux (pli n'ont point, sujet d^espérerwParleiz-movdes guenx pom être stoîeiens^. J*aL ouï dire que le fondateur de eelite ma raie fut un esdave. J'ai oublié son nom ; mai» ee- fat bien uni vrai pauvre diable , puisqu'il eut tant de raison et di patience. Allons I c'est bien certain, la richesse est un grand mal ,. la science un grand poison , le génie une mauvaise fièvre; Et pcmrtant il faut de tout cela , et tons tant que nous sommes nous courons après.

Quand Vaudois-la-Sagesse euft prononcé cet arrêt , que Pierre écouta avec tristesse et recueillement, Amaury , cono suite par les regards de son. ami, prit la parole àtson tour.

— Moi, sans vous offenser, dit-il, je pense que Famibition n'est pas un mal , et que le succès n'est point un crime. Pourquoi étudionsHunis;? c'est pour avancer dans la science , et qua«id nous en tenons un peu , nous Tapplicpions à L'édifice de notre fortune. Et pourquoi cherdions-nous à nous enridiir? c'est pour arriver au repos. Otez-nous tous ces désnrs, tooff ces besoins : que sommesnous? des ignonuBta , des* paresseux , quand nous ne aeimnes que cela ^ car k grosEôèreté' engendre le vice, et qni dit feînéant parmi nous, dit un ivrognes un débauché, un braisa , vin sansi amer. Voyons , père Vaudois !' vous voici aridvé au.repo&. Votre infirmité vous prive de votre travail: mais l'estime' de vos frères vous a restitué ce qui vous était dÀ, ce que vous eussiez acquis par vous-même : c'est justice. Vous voilà dans'une sorte de bien-être qui est légitime , et que vous pouvez regarder comme votre propre cavrage-, puisque l'homme qui travaille bien et qui K^ conduit bien a droit à une récompense. Dites-nous à quoi vous passez y^Hre temps désormais, et ce qui occupe votre esprit ans heiffes où lia clientèle ne vous tient fm en haleine» Vous lisez , car voilà- des livres sur un rayon. Voos tracez des- slan&ù<^ charpente . car voici oio

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jolis modèles et de bons lavis de trait. Vous vous livrez à la poésie , car vous avez i;pcueilli avec soin tous les vieux chants de votre Devoir ; vous les savez par cœur, et voilà des cahiers écrits de votre main (et très-bien écrits, vraiment!) où vous avez restitué aux vieux auteurs tout ce que la mauvaise mémoire ou Tignoranoe des chanteurs vulgaires avait mutilé et corrompu.Vous ne vous êtes donc pas arrêté au milieu de votre vie pour obéir tristement à la fatalité qui vous faisait impotent , solitaire, inutile, désolé? Vous avez , au contraire , fait un nouveau bail avec l'avenir ; vous avez cultivé votre intelligence, soigné votre écriture, et perfectionné votre orthographe, orné votre mémoire , étudié la science , la morale , et môme la politique ; car j*ai vu tout cela en vous. Enfin, vous avez obéi à une secrète ambition qui vous défendait de subir Tarrêt de l'adversité , et qui ne se fût pas contentée des plaisirs de la table et des profits du petit négoce. Vous êtes donc un ambitieux, un rêveur, un fou, vous aussi, avec toute votre sagesse ? Voyons, répondez à cela, mon philosophe t — Villepreux , ton ami parle comme un livre , dit le Vaudois, un peu flatté intérieurement des éloges qu'il recevait sous forme de dilemme ; et je vois bien qu'il a raison; car je m'ennuierais cruellement dans ma solitude si je n'avais pas le goût des livres, des chansons anciennes et nouvelles, des almanachs et des conversations instruc> tives avec les voyageurs qui s'arrêtent sous mon berceau. Mais pourquoi trouvé-je tant d'amusement à tout cela? Je veux bien être ambitieux , mais vous conviendrez que je ne suis pas triste. Les souffrances dont parle l'Aini-du» trait, je ne les ai jamais éprouvées ; je n'ai été malheureux qu'une foi^ dans ma vie : c'est lorsque j'ai vu ina pauvre jambe sortûr de mon lit sans moi, et que je me suis dit que mes bras et ma tête ne me serviraient plus de rien. Mais les amis sont venus, m'ont prouvé que cela servirait encore,

et j*en ai bien rappelé 1 Cependant un regret, un désir m'agitent. Je voudrais revoir ma montagne, mon pays de Yaud , ma Suisse , quoique je n*y connaisse plus quasi personne. Brlaîs enfin c'est un rêve • et, lié que je suis au rivage de la Loire par là reconnaissance et Tamitié, je soupire bien un peu. Je regarde les nuages du couchant qui s'amoncellent là-bas en grosses masses blanches , dorées, argentées, pourprées comme le Mont-Blanc. Voici, dans mon jardin, un ruisseau que j'ai creusé moi-même, et qui s'appelle le Rhône. Cette butte, où j'ai planté des rosiers et des lilas , c'est le Jura. Tout cela m'amuse et me console. J'ai quelquefois une larme au bord des yeux; et puis je fais quelques vers, et je les chante; et je suis heureux, au bout du compte. Il y a donc deux sortes d'ambitions : une qui souffre toujours et ne se contente de rien ; une autre qui réjouit l'Âme et s'arrange de peu. Ne saurais-tu prendre la mienne, pays FiUepreux f

— Vous avez dit tous deux des choses bien vraies, reprit Pierre Huguenin , et pourtant aucun de vous n'a mis le doigt sur la plaie. Je ne suis pas meilleur chirurgien que vous, et mon cœur saigne sans que je sache d'où s'échappent le sang , l'espoir et la vie. Pourtant je puis, devant Dieu et devant vous, faire un serment : c'est que je ne désire rien au delà de ma condition, si ce n'est quelques heures de plus par semaine pour me livrer à la rêverie et à la lecture. Ni gloire ni richesse ne me tente, je le jure encore et sur l'honneur! Pensez-vous que la légère privation dont je me plains suffise à me rendre malheureux? Je ne le crois pas. Le mal a sa source plus haut. Peut-être ce mystère s'édairdrart-il avec le temps. Jusque-là je souffrirai en silence , je vous le promets , et je ne cherdierai jamais à décourager les autres.,

M Kl COKPÀGHaN

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