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compagnons se sonl agiles. Ils l'ont contredit, ils l'ont blâmé. Ma vision s'est effacée ; mais il m'en est resté comme un tremblement dons tout le cor[)s; j'ai eu beaucoup de peine à me contenir, j'étais prêt à pleurer, comme dans le temps où la Savinienne, celte pieuse femme qui aime tant Dieu, sans aimer les prêtres, me lisait, de sa voix douce, l'Écriture sainte dans une vieille Bible qui est dans sa farnilie depuis deux ou trois cents ans. Aussi, je ne seriii jamais impie, et, dùl-on se moquer de moi, je ne me moquerai jamais de Jésus le fils du charpentier. Qu'il soit dieu ou non, qu'il soit tout à fait mort ou qu'il soit ressuscité, je ne peux pas examiiiercela, et je ne m'en inquiète pas. 11 y en a même qui disent qu'il n'a jamais existé. Moi je dis qu'il esl impossible qu'il n'ait pas existé, et j'en suis plus sûr depuis que j'ai compris ce que tu penses , et ce que lu veux faire comprendre aux autres. Pourquoi serais-tu le premier ouvrier qui aurait eu de telles idées? Je ne conçois pas comment je ne les ai pas eues plus tôt; et je me dis que tu ne les aurais pas, si des hommes ou des dieux comme Jésus ne les avaient pas répandues dans le monde. C'est pourquoi je ne veux plus écouter que toi, je ne veux plus agir, ni penser, ni travailler, ni aimer même, sans que lu m'aies dit : Cela est bon, cela est juste. Et je ne te quitterai plus jamais,... excepté que je vais le quitter ce soir, mais pour aller l'attendre chez ton père. Tu vois que je ne comprends plus ce
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que c'est que des concours, de la gloire, des chefsd'œuvre... Nous avons bien autre chose à l'aire, c'esl de travailler sans nuire aux autres, sans les humilier, sans leur disputer ce qui leur appartient aussi bien qu'à nous.
La Savihienne, inquiète de voir Pierre et Amaury quitter rassemblée et s'enloncer dans le jardin pour causer avec chaleur, les y avait suivis. Peu à peu eiie s'était approchée; et, appuyée sur le dossier de leur banc, elle les écoulait. Pierre la voyait bien, mais il était heure;ix qu'elle entendît les discours exaltés du (-orinthien, et il se gardait de trahir sa présence. Quand le Corinthien se tut, la Savinienne lui dit avec un soupir : Je voudrais que Savinicn l'tit encore là pour vous entendre; mais j'espère que, dans le ciel, il vous voit et vous bénit. Corinthien , vous avez un cœur et un esprit comme je n'en ai jamais connu,... si ce n'est mon pauvre Savinien; mais il lui restait encore bien des choses à apprendre, et, comme l'on dit, la vérité sort de la bouche des enfants.
Pierre sourit de joie en voyant que la Savinienne comprenait le Corinthien. Il vit la rougeur et le transport de son ami, quand la Mère lui tendit la main en lui disant : C'est à la vie et à la mort entre nous pour l'estime, mon fils Amaury.
— Et pour l'amitié? s'écria le jeune homme, ' enhardi et troublé à la fois.
— Amitié veut dire une chose entre les hommes.
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et une autre entre hommes et femmes, réponditelle naïvement. Vous avez la mienne comme si nous étions deux hommes ou deux femmes.
Amaury ne répondit rien. La robe noire de la veuve lui imposait silence. Elle s'éloigna, et Pierre reprit en regardant son ami qui la suivait des yeux : El maintenant, frère, veux-tu encore partir? N'es-tu pas retenu ici par quelque chose de plus cher et de plus sérieux que la gloire?
— Je serais à la veille d'être son mari, répondit le ('orinlliien , que pour sauver ton homieur , je partirais encore. Mais nous n'en sommes pas là. Je ne peux rester ici. Je ne sais où je prendrais la force de ne jamais dire coque je pense; et ce que jo pense, une femme en deuil ne doit pas l'entendre. Je manquerais à moi-même, à la mémoire de Savinien, je perdrais l'estime de la Savinienne, et tout cela malgré moi. l-ais-moi partir, Pierre, tu me rendras service peut-être plus qu'à loi-même.
Pierre seiitil que son ami avait raison.— Eh bien! quant à moi, j'accepte, dit-il ; mais je doute fort que la société y consenle. Dans l'excès de la modestie, tu oublies que si le concours a lieu, on aura besoin de toi plus que de tout autre, et qu'on ne te laissera pas partir ainsi. Quelle que soit l'issue de nos différends avec le Devoir, ta présence ici est regardée comme nécessaire, puisqu'on l'a convoqué.
— Pierre, Pierre ! s'écria le Corinthien avec tristesse , as-tu donc dublié déjà ce que tu me disais
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hier soir sur la chaussée? N'es-tu pas dégoûté de ce pacte qui nous subordonne aux caprices et aux préjugés d'hommes ignorants et emportés? Nous leur devons assistance quand ils sont dans le mal- . heur ou le dafiger; car ils sont nos frères. Mais ' quand ils sont enivrés d'orgueil ou de vengeance , j leur devons nous une aveugle soumission? Non! Quant à moi , ce rêve s'elface; et tout à l'heure, en les voyant se tourner contre toi, je les trouvais si coupables que les liens de l'affection jurée se brisaient malgré moi dans mon cœur. Viens, rentrons dans l'assemblée. Je vais leur demander de me laisser partir, leur dire de ne pas compter sur moi pour le concours : et, s'ils me refusent, je remercie la société, je reprends ma liberté...
— Tu n'en as pas le droit devant Dieu. Égarés ou coupables, ils sont nos frères. Leur situation est pénible et périlleuse. Nous ne sommes pas en nombre ici, et nos ennemis sont les plus forts, les plus exaltés. S'ils persistent à vouloir nous expulser de Biois par la violence, il vaudra certainement mieux en venir à l'épreuve du concours qu'à celle des coups. Prenons donc patience. Je saurai me résigner encore. S'il faut que d'une manière ou de l'autre mon honneur soit compromis, je sacrifierai mes intérêts à ceux d'aulrui ; et si mon père me condamne, ma conscience m'absoudra.
La séance terminée , les gavots se mirent à table. Le concours était voté, et le Corinthien était du nombre des concurrents élus. Celte nouvelle lui causa une émotion où la joie eut plus de part que le regret, il faut bien l'avouer. Quoique sincère dans son dévouement pour Pierre Huguenin, et dans ses vertueuses résolutions à l'égard de la Savinienne, son jeune cœur tressaillait, malgré lui, à l'idée de passer plusieurs mois auprès de celle qu'il aimait, et d'être absous, par la volonté du destin,
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de ce qui eùl élc un tori en d'autres circonstances. Il faut bien dire aussi que le Corinlhieu n'était pas sans avoir ressenti plus d'une fois déjà les chatouillements de l'ambition. Il avait trop de talent pour n'être pas un peu sensible à la gloire ; et si, dans un mouvement d'enlliousiasnie généreux, il revenait aux idées év.ingéliques dont l'avait nourri la pieuse Savinienne, bientôt après les séductions de l'art et de la renommée reprenaient leur empire naturel sur cette âme d'artiste et d'enfant, candide, ardcnle, et mobile comme les nuages légers d'un beau ciel au matin.
Il s'elîorça de recevoir lanouveliede son élection avec une résignation dédaigneuse. Mais, en dépit de lui-même, la gaieté comnuinicative de ses compagnons ranimait peu à peu les roses de son teint, et l'aspect de la Savinienne remplissait son cœur d'un espoir plein d'agitations et de combats. Sa voix ne se mêla pas aux propos enjoués de la t;ible; mais il y avait dans sa gravité une expression de joie sérieuse et profonde, qui n'échappa point à Pierre. De temps en temps le regard de l'aimabie Corinthien semblait demander grâce à son austère ami; puis ses yeux se reportaient invinciblement vers la Savinienne, et un nuage de volupté passionnée les troublait aussitôt. — Prends garde à toi, mon enfant! lui dit Pierre, tandis que le bruit des convives couvrait leurs voix. N'oublie pas que tout à l'heure tu voulais partir pour fuir ic danger. Main-
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tenant qu'il faut l'aiTioiilLT, ne sois pas téméraire.
— Ne vois-tu pas que ma main tremble en soutenant mon verre? répondit le Corinthien. Va , je suis plus à plaindre qu'à blâmer. Je sens le sort j)lus puissant que moi. et je prie Dieu qu'il me donne un peu de ta force pour me soutein'r.
En ce moment plusieurs jeunes gens de la>ociélé rentrèrent d'une course qu'ils avaient été faire en ville, à la sortie de la séance. Ils racontèrent qu'ils avaient vu un grand repas de charpentiers drilles dans un cabaret. En passant devant lu porte , ils avaient jeté un regard dans leur salle, et avaient remarqué des militaires attablés avec eux. Les chants de guerre des dévorants étaient venus frapper leurs oreilles:
Gavot al)ominal)le, Mille fois déleslable, Pour loi plus tic (lilié .' etc.
Alors un de ces jeunes gavots, transporté d'indignation, s'avança jusque sur le seuil du cabaret, et écrivit sur la porte avec son crayon blanc: u Lâches! lâches ! »
Celte action d'une bravoure insensée eutie destin étrange de n'être remarquée d'aucune des personnes qui étaient dans la salle. Les convives étaient apparemment trop absorbés par le plaisir de la table, et ceux qui les servaient trop alfairés pour faire
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alteitUoii à ce qui se passait sous leurs yeux. Les autres gavots n'attendirent pas que la téméraire inscription attirât les regards; ils ne se donnèrent même pas le temps de l'effacer. V^oyanl que Marseillais le Résolu (c'était le nom de leur jeune confrère) allait se précipiter dans l'antre aux lions comme un martyr des premiers siècles, ils l'arrachèrent à une mort certaine en se jetant sur lui et en l'entraînant presque de force. Ils racontèrent ce qu'il avait fait, on donnant des éloges à son courage, mais en blâmant son imprudence. Le dignitaire se joignit à eux pour lui reprocher de n'avoir pas réprimé un mouvement de colère qui pourrait attirer sur la société de nouveaux désastres.
— Fasse le ciel, dit il, qu'il ne faille pas du sang pour effacer ce que vous venez d'écrire !
Vers la fin du souper, on parla de la pièce du concours. C'était un modèle de chaire à prêcher, qui devait réunir toutes Us qualités de la science et toutes les beautés de l'art. Pierre, se soumettant à la décision adoptée, donna son avis sans morgue et sans afloctalion. Toute dissension était oubliée entre lui et ses compagnons. Les ambitieux qu'il avait froissés, n'ayant plus rien à craindre de son opposition , ne rougissaient pas de l'écouter; car il raisonnait sur son art avec une incontestable supériorité. Déjà les gavols se livraient à dus rêves flatteurs ; on se croyait assuré de la victoire, et la belle chaire s'élevait comme un monument gigantesque
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(lar)S les im.nginations excitées par les fumées de la gloire, lorsque des coups violeiils ébranlèrent la porte (le l'auberge. — Qui donc peut s'annoncer aussi brutalement? dit le dignitaire en se levant. Ce ne peut être un de nos l'rères.
— Ouvrons toujours, répondirent les compagnons, nous verrons bien si l'on entrera chez nous sans saluer.
— IN'ouvrez pas ! s'écria la servante, qui avait regardé par la reriéirede Télage supérieur; ce ne sont pas des amis. Ils sont armés. Ils viennent avec de mauvaises intentions.
— Ce sont les charpentiers du père Soubise, dit un compagnon qui avait été regarder par la serrure ; ouvrons! c'est une députation qui vient parlementer.
— Non. non ! dit la [letile Manette, tout effrayée ; il y a de grands vilains hommes avec des moustaches ; ce sont des voleurs. Et elle courut se réfugier dans les bras de sa mère, qui pâlit el se pressa inslinctivement derrière la chaise du Corinthien.
— Eh bien ! ouvrons toujours , s'écrièrent les compagnons; si ce sont des ennemis, ils Irouveront à qui parler.
— Un instant! dit le dignitaire ; courons prendre nos cannes pour les recevoir; on ne sait ce qui [»eul arriver.
Los coups cessèrent d'ébranler la porte ; mais des M)ix menaçantes s'élevèrent dehors. Elles chaulaient
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un versel de la sauvage chanson du seizième siècle :
Tous ce gavols infâmes Iront dans les enfers Brûler dedans les flammes Comme des Lncifers.
Les compagnons s'élaicnt levés en tumulte. Quelques-uns voulaient défendre la porte, qu'on cherchait de nouveau à enfoncer , tandis que d'autres rassembleraie.'il les armes. Mais avant qu'on eut eu le temps de se reconnaître , une fenêtre fut brisée, la porte vola en éclats, et les charpentiers se précipitèrent dans la salle avec des cris affreux. I! y eut alors une scène de fureur et de confusion impossible à retracer. Chacun s'armait de ce qui lui tombait sous la main. Aux terribles cannes ferrées des dévorants , et aux sabres des soldats de la garnison, dont plusieurs s'étaient laissé attirer dans les rangs des drilles à la suite d'une orgie, les gavots opposèrent des tronçons de bouteille dont ils frappaient les assaillants au visage, des tables sous lesquelles ils les renversaient, des broches dont ils se servaient comme de lances, et dont l'un des plus vigoureux colla son adversaire à la muraille. Leur défense était légitime; elle fut opiniâtre et meurtrière. Pierre Huguenin s'était d'abord jeté entre les combattants, espérant faire entendre sa voix, et empêcher le carnage. Mais il fut repoussé violem-
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meut, et dut bientôt songer à défendre sa vie et celle de ses frères. La Savinienne s'olança sur l'escalier de sa chambre, et le gravit avec la force et la rapidité d'une panthère , emportant ses deux enfants dans ses bras. Elle les poussa dans le grenier, leur montrant avec énergie un dégagement par lequel ils pouvaient fuir vers la grange, et se mettre en sûreté.
Puis elle revint, et, pleine d'indignation, de courage et de désespoir, elle redescendit l'escalier et se jeta dans la mêlée, croyant que la vue d'une femme désarmerait la fureur des assaillants. Mais ils ne voyaient plus rien et frappaient au hasard. Elle reçut un coup qui, sans doute, ne lui était pas destiné, et tomba ensanglantée dans les bras du Corinthien. Jusque-là , ce jeune homme, consterné, s'était battu mollement. C'était la première fois qu'il prenait part à ces horribles drames, et il en ressentait un tel dégoût qu'il semblait cherchera se faire tuer plus qu'à se défendre. Quand il vit la Savinienne blessée, il devint furieux ; et, comme le jeune Renaud du Tasse, il fit voir que, s'il avait la beauté d'une femme, il avait la force et l'intrépidité d'un héros. L'insensé qui avait répandu quelques gouttes du précieux sang de la Mère, le paya de tout le sien. Il tomba la figure fendue cl la tète fracassée, pour ne jamais se relever.
Ce terrible acte expiatoire tourna contre le Corinthien tous les efforts des dévorants. Jusque-là il
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semblait qu'on plaignit ou qu'on méprisât sa jeunesse , et qu'on eût voulu l'épargner ; mais quand on le vit se dresser, les yeux ardents et les bras ensanglantés, entre la Mère évanouie elle cadavre étendu à ses pieds, il y eut un hourra général, et vingt bras furent levés pour l'anéantir.
Pierre n'eut que le temps de se mettre devant lui et de lui faire un rempart de son corps. 11 recul plusieurs blessures, et tous deux allaient certainement périr accablés sous le nombre , lorsque la garde, attirée par le bruit, pénétra dans la maison, et à grand'peinc sépara les combattants. Pierre, malgré le sang qu'il perdait, conserva toute sa force et foute sa présence d'esprit. Il emporta la Savinienne dans sa chambre; et, l'ayant déposée sur son lit, il força le Corinthien, qui l'avait suivi, à se réfugier dans la grange, pour se soustraire aux arrestations auxquelles on était en train de procéder. 11 le cacha dans la paille, ramena les enfants transis d'effroi auprès de leur mère, et redescendit dans la salle avec assez de prestesse pour faire évader encore quelques compagnonsde son Devoir. Les plus acharnés au combat avaient été saisis; on les emmenait en prison. D'autres s'étaient dispersés à temps, laissant leurs ennemis aux prises avec la garde. Pierre avait d'abord l'intention de se livrer de luimême à la force publique, afin derendre hautement témoignage de son innocence et de celle de ses amis. Mais quand il vif la maison pleine de soldats,
DU TOtn DE FRAiVCE, 11)5
de morts et de blessés, il songea à l'abandon où se trouverait la Savinienne dans cette crise déplorable, et il se tint à l'écart jusqu'à ce que le garde se fût retirée cniporlant les niurts el emmenant les prisonniers des deux partis, les uns à l'hôpital, les autres à la prison. 11 ordonna a la servante de laver au plus vite le sang dont la maison était inondée, et il courut chercher un médecin pour la Savinieime; mais ses courses turent inutiles. Il y avait eu assez de blessés à secourir el à transporter pour occuper tous les gens de l'art qu'on avait pu trouver. H revint fort alarmé, mais il retrouva la Savinieime debout comme la femme forte de la Bible. Elle avait lavé et pensé elle-même sa blessure , qui n'était pas grave heureusement, et qui ne laissa qu'une légère cicatrice à son front large et pur. Elle avait rassuré et couché ses enfants, et elle aidait sa servante à rétablir dans la maison l'ordre, cette fin sérieuse et sacrée vers laquelle tondent sans relâche et sans distraction tous les soins et toutes les forces de la femme du peuple. Son cœur était cependant tourmenté par de cruelles tortures; elle igtjorait ce que le Corinthien était devenu el lesquels de ses amis avaient péri. Elle songeait aux châtiments sans pitié que la loi allait faire peser peut-être sur les innocents comme sur les coupables ; et , en proie à ces angoisses, pâle comme la mort, le cœur serré, la main tremblante, elle travaillait, au milieu de la nuit, à rassembler les dé-
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bris épars de ses pénales violés, de ses foyers dévastés, sans verser une larme, sans proférer une plainte.
Quand elle vit rentrer Pierre lluguenin, elle n'eut pas le courage de l'interroger; mais elle lui sourit avec une sublime expression de joie qui semblait accepter les plus grands malheurs, en échange du salut d'un ami tel que lui. Il la prit par la main, et courut avec elle à la grange où il avait caché et enfermé le Corinthien. Durant cette retraite forcée, le désolé jeune homme, en proie à mille anxiétés, avait d'abord tenté de rentrer à tout risque dans la maison, pour savoir le sort de ses compagnons et surtout celui de la Mère. 31ais i'éinotion et la fatigue lui avaient ôlé la force d'enfoncer les portes que Pierre, redoutant son imprudence, avait barricadées sur lui. Il était si accablé qu'il faillit s'évanouir en revoyant sa maîtresse et son ami hors de danger. On visita et on pansa ses blessures , qui étaient assez graves. On lui lit, avec des matelas et des couvertures, un lit improvisé dans une chambre qu'on lui improvisa de même, en superposant des bottes de paille dans la charpente de la grange. 11 était urgent de le tenir caché; car il était un des plus compromis dans l'affaire, et Pierre ni la Savinienne n'étaient d'avis de s'en remettre à l'inlégrilé de la justice pour distinguer les provoqués des agresseurs.
Quand Pierre eut songé à tout et épuisé le reste
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de ses forces, il en resta encore à la Savinieinic pour le soigner. I^ui aussi était blessé et affaibli, et surtout brisé dans le fond de son âme. Que ne devait pas souffrir, en effet, cette organisation toujours portée vers l'idéal et rejelée sans cesse dans la plus brutale réalité ! Quand il lut seul, il se sentit désespéré; et, se souvenant des coups qu'il avait été lorcé de porler, voyant se dresser devant lui tous les spectres de l'insomnie et de la fièvre, il désira mourir, et tordit ses mains dans l'excès d'une horrible douleur. Le sommeil vint enfin à son secours, et il resta plongé dans un accablement presque léthargique depuis le jour naissant jusqu'à la nuit. La Savinienne se reposa à peine deux ou trois iieures. Elle partagea sa sollicitude, tout le reste du jour, enlre sa fille, que la peur avait rendue malade aussi, le Corinthien et l'Ami-du-lrait.
Le dignitaire et ceux des compagnons qui avaient su s'échapper à temps de la scène du combat, vinrent la voir et la rassurer. Plusieurs des blessés étaient hors de danger ; on lui cacha, tantqu'on put, l'agonie et la mort de quelques autres. Mais on craignait l'effet des poursuites judiciaires. On avait déjà lait sauver un compagnon qui, comme Amaury, avait donné la mort à un de ses eimemis, et on conseilla à Pierre de fuir aussi avec le Corinthien. Dès que ce dernier put marcher, c'est-à-dire la nuit suivante, Pierre le conduisit à la cabane du Vaudois, en alleodani qu'il pi'it prendre la diligence et se
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rendre à Villepreux. Le bon charpentier le cacha dans sa soupente, et lui prodigua tous les soins de ramitié. Il était devenu médecin lui-même, à ce qu'il prétendait, à force d'avoir eu aiïaire à des médecins. Il se mit en devoir de le médicamenler ; et Pierre, tranquillisé sur son compte, retourna à Rlois, décidé à ne point abandonner ses frères captifs tant que ses démarches et son témoignage pourraient servir à leur justification et à leur délivrance.
Il revenait, aux premières lueurs du matin, le long des rives verdoyantes de la Loire, en proie à une grande tristesse, à un dégoût profond. Cette fatale nécessité de soutenir une guerre de parti acharnée contre des hommes du peuple, contre ces enfants du travail et de la pauvreté qu'il considérait pieusement comme ses frères, et qu'il eût voulu, au prix de sa vie, réconcilier et réunir eu une seule famille, était pour lui un remords devant Dieu, un supplice, une honte vis-à-vis de lui-même. Et pourtant, quç.iaire? Avait-il à se reprocher d'avoir négligé quelque chose pour maintenir la paix? Ne s'était-il pas livré au blâme de ses propres compagnons, en voulant leur prouver que les dévorants étaient des hommes semblables à eux? Et voilà que ces dévorants avaient eu un nouvel accès de fureur, et que les gavots, j)ersécutés pour leur foi, étaient rejetés pour longtemps sans doute dans un fanatisme devenu nécessaire à la conservation de leur indc-
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pendance, dans une haine presque légitime après de tels outrages !
Pierre n'était pas assez avancé ( quoiqu'il le fût pcutélre plus que les esprits les plus forts de celte époque ) pour faire une distinction nette entre le principe et le fait. C'est une notion encore bien nouvelle pour nous, et dont l'habitude s'insinue diflicilement dans nos esprits inquiets et troublés, que cotte acceptation courageuse des faits, et cette foi | persévérante aux principes, qui nous aide à vivre | dans la pensée d'un avenir meilleur. On nous a si 1 longtemps élevés dans la coutume de juger ce qui se doit par ce qui se fait, et ce qui se peut par ce qui est , qu'à tout instant nous tombons dans le découragement, en voyant le présent donner tant de démentis à nos espérances. C'est que nous ne comprenons pas suffisamment les lois de la vie dans l'humanité. Nous devrions étudier la société comme nous observons l'homme , dans son développement i physiologique et moral. Ainsi les cris, les pleurs, l'absence de raison , les instincts sans mesure , la haine du frein et de la règle, tout ce qui caractérise l'enfance et l'adolescence de l'homme, ne sont-ce pas là autant de crises pénibles, mais inévitables, mais nécessaires à la floraison et à la maturité de ce germe qui grandit dans la souffrance comme tout ce qui s'enfante au sein de l'univers? Pourquoi n'appliquerions-nous pas cette idée à l'humanité? Pourquoi le présent nous fcrail-il renoncer à notre
idéal ? Pourquoi, puisque nous assistons à la niaiiifestalion de l'idée dans le monde, n'acceplerionsnous pas ces déiaillances , comme les savants observent sans effroi celles de la lumière dans les astres impérissables? Mais, enfants nous-mêmes, et ignorants que nous sommes, nous croyons souvent que Tenlarjt va périr, parce qu'il se fait homme, que les soleils vont s'éteindre parce que leurs foyers se couvrent de nuages !
Si Pierre Huguenin avait pu se rendre bien compte du passé et de l'avenir du peuple , il ne se fût pas tant effrayé du présent où il le voyait engagé. 11 se serait dit que le principe de fraternité et d'égalité, toujours en travail dans l'âme des opprimés, subissait en ce moment-là une crise nécessaire ; et que le compagnonnage , qui est une des formes essayées par Tiiistinct fraternel, devait alors sa conservation à ces luttes, à ces combats, à ce sang versé, à cet orgueil en délire. Dans un temps où l'esprit des classes éclairées n'avait pas encore songé à la plus importante des vérités, à la plus nécessaire des initiations , c'était la Providence qui conservait dans le peuple cet esprit d'association mystique et d'enthousiasme républicain, à travers les vanités de famille, les jalousies de métier, les préjugés de secte, et le brûlai héroïsme de l'esprit de corps.
Le prolétaire philosophe se débattait en vain dans ce problème obscur de la notion du bien et du
mal; distinction fictive dans l'ordre abstrait, en présence de l'idée éternelle , vraie seulement dans l'ordre des choses créées , dans la manifestation temporaire. Il se laissait donc abattre sous les revers passagers; et, dans son besoin de vérité et de justice , il se laissait aller à l'impiété de rougir de ses frères. 11 était tout près de les haïr , de les abandonner, de porter ailleurs sa foi, son amour et son zèle. Mais à qui les consacrer désormais? Inforluné , se disait-il à lui-même , qui voudrait de toi , flétri comme te voilà par la misère, enchaîné par l'esclavage du travail? Ces classes éclairées , polies, vers lesquelles te portent souvent une secrète séduction et des rêves dangereux, pourrais-tu comprendre seulement leur langage, et pourraient-elles se faire à la rudesse du tien? Sans doute, parmi celte jeunesse qui s'instruit aux écoles , parmi ces industriels puissants et fiers qui luttent contre la noblesse et le clergé , parmi ces braves militaires qui, dit-on, conspirent de toutes parts contre la tyrannie , il y a des volontés généreuses , des principes purs, des sentiments démocratiques; et tandis que nous autres, malheureux aveugles, nous épuisons noire énergie dans des luttes criminelles contre notre propre race , ces agitateurs éclairés travaillent pour nous, conspirent pour nous , montent pour nous à l'échafaud. tJui , c'est pour nous , c'est pour le peuple , c'est pour la liberté que meurent les Borie , les Berton , et tant d'autres dont le sang
a naguère coulé sans que le peuple Fait compris, sans que le peuple s'en soit ému ! Oh oui ! ce sont là des héros, des martyrs; et nous, peuple ingrat et slupide , nous n'avons pas arraché ces victimes à la main du bourreau, nous n'avons pas brisé les portes de leurs prisons, nous n'avons pas renversé leurs échafauds ! Mais où donc étions-nous, et que faisons-nous aujourd'hui que nous ne songeons point à les venger?
— Je vous demande pardon d'avoir troublé votre rêverie, dit en ce moment une voix inconnue à l'oreille de Pierre Hugucnin. i\lais il y a longtemps que je vous cherche, et il faut que je rompe la glace d'un seul coup , car le temps est précieux ; j'espère qu'il nous en faudra peu pour nous entendre.
Pierre, surpris de cet étrange préambule, regarda de la tête aux pieds la personne qui lui parlait ainsi. C'était un tout jeune homme, fort bien mis et d'une figure assez agréable. Il y avait dans sa manière d'être un mélange de bonhomie et de rudesse qui plaisait au premier abord. H avait ou il affectait quelque chose de l'allure militaire sous son habit bourgeois ; sa parole était rapide , brève, décidée, et son demi-grasseyement annonçait un Parisien.
— Monsieur, répondit Pierre après l'avoir bien examiné , je crois que vous me prenez pour un autre, car je n'ai pas du tout Ihoniicur de vous connaître.
III! TOIR 11 K FRXIVCK. 205
— Eh bien ! moi , je vous connais , rt'pliqua l'étranger, et je vous cotinais si bien que je lis à cotle heure dans votre pensée, comme je vois le fond de cette eau limpide qui coule à nos pieds. Vous êles soucieux , préoccupé au point que je vous suis pas à pas depuis un quart d'heure sans que vous m'ayez remarqué. Vous êtes en proie à un chagrin profond, car votre visage en porte l'empreinte malgré vous. Voulez-vous que je vous dise à quoi vous songez?
— Vous me feriez plaisir, dit en souriant Pierre, qui commençait à prendre ce jeune homme pour un fou.
— Pierre Huguenin . reprit l'étranger avec une assurance qui fit tressaillir notre héros, vous pensiez à l'inutilité de vos efforts, à l'endurcissement des cœurs sur lesquels vous voulez agir, à la force des obstacles qui paralysent votre énergie, votre zèle et vos grandes intentions.
Pierre fut si frappé de voir devant lui un homme qui semblait sortir de terre et refléter comme un miroir ses plus secrètes pensées, qu'il faillit croire à une apparition surnaturelle , et qu'il n'eut pas la force de répondre un seul mol , tant il se sentit troublé, presque effrayé de ce qu'il entendait.
— Mon pauvre Pierre , répondit l'étranger , vous avez raison d'être accablé et dégoûté du métier que vous faites de parler à des sourds, et d'agiter le flambeau de la vérité devant des aveugles. Vous ne
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tirerez jamais rien de ces àines ineptes ; vous ne réformerez pas ces mœurs féroces. V^ous êtes un homme supérieur, et pourtant vous ne ferez pas un tel miracle. II n'y a rien à espérer de vos compagnons.
— Qu'en savez-vous , vous qui me parlez avec tant d'assurance de ce que vous présumez et ne savez pas? Connaissez-vous les ouvriers , pour vous prononcer ainsi contre eux? Eles-vous des nôtres? Portez-vous la même livrée que nous?
— J'en porte une plus belle , repartit l'étranger; c'est celle de serviteur de l'humanité.
— Vous devez élre un serviteur très-occupé, dit Pierre en secouant la tête avec un peu de dédain , car sa nouvelle connaissance commençait à lui inspirer plus de méfiance que de sympathie.
L'étranger, poursuivant son cours de divination, lui dit avec un sourire bienveillant : Cher maître Huguenin, dans ce moment-ci vous vous demandez si je ne suis point un homme de la police, un agent provocateur.
Interdit de ce nouveau prodige, Pierre se mordit les lèvres. — Si j'ai cette pensée, répondit-il, n'étesvous pas tout préparé à en subir les conséquences, vous qui m'abordez d'une façon si étrange , vous que je ne connais pas...
— Pourquoi, reprit l'étranger, voulez -vous qu'une action aussi simple que celle de vous aborder sur un chemin cache des motifs mystérieux''
Êtes-vous donc de ces hommes qui tremblent au seul mol de conspiration , et qui prennent leur ombre pour un gendarme ?
— Je n'ai sujet de rien craindre, et je n'ai pas le caractère craintif, répondit Pierre.
— Mettez-vous donc à l'aide avec moi, reprit l'étranger, car vous voyez en moi un homme qui voyage pour étudier et connaître les hommes. Pénétré d'un ardent amour de l'humanité, j'étends à toutes les classes de la société l'ardeur de mes investigations, et, dans toutes, je recherche les âmes nobles, les esprits éclairés. Quand je les rencontre sur mon chemin, j'éprouve donc le besoin de fraterniser avec elles.
— Ainsi, dit Pierre en souriant, vous exercez la profession de philanthrope! Mais si vous procédez seulement comme vous venez de le dire, ce n'est pas une profession aussi utile que je la concevais; car si vous ne recherchez que l'élite des hommes , ces gens-là n'ayant pas besoin d'être réformés, il en résulte qu'en les fréquentant sur votre passage, vous voyagez absolument pour votre plaisir. A votre place, je croirais mieux employer mon temps en recherchant les hommes égarés, les esprits incultes, afin de les redresser ou de les instruire.
— Je vois que vous méritez votre réputation, reprit l'étranger en riant à son tour; vous êtes un homme de raisonnement et de logique, et avec vous il faut prendre garde à tout ce qu'on dit.
206 i,K roHPAfiivnTf
— Oh! ne croyez pas dil, Pierre avez douceur, que j'aie la prélciilion de discuter avec vous; non, monsieur : qii.'uid j'interroge, c'est pour m'instruire.
— Eh bien, mon ami, sachez que je répands ma solh'cilude sur tous les hommes. A ceux-ci le respect, à ceux-là la compassion ; à tous le dévouement
, et la fraternité. Mais ne vous semt)le-t-il pas que
idans le temps où nous vivons, ayant à lutter contre la tyrannie et la corruption qu'elle entraîne, contre l'esprit prêtre et le fanatisme qu'il excite, le plus I pressé est de rassembler les capacités et de s'en- / tendre avec elles pour préparer l'oeuvre du libéralisme?
— Je ne présume pas, dit Pierre en souriant, que vous veniez à moi pour cela. J'ai tout à apprendre, rien à enseigner.
— Je vais vous prouver que vous pouvez être trèsfavorable à mes vues régénératrices. Vous connaissez l'élément populaire au sein duquel vous vivez, tout en vous en détachant par votre supériorité intellectuelle. Vous pouvez me donner de bonnes idées sur les moyens de répandre la lumière et de propager les saines doctrines politiques sur ce terrain-là.
— Ce sont là des questions que je voudrais vous adresser. Est-il possible que vous attendiez après moi pour entamer une mission si vaste et si difficile? Oh ! vous voulez me railler! Vous savez bien qu'un pauvre ouvrier ne peut vous ouvrir aucun clieniio
DU TOtU Ut FKA«CK. 207
vers ce bul immense, et que tout au plus il y inartlieiait en Iremblant à la suile des gens éclairés qui voudraient le guider.
— Je commence à voir que, malgré votre excessive modestie, nous nous entendons assez bien. Je parlerai donc plus clairement. Si vous voulez vous associer au grand œuvre de la délivrance physique et morale des peuples, des hommes sympathiques vous tendront les bras; et, au lieu de vous laisser ,
dans le rang obscur où vous semblez vous retran- !
cher, on facilitera le noble essor, on trouvera le haut /
emploi de vos énergiques facultés. Durant le peu de jours que je viens dépasser à Blois, j'ai assez bien employé mon temps. Je connais déjà tout ce qu'on peut attendre de vous. J'ai noué autour de vous des relations que vous connaîtrez bientôt; je vous ai déjà vu, déjà observé. Je sais que vous joignez à ; un courage intrépide un esprit de conciliation qui j malheureusement doit échouer dans les luttes obs- \ cures où vous êtes engagé, mais qui rendra d'im- I rnenses services à la patrie, quand vous serez entré j dans une voie plus large, plus féconde, et plus di- ■ gne de vous. Je ne veux pas vous en dire davantage maintenant. Vous ne pourriez pas m'accorder l'entière confiance à laquelle je prétends et que je saurai conquérir bientôt. D'ailleurs nous voici dans la ville, et il est très-important pour moi de n'être pas vu avec vous. Je ne vous recommande qu'une chose; c'est de vous informer de moi auprès des person-
nés dont voici le nom, et de vouloir bien vous trouver au rendez vous indiqué sur cette carte. Elle vous servira de laissez-passer. Vous y viendrez avec certaines précautions que l'on vous indiquera , et vous serez libre de nous amener ceux de vos amis dont vous pouvez répondre comme de vous-même. Adieu et au revoir.
L'étranger serra vivement la main de l'ouvrier, et s'éloigna d'un pas rapide.
Pierre ii'eiit pas le loisir de réfléchir longtciDps ;'i celte bizarre rcncoiilre. 11 avait beaucoup à faire ; car, malgré sou découragement intérieur, il ne laissait pas de servir «es malheureux compagnons de lont son pouvoir. Il sentait si bien la sainteté de ce devoir-là. qu'il ne voulut plus prendre en considération les inquiétudes et les impatiences de son père, et qu'il surmonta ses chagrins personnels avec héroïsme. Il courut toute la journée, as ce le
210 LE COMI'AGNOIX
dignitaire et les principaux membres de la société, de la prison à Thôpital , et de la demeure des autorités à celle des avocats. Il réussit à faire relâcher quelques-uns de ses compagnons qui avaient été arrêtés sans motifs suffisants. Son activité, son air de franchise et son éloquence naturelle, firent une telle impression sur les magistrats, qu'ils n'osèrent entraver son zèle. Le lendemain . il eut de plus tristes devoirs à remplir : ce lut de rendre les derniers honneurs à un de ses compagnons, uiort dans^ la bataille. Celte cérémonie, à laquelle assistèrent tous les gavots de Blois et que présida le dignitaire, s'accomplit selon les rites du Devoir de liberté. Lorsque le cercueil fut descendu dans la fosse, Pierre s'agenouilla et prononça une courte et belle prière, à VÉtre suprême, conforme au texte des livres sacrés ; puis il se releva, et, avançant un pied au bord de la fosse ouverte, il lendit la main à un de ses compagnons, qui prit la même attitude , saisit sa main et pencha son visage vers le sien pour échanger les mystérieuses paroles qui ne se prononcent pas tout haut : après quoi ils s'embrassèrent, et tous les autres compagnons accomplirent lentement la même formule, s'éloignant deux à deux de la tombe après y avoir jeté chacun trois pelletées de terre.
(lomme les gavots quittaient le cimetière , un autre convoi arrivait, et les phalanges ennemies se rencontrèrent dans un morne silence sur la terre
DU TOLR DE FRWCE. 21)
du repos, dans l'asile de l'éternelle paix. C'étaient les charpentiers dévorants qui venaient aussi ensevelir leurs morts. Il y avait sans doute d'amères pensées et un repentir vainement comballu dans leurs àmcs ; car leurs regards évitèrent ceux des gavots, et les gendarmes qui les surveillaient à dislance n'eurent pas besoin de maintenir l'ordre entre les deux camps. La circonstance était trop lugubre pour qu'on songeât de part ou d'autre à exercer des représailles. Les gavots entendirent . en se retirant, les hurlements étranges des charpentiers dévorants , sorte de lamentation sauvage dont ils accompagnent leurs solennités , et dont les intonations, réglées sur un rhy thme, ont un sens caché.
Le soir de ce triste jour, Pierre alla visiter le Corinthien, et sa joie fut vive en le voyant à moitié rétabli. Grâce aux bons traitements et aux doctes ordonnances de la Jambe-de-bois, Amaury pouvait espérer de partir bientôt, et Pierre lui fit la démonstration des travaux à entreprendre au château de Villepreux. Puis il le quitta, en lui promettant de parler sérieusement de lui à la Savinienne, aussitôt qu'il trouverait l'occasion favorable.
Il la trouva le soir même. Resté seul avec elle et ses enfants endormis qu'il l'aidait à soigner, il entra en njatière naturellement ; car elle ne manquait pas de l'interroger chaque soir avec sollicitude sur la situation du Corinthien. Il lui parla de son ami
2t'2 i.F. roMP\G^o?c
avec la délicatesse qu'il savait mettre dans toutes choses. La Savinienne, l'ayant écouté attentivement, lui répondit:
— Je puis vous parler avec sincérité et me confier à vous comme à un homme au-dessus des autres, mon cher fils Villepreiix. Il est bien vrai que j'ai eu pour le Corinthien une amitié plus forte que je ne le devais et que je ne le voulais. Je n'ai rien à lui reprocher, et je n'ai rien de volontaire à me reprocher non plus dans ma conscience. Mais depuis la mort de Savinien, je suis plus effrayée de cette amitié que je ne l'étais durant sa vie. II me semble que c'est une grande faute de penser à un autre qu'à lui, quand la terre qui le couvre est encon; fraîche. Les larmes de mes enfants m'accusent, el je ne cesse de demander pardon à Dieu de ma folie. Mais, puisque nous sommes ici pour nous expliquer, et que voire prochain départ me force à parler de ces choses-là plus tôt que je n'aurais voulu , je vais tout vous dire. Il m'est venu quelquefois , pendant la vie de Savinien , des idées bien coupables: certainement j'aurais donné ma vie, à moi, pour qu'il ne quittât pas ce monde ; mais enfin , comme il était plus âgé que moi et que depuis deux ans les médecins me disaient qu'il avait une maladie bien sérieuse, il me venait malgré moi à l'esprit que si je perdais mon cher mari, mon devoir serait de me remarier ; et alors , je me disais tout on tremblant : Je sais bien qui je choisirais. Des
DIT TOl'R I)!. FKAIVCE. 21Ô
idées semblables venaient, à ^avinien lorsqu'il se sentait plus malade que de coutume ; et quand il l'ut tout à fait retenu au lit, elles lui vinrent si souvent qu'il finit par m'en parler. — Femme, me dilil quelques jours avant sa mort, je ne suis pas bien, et je crains un peu que tu ne deviennes veuve plus tôt que je ne comptais. Cela me tourmente jiouc toi et pour nos pauvres enfants ; tu es encore trop jeune pour rester exposée à toutes les amitiés que les compagnons vont prendre pour toi. Comme je te sais honnête femme , tu souffriras de n'avoir pas un porte-respect, et lu quitteras peut-être ton auberge. Ce sera la rhine de nos enfants; car tu n'es pas bien forte, et ce qu'une femme peut gagner est si peu de chose que tu n'auras pas de quoi faire donner de l'éducation à ces petits. Tu sais cependant que toute mon idée était de leur faire bien apprendre à lire, à écrire et à compter, sans cela on n'est bon à rien, et je vous vois d'ici, tous les trois, tomber dans la misère. Si j'avais pu m'acquilter avecRomanet le Bon-soutien, je serais un peu plus tranquille; maisje n'ai pas pu lui rendre seulement le tiers de ce qu'il m'a prêté, et cela me fâche grandement de mourir banqueroutier, surtout envers un ami. Il n'y a qu'un moyen de réparer tout cela ; c'est que tu deviennes la femme du Bon-soutien si je m'en vas. Il a pour toi un honnête attachement: il te considère comme la meilleure des femmes, et il a raison; il aime nos enfants comme s'ils étaient
211 LE C0.M!'AGi>On
ses neveux : il les ;iimer;i comme s'ils étaient ses enl'aiils, quand il sera ton mari, (i'cst Ihoninjc à qui je me lie le plus sur la terre. Notre fonds est sa propriété, puisque c'est lui qui l'a payé en grande parlie; i! rentrera ainsi dans son argent et fera marcher notre commerce. H donnera de l'éducation aux entants; car il est inslruil lui-même, et sait ce que cela vaut. Enfin il te rendra heureuse et t'aimera comme je t'aime. C'est pourquoi je veux que vous me promettiez tous deux de vous marier ensemble si je suis forcé de vous quitter.
Je lis, comme vous pouvez croire, tout mon possible pour lui ôtcr celle idée ; mais plus il se sentait dépérir, plus il songeait à fixer mon sort. Enfin, le jour où il reçut les derniers sacrements, il fit venir le Bon-soutien; et, sur son lit de mort, il mit nos mains ensemble. Romanet promit tout, en pleurant; moi, je pleurais trop pour prometlre. Mon Savinien rendit l'âme, me laissant désolée de le perdre et bien triste d'être engagée à un homme que je respecte et que j'aime , mais que je ne voudrais pas prendre pour mari. Cependant je sens que je le dois, que je ne peux rester veuve, que le sort de mes enfants et la dernière volonté de mon mari me commandent de prendre cet homme sage et généreux, qui a mis tout son avoir dans nos mains, et à qui je ne pourrais rendre son bien sans ruiner ma famille. Voilà ma position, maître Pierre; voilà ce qu'il faut dire au Corinthien, afin qu'il ne pense
DI! TOLR l)E FRWCK 215
plus à moi, comme moi je vais prier le Iton Dieu de ne plus me laisser penser à !ui.
— Tout ce que vous m'avez dit est d'une femme vertueuse et d'une bonne mère, répondit Pierre. Je vous approuve de combattre dans ce moment le souvenir du Corinthien, et je vais lui conseiller de ne pas se livrer à de trop vives espérances. Cependant, ma bonne 3Ière, pernjeltez-moi , et permettez à mon ami, de ne pas croire absolument que tout soit perdu. J"ai assez connu notre Savinien pour être bien sur que s'il eût pu lire au fond de votre cœur, c'est au Corinthien qu'il vous eut fiancée. II se serait flé à l'avenir de ce jeune homme si courageux, si bon, si habile dans son art, et aussi dévoué à sa mémoire, à sa veuve et à ses enfants que le Bonsoutien lui-même. Je connais aussi le Bon-soutien ; je sais qu'il a des sentiments trop élevés pour accepter le sacrifice de votre vie et de vos sentiments. Il entendra raison là-dessus. Il souffrira sans doute; mais c'est un homme , et un homme d'un grand cœur. Il restera votre ami et celui d'Amaury. Quant à la dette, je vous prie de n'y pas penser davantage, ma Mère. Il faudra que vous rendiez à Roraanet tout ce qu'il a prêté. Si , à l'époque où votre deuil doit finir, le Corinthien, malgré son talent et son courage , n'avait pu compléter cette somme , ce serait à moi de la trouver; et ce sera votre fils qui me remboursera, quand il sera en âge d'homme et au courant de ses affaires. Ne me répondez pas là-dcs-
216 LE tOMPAGKOIV I)L TOl'R DE FRANCE.
SUS. Nous avons bien des soins dans la tête, et il ne faut pas perdre le temps en paroles inutiles. Je ne dirai au Corinthien que ce qu'il doit savoir, et je me fie à l'honneur du dignitaire pour ne pas vous adresser, pendant tout le temps que durera voire deuil, un seul mot qui vous force à un engagement ou à une rupture. Pleurez votre bon Savinien sans remords et sans amertume, ma brave Savinienne. Ne le pleurez pas jusqu'à vous rendre malade : vous vous devez à vos enfants, et l'avenir vous récompensera du courage que vous allez avoir.
Ayant ainsi parlé, Pierre embrassa la Savinienne comme un frère embrasse sa sœur ; puis il s'approcha du berceau des entants pour leur donner aussi un baiser.
— Donnez-leur votre bénédiction, maître Pierre, dit la Savinienne en se mettant à genoux auprès du berceau dont elle soulevait la courtine; la bénédiction d'un ange comme vous leur portera bonheur.
l.e récit de ce qui s'était passé entre la Savinienne et Pierre donna du courage au Corinthien, et hâta sa guérison. Il fixa au jour suivant son départ pour Yillepreux, résolu de mériter son bonheur par une annceau moins de couragoelde résignation. Pierre, sans cesser de s'occuper activement de ses chers prisonniers, dut songer à se procurer un second compagnon pour escorter le Corinthien dans sa roule et l'aider à son ouvrage. 11 n'était pas absolument
218 LE COMPACNO'V
nécessaire que ce second associé aux travaux du château de Villepreux fût un artiste distingué ; le talent d'Amaury pouvait compter pour deux. Il ne fallait qu'un ouvrier adroit et diligent pour scier, tailler et débillarder. Le dignitaire lui présenta un brave enfant du Berry, qui n'était pas beau, quoi- (]u'on l'appelât, par antithèse sans doute, la Clefdes-cœnrs. C'était un bon garçon et un rude abatteur d'ouvrage, au dire de tous les compagnons. Cet utile Berrichon trouvé, embauché et mis au courant du travail qu'on lui confiait, lit son paquet, ce qui ne fut pas long, car il n'avait pas beaucoup de bardes ; et le rouleur ayant levé son acquit, c'està dire ayant constaté, chez le maître qu'il quittait et chez la Mère, qu'il ne devait rien et qu'il ne lui était rien dû , il se tint prêt à partir. Pierre fit encore dans cette journée pour ses compagnons plusieurs démarches qui ne furent pas sans succès; et, l'horizon commençant à s'éclaircir de ce côté-là, il se mit en roule pour le Berceau de la sagesse, accompagné de son Berrichon , et le cœur un peu moins accablé qu'il ne l'avait eu les jours précédents. Chemin faisant, il prévint la Clef-des-cœurs de l'aversion que son père avait pour le compagnonnage, et tâcha de lui faire comprendre la conduite qu'ildcvait leniravec maître Huguenin. La Clcfdescfrurs était, certes, un ouvrier très-adroit, mais un diplomate très-gauche. A cette ingénuité parfaite il unissait la singulière prétention d'être fort rusé, et
ne TOI n l)K l'KV.NCE. t>l',t
de savoir conduire linemeriL une attaire délicale. l'icrre, qui ne le coiiiiaisait pas, se méfia uu peu dises promesses. Mais le Berrichon y revint avec tant d'assurance, que Pierre se disait en lui-même tout en le regardant : On a vu quelquefois beaucoup de sens et de finesse se loger, comme par mégarde, dans ces grosses télés, dont les youx ternes et béants ne ressemblent pas mal aux fenêtres peintes que Ton simule sur les murs des maisons mal percées.
La nuit était close lorsqu'ils arrivèrent à la porte du Vaudois. Elle était fermée avec soin, et il fallut se nommer pour entrer. — Que signifie ce redoublement de précaution? dit Pierre à voix basse en embrassant son hôte. La police serait-elle sur les traces du Corinthien? — Non, grâce à Dieu , répondit la Sagesse, mais il a quitté sa soupente pour se rendre à l'invitation de notre voyageur, et il fallait bien se tenir sur ses gardes ; car c'est ici la maison du bon Dieu : tout le monde peut y entrer. — Quel voyageur? demanda Pierre étonné. — Celui que vous savez bien, repondit le Vaudois, puisque vous venez au rendez-vous ; il est là qui vous attend avec des gens de votre connaissance.
Pierre ne comprenait rien à ces paroles. Il entra dans la salle, et vit avec quelque surprise l'élranger mystérieux qui l'avait abordé trois jours auparavant au bord de la Loire, attablé avec le dignitaire, un des quatre anciens maîtres serruriers du Devoir de liberté, et un jeune avocat de Blois que Pierre Hu-
guenin avail Iréquenlé à son premier séjour en celle ville. Ce dernier vint à lui , et lui prenant la main d'un air affectueux , le fit approcher de la table :
— J'ai bien des reproches à vous faire, maître Huguenin, lui dit-il, pour n'être pas venu me voir depuis huit jours que vous êtes dans ce pays-ci, et pour ne m'avoir pas confié la défense de vos compagnons inculpés dans celte dernière affaire. Vous avez oublié apparemment que nous étions amis, il y a deux ans.
Cet accueil empressé et ce mot û'amis étonnèrent un peu l'oreille de Pierre Huguenin. Il se souvenait bien d'avoir travaillé pour le jeune avocat, et de l'avoir trouvé affable et bienveillant; mais il ne se souvenait pas d'avoir été traité par lui sur ce pied d'égalité. Il ne répondit donc pas à ses avances avec lout l'abandon qu'elles semblaient provoquer. Malgré lui, il tournait ses regards avec froideur vers l'étranger, qui s'était levé à son approche, en lui tendant une main qu'il avait hésité à serrer. — .l'espère que vous ne vous méfiez plus de moi, lui dit ce dernier en souriant. Vous avez dû prendre sur mon compte des informations satisfaisantes , et vous me trouvez dans une société qui doit vous rassurer complètement. Asseyez-vous donc avec nous, et partagez ces rafraîchissements. J'espère, en ma qualité de commis-voyageur , en procurer à notre cher hôte qui lui feront faire plus de proiits que par le passé.
Itl) TOllR DF. FUVINCE. 221
Le Vaudois répondit à celte promesse par un sourire malin en clignant de l'œil; et le Berrichon, qui avait Thabilude sympathique de sourire toutes les fois qu'il voyait sourire, se mit à copier, du mieux qu'il put. le sourire et le clignotement du Vaudois. Il fit celte grimace bénévole au moment où rélrangcr interrogeait du regard cette figure inconnue, et peu bille, il faut l'avouer, quoique douce et pleine de candeur. Le prétendu commis voyageur crut donc, à cet air d'intelligence, que le Berrichon était préparé aux ouvertures qu'on voudrait lui l'aire, et lui tendit la main avec la même popularité qu'il avait témoignée à Pierre Huguenin. Le Berrichon serra de toute sa force, et sans la moindre méfiance, celte main prolectrice, en s'écriant d'un ton pénétré : A la bonne heure, voilà des bourgeois qui ne sont pas fiers !
— Je vous remercie, mon brave, dit l'étranger, d'avoir bien voulu venir souper avec nous. Celle franche cordialité vous fait hormeur.
— L'honneur est de mon côté, répondit le Berrichon radieux.
Et il s'assit sans façon à côté de l'étranger, qui se mit en devoir de le servir.
Pierre voyait bien qu'il y avait là une méprise, et il ne se fit point un cas de conscience d'en profiter pour s'instruire sans se compromettre. Il avait encore la pensée que cet étranger pouvait bien être un espion, une sorte d'jjgent provocateur comme on
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croyait cti voir partout, et comme il y en avait el- (ectivement beaucoup à cette époque-là. C'était l'été de 1825. De nombreuses conspirations avortées et cruellement punies n'avaient pas encore découragé les sociétés secrètes. On travaillait peut-être en France avec moins de hardiesse que les années précédentes au renversement des Bourbons , mais on y travaillait avec un reste d'espoir à la frontière d'Espagne. Ferdinand V' II était prisonnierdans les mains du parti libéral, et l'on se flattait encore d'une révolte dans l'armée française commandée par le duc d'Angoulême. Cependant les secrets du carbonarisme étaient un peu éventés, et partout les agents du pouvoir élaiciit sur sa piste. Pierre était donc assez fondé à se méfier du recruteur qui s'efforçait de conquérir ses sympathies. 11 voyait avec effroi le Corinthien , le dignitaire et le maître serrurier se mettre en rap[)ort avec lui. Il était résolu à préserver ces derniers du piège qui pouvait leur être tendu, et il dissimula d'abord ses craintes afin d'observer mieux l'inconnu auprès duquel le hasard venait de le ramener.
D'abord celui-ci ne se livra guère, attendant que Pierre Huguenin se livrât le premier.
— Voyons, dit il, vous venez ici pour faire des affaires, n'est-il pas vrai ?
— Certainement, répondit Pierre, qui voulait le laisser s'engager.
— El votre compagnon aussi? dit le prétendu
1)1' TOUK l)!i KIUIXCK. riJÔ
commis voyageur en regardant le Berrichon qui souriait toujours.
— Oui, répondit Pierre; c'est un homme trèspropre à toutes sortes d'afïaires.
Le dignitaire et le maître serrurier se retournèrent et regardèrent la Clef-des-cœurs avec surprise. Pierre eut quelque peine à garder son sérieux.
— A merveille ! s'écria le voyageur. Eli bien ! mes enfants, nous pourrons nous entendre, et sans beaucoup de façons. Sans doute vous vous êtes vus ? ajoula-t-il en regardant alternaliveraenl le dignitaire et Pierre Uuguenin.
— Certainement, répondit Pierre, nous nous voyons du matin au soir.
— Je comprends, reprit le voyageur; j'aurai donc peu de préambule à vous faire.
— Permettez, dit le dignitaire; je n'ai point parlé de vous avec mon pays Villepreux.
— En ce cas, c'est mon ami l'avocat, reprit le voyageur.
— Ce n'est pas moi non plus , répondit l'avocat ; mais qu'importe, puisque l'ami Pierre est ici?
— Au fait, dit le voyageur, cela prouve qu'il est sur de nous, et, quant à nous, nous sommes sûrs de lui.
Pierre tira l'avocat un peu à l'écart.
— Vous connaissez ce monsieur? lui demandat-il à voix basse.
— Comme moi même, répondit l'avocat.
224 LE COMPAG>OV
Pierre adressa la même question au dignitaire, qui lui fil à peu près la même réponse.
Enfin il interrogea aussi le maître serrurier, qui lui répondit :
— Pas plus que vous, mais on m'a répondu de lui , et je suis tenté de me mettre dans la politique. Pourtant je veux d'abord savoir à quoi m'en tenir.
Pierre examina le Vaudois, el se convainquit bientôt qu'un lien, sinon mystérieux, du moins sympathique, existait entre lui et le commis voyageur. Il coinmença donc à changer d'opinion sur le compte de ce dernier el à l'écouter avec autant d'ifilérèt qu'il avait (ait d'abord avec répugnance.
Il se disposait à l'avertir de la nullité du rôle du Berrichon, lorsqu'on frappa à la porte, et deux personnes en costume de chasse, ayant le fusil sur l'épaule et la carnassière au côté, entrèrent avec leurs chiens et leur provision de gibier qu'ils déposèrent sur la table, en échangeant d'affectueuses poignées de main avec l'avocat et le commis voyageur.
— Allons , s'écria l'un des chasseurs dont la figure n'était pas inconnue à Pierre Huguenin , nous n'avons pas fait buisson creux aujourd'hui... et je vois qu'on peut vous faire le même compliment, ajouta-t-il en baissant la voix et en s'adressant au commis voyageur, tout en regardant Pierre, le Corinthien, le maître serrurier et le Berrichon, qui s'étaient groupés à un haut de la table, par discrétion.
DU TOUn DE FUAPfCE. 2i5
— Père V.audois, mcUoz-nous ce rnaiire lièvre à la broche, dit un autre chasseur que Pierre reconnut pour un des jeur>es médecins qui avaient soigné à l'hospice les compagnons blessés chez la Mère ; nos chiens l'ont forcé ; il sera tendre comme une alouette. Nous mourons de faim et de fatigue , et nous sommes bien heureux de n'être pas forcés d'aller jusqu'à Blois pour souper.
— C'est une excellente rencontre, s'écria le commis voyageur; et vous allez nous aider à goûter les bons petits vins dont j'ai apporté ici les échantillons. C'est vous, messieurs, qui donnerez conseil au père Vaudois pour remonter sa cantine; et comme vous avez quelquefois affaire avec elle dans vos parties de chasse, vous serez sûrs de ne pas la trouver à sec.
Les deux chasseurs se récrièrent sur l'heureux hasard qui les réunissait à leurs amis. Mais Pierre, qui les observait attentivement, ne fut point dupe de cette prétendue rencontre fortuite. 11 surprit des regards échangés qui lui prouvèrent bien qu'il était, ainsi que le maître serrurier , l'objet d'un sérieux examen de la part de ces messieurs. Le plus âgé des deux était un capitaine licencié de l'ancienne armée, établi dans les environs. Pierre avait eu occasion de le voir autrefois à Blois, et même de lui donner quelques leçons de géométrie. A celte époque, le capitaine, effrayé des privations que lui imposait sa demi-solde, avait eu l'envie d'exercer une profession induslnelle el de monter un atelier
'±'20 ].K (.05ii'ag;\o>
(le metidiserie d^iiis son village natal. Mais Pierre avait trouvé cette cervelle de militaire plus dure que le bronze d'un canon, et l'éducalion n'avait pas été au delà des premières notions de la science.
Ce brave capitaine fit à son ancien précepleur un accueil plein de cordialité. Né dans le peuple, il n'avait point de peine à s'y remettre. I,e médecin tâcha de se montrer aussi fraternel avec l'ouvrier; mais il n'y réussit pas : il était aisé de voir que son rôle était forcé. I/avocal y mettait plus d'aisance et de savoir-faire; mais l'ierre se souvenait fort bien que cet agréable jeune homme n'avait pas, deux ans auparavant, l'habitude de lui serrer la main lors- ' qu'il allait lui présenter son compte de journées.
On se mit à table, tous ensemble. Le Berrichon était allé aider complaisamment le Vaudois à faire tourner la broche. Pierre l'oublia d'autant plus vile qu'il prenait plus d'intérêt à la conversation : elle fut bientôt dirigée vers la politique. — Quelles nouvelles, monsieur Lefort? demanda le capitaine au commis voyageur. — Des nouvelles d'Espagne , répondit celui-ci , et de bonnes! Tout va bien pour le bon parti; les corlès réunies à Séville ont décidé le départ de Ferdinand pour Cadix. Le vieux sournois a fait mine de résister; on a prononcé sa déchéance à l'unanimité, et une régence provisoire a été noumiée : elle se compose de Valdès , Ciscar et Vigodet.
Cette nouvelle parut exciter des transports de
m TOIK DE FRWCE. "ZZl
joie chez les amis du voyageur; mais Icsouvrieis y piiieiil peu de pari. Un eut soin de leur expliquer l'importance des succès du libéralisme en Espagne, et l'influence que la victoire de ce parti exercerait en France. A ce sujet, la politique du moment fut débattue sous toutes ses laces. Achille lioforl (c'é- |, tait le nom du commis voyageur) démontra l'im- j possibilité de subir le gouvernement des Bourbons ! en Europe, et vanta le bienfait de l'esprit de propa- / gande qui travaillait, sur plusieurs foyers simulla- [ néinent, à la destruction des pouvoirs tyranniques. - On s'anima, et lorsque l'on apporta le civet fumant, le commis voyageur exhiba de nombreux échantillons de vins , que Pierre trouva bien recherchés pour être avec vraisemblance destinés à la cave du Vaudois. Il se méfia de ces stimulants au patriotisme, et vit avec plaisir que le maître serrurier se tenait aussi sur ses gardes. Quoiqu'ils ne suspectassent plus la bonne foi du voyageur, ils ne se \ souciaient ni l'un ni l'autre de s'enrôler sous une \ bannière qui ne représenterait pas leurs véritables sentiments.
Le Berrichon, ayant accompli ses fonctions de marmiton , se disposa à remplir celles de convive, et revint se placera la droite de M. Achille Lefort qui , ainsi que l'avocat, se mit en frais pour lui plaire, lis y réussirent aisément, car nulle âme au monde n'était plus bienveillante à table que celle du Reriichon. l'icrre cherchait un |)réle\te pour
228 i.r, roMPAGNO.'^
l'éloigner, mais ce n'élail pas facile; car la bonne chère, jointe aux rasades qu'on lui versait abondamment de droite et de gauche, le mettait en joie, et ne le disposait guère à goûter l'avis de s'aller coucher. I! n'était guère aisé non plus de faire comprendre aux assistants que ce convive réjoui n'était pas un néophyte ardent; car il était là sous la caution de Pierre, et celui-ci se rappelait que le con»mis voyageur lui avait dit en le quittant : Amenez qui vous voudrez, pourvu que vous en puissiez répondre comme do vous-même. De plus, le Berrichon abondait vaillamment dans le sens de ses généreux amphitryons. Osi voulait sonder ses opinions, et lui, désireux de plaire et très-rusé à sa manière, se gardait bien de laisser voir qu'il ne comprenait goutte aux questions qui lui étaient adressées. Il répondait à tout avec cette ambiguïté qui distingue l'artisan berrichon; et, dès qu'il avait saisi un mot, il le répétait avec enthousiasme en buvant à la santé de toute la terre. Le vieux militaire parlait de Napoléon : Ah! oui, le petit caporal! s'écria le Berrichon à tue-tète; vive l'empereur! moi je suis pour l'empereur ! — Il est mort , lui dit Pierre brusquement. — Ah oui! c'est vrai. Eh bien, vive son enfant ! vive ÎSapoléon 11 ! Un instant après, l'avocat parlait de la Fayette : V'ive la Fayette ! s'écria le Berrichon, si toutefois il n'est pas mort aussi, celui-là. Enfin le mot de république s'échappa des lèvres du commis voyageur : le Berrichon cria :
nu TOUR nF, FRANCE. 529
Vive la république ! accompagnant chaque exclamation d'une nouvelle rasade.
Le cominis voyageur, qui l'avait fort goûté d'abord, commençait à le trouver un peu simple, et ses regards interrogèrent Pierre Huguenin. Celui-ci ne répondit qu'en remplissant coup syr coup le verre du Berrichon, et en l'excitant à boire, si bien qu'au bout de cinq minutes, la Clef-des-cœurs menaçait de s'endormir en travers de la table. Pierre le prit dans ses bras vigoureux, et, quoique ce ne J'ùt pas un mince fardeau, il l'emporta dans la soupente et le déposa sur le lit du (Inrinlhicn. Puis il revint se mettre à table, et, délivré de toutes ses inquiétudes, il prit part à la conversation. Jusque-là, c'était une causerie générale, une sorte de dissertalion où plusieurs opinions étaient déballues sous forme dubitative. On était animé pourtant, mais sans aigreur, et les convives paraissaient être d'accord sur un point principal qu'ils n'articulaient pas, mais qui semblait établir entre eux un lien sympathique. Ce ton vif et enjoué séduisait Pierre; sa curiosité était excitée de plus en plus , et bientôt il cessa de voir qu'il était lui-même l'objet de la curiosité d'autrui. On n'y mettait pourta.it pas infiniment d'adresse; et le commis voyageur, celui qui paraissait être le président improvisé de celle réunion, avait si peu de réserve, que Pierre était surpris de voir un homme si jeune et si étourdi chargé d'une mission aussi dangereuse. Mais ce
^ZO lE COÎHPAr.AON
jeune homme s'exprimait avec une lacililé qui lui plaisait et qui exerçait une sorte de fascination sur le dignitaire et sur le Vaudois. Pierre se sentit en- Iraîné à sortir de sa réserve habituelle et à faire des questions à son tour. — \ ous prétendiez tout à l'heure, monsieur, dit-il à l'étranger, qu'un parti puissant existe en France pour proclamer la répubhque?...
— J'en suis certain, répondit l'étranger en souriant ; jai assez parcouru la France pour avoir été. grâce à mon négoce, en relation avec des Français de toutes les classes. Je puis vous assurer que partout j'ai trouvé dos sentiments républicains ; et si. par je ne sais quelle catastrophe imprévue , les Bourbons venaient à être renversés, je crois que le parti ultra-libéral l'emporterait sur tous les autres.
Le vieux militaire secoua la tête ; le médecin sourit. Chacun d'eux avait une pensée ditTércnte.
— Mon opinion semble erronée à ces messieurs? reprit le voyageur avec politesse : eh bien! qu'en pensez-vous, monsieur IJuguenin? Croyez-vous que dans le peuple il y ait un autre sentiment que le sentiment républicain?
— Je me demande comment il peut yen avoir un autre, répondit Pierre. N'est-ce pas \olre opinion, à vous autres qui représentez ici le peuple avec moi? ajoula-t-il en interpellant le dignitaire et les autres ouvriers.
Le dignitaire mit la main sur son cœur, et son
DU ToiiR t>K fk\i>(;e. -Jj!
silence lut une réponse éloquente. Le Vaudois ôta son bonnet de coton, et , l'élevant au-dessus de sa lêle : .le ne voudrais le teindre dans le sang d'aucun Français, s'écria-t-il ; mais, pour le voir arborer sur la France, j'offrirais ma tète avec.
Le maître serrurier rêva quelques instants, puis il dit d'un air réservé : La république ne nous a pas tait tout le bien qu'elle nous promettait ; je ne puis prévoir celui qu'elle pourrait nous faire à présent; mais pour du sang, ajouta-t-il avec une rage concentrée. J'en voudrais répandre. Je voudrais voir couler celui de nos ennemis jusqu'à la dernière goutte. — Bravo ! s'écria le commis voyageur ; oli oui! haine à l'étranger, guerre aux ennemis de la France! Et vous, et vous, maitre Huguenin, quel souhait formez-vous?
— Je voudrais que tous les hommes vécussent ensendjic comme des frères, répondit Pierre; voilà tout ce que je voudrais. Avec cela, bien des maux seraient supportables; sans cela, la liberté ne nous ferait aucun bien.
— Je vous le disais, reprit le commis voyageur en s'adrcssant à ses amis, c'est un philanthrope, un philosophe du siècle dernier...
— Non, monsieur, non, je ne crois pas, répondit Pierre vivement. Le plus libéral de tous ces philosophes était Jean-Jacques Rousseau, et il a dit qu'il n'y a pas de république possible sans esclaves.
— A-t-il pu dire une pareille chose ? s'écria l'avo-
cal. Non, il ne l'a pas dite; c'est impossible!
— Relisez le Contrat social, répondit Pierre, vous vous en convaincrez.
— Ainsi vous n'êtes p.is républicain à la manière de Jean-Jacques?
— Ni vous non plus, monsieur, je présume.
— Par conséquent vous ne l'êtes pas à la manière de Robespierre ?
— Non, monsieur.
— Eh bien ! vous l'êtes à la manière de la Fayette ! Bravo !
— Je ne sais pas quelle est la manière de la Fayette.
— Son système est celui des gens sages, des ennemis de l'anarchie, des vrais libéraux, pour tout dire. Une révolution sans proscriptions, sans échaiauds.
— Une révolution dont nous sommes loin par conséquent ! répondit Pierre. Et cependant l'on conspire !...
Ce mot fut suivi d'un silence général.
— (^)ui est-ce qui conspire? demanda le commis voyageur avec une assurance enjouée. Personne ici, que je sache.
— Pardonnez-moi, monsieur, répondit Pierre; moi, je conspire.
— Vous! comment? dans quel but? avec qui? contre qui?
— Tout seul, dans le secret de mes pensées, en
DU TOI'U DE FKA^CE. !2.>o
rêvant presque toujours, en pleurant quelquefois. Je conspire contre tout le mal qui existe, et dans le but, sinon dans l'espoir de tout changer. Voulezvous élrc (le mon parti?
— J'en suis ! s'écria le commis voyageur avec un enthousiasme un peu afTecté. Vous me paraissez notre maître à tous, et j'aime cette âme de tribun et de réformateur, ce courage de Brutus, ce sombre fanatisme, cette fermeté profonde digne de Saint- Jusl et de Danton. Je bois à la mémoire de ces héros méconnus, illustres martyrs de la liberté!
Le toast du commis voyageur n'eut qu'un seul écho. Le vieux maître serrurier tendit son verre, et l'approcha de celui de l'orateur. Mais il le retira aussitôt en disant : Je ne trinque pas avec mon verre plein contre un verre vide. Je me suis toujours méfié de cela.
— Vous ne trinquez pas à la mémoire de ceux-là? dit le Vaudois irrésolu à Pierre Hugucnin. — Non, répondit Pierre. Ce sont des hommes et des choses que je ne comprends pas bien encore , et que je me sens trop petit pour juger.
Les convives regardaient Pierre Hugnenin avec quelque surprise ; le médecin voulut le forcer à s'expliquer davantage.
— Vous me paraissez, tout en vous retranchant dans d'hftnorables scrupules, avoir des idées bien arrêtées, lui dit-il. Pourquoi nous en faire un mystère? Ne sommes nous pas surs les uns des autres
ici; et, d'ailleurs, faisons-nous aulre chose que dvcauser pour causer? Il y a deux principes politiques soulevés et débattus en France à l'heure qu'il est : le gouvernement absolu, et le gouvernement constitutionnel. Voilà ce qui intéresse aujourd'hui les vrais Français, sans qu'il soit nécessaire de se reporter vers un passé pénible à rappeler pour les uns, dangereux à invoquer pour les autres. Les choses ont changé de nom : pourquoi ne pas se conformer aux formes du langage que la France a voulu adopter? (',e que nos pères appelaient république indivisible, nous l'appelons charte constitutionnelle. Acceptons cette dénomination, et rangeons-nous sous cette bannière , puisque c'est la seule déployée.
— Cette manière de voir simplifie beaucoup la question, répondit Pierre en souriant.
— Et maintenant qu'elle est ainsi posée, reprit le médecin, voulez-vous nous dire si vous êtes pour ou contre la charte ?
— Je suis, dit Pierre, pour ce principe inscrit en I tête de la charte constitulionnclle : Tous les Fran- I çais sont égaux devant la loi. Mais comtne je ne vois ! pas que ce principe soit mis en pratique dans les j institutions consacrées par la charte, je ne puis me 1 passionner pour un gouvernement constitutionnel,
quel qu'il soit, tant que je verrai le texte de la loi
divine écrit sur vos monuments et rayé de vos
• consciences. La république, dont vous invoquez le
UU TOUIi Dli tUANCE.
souvenir, ne l'entendait pas ainsi, je pense; elle | cherchait à pratiquer la justice, et tous les moyens : lui semblaient bons. Dieu m'est témoin que je ne < suis pas un homme de sang, et pourtant j'avoue que je comprends bien mieux cette rigueur sauvage qui disait aux puissances renversées : Faites la paix avec nous ou recevez la mort, qu'un système vague qui nous promettrait l'égalité sans nous la donner.
— Je vous le disais ! s'écria le commis voyageur avec son ton de bienveillance hypocritement superbe; il est montagnard, pur jacobin de la vieille roche. Eh bien ! c'est beau ctîla, c'est franc, c'est hardi. Que voulez-vous de plus ? Il faut prendre les gens comme ils sont.
— Sans doute, répondit le médecin, mais ne pourrait-on, pour plus de franchise et de clarté, tâcher de s'entendre avec maître Pierre? \]n homme comme lui mérite bien qu'on prenne la peine de lui montrer les choses sous leur vrai jour.
— Je ne demande que cela, dit Pierre. Voyons, les portes sont-elles bien fermées? Y a-t-il quelqu'un parmi vous devant qui je ne doive pas m'expliquer? Quant à moi, je n'éprouve ni crainte ni embarras à vous dire ce que je pense. Vous conspirez ou vous ne conspirez pas, messieurs, peu m'importe; mais vous exprimez des vœux, des sentiments, et je ne vois pas pourquoi je ne me donnerais pas le même plaisir. Je ne suis pas venu ici pour être inlcrrogé , je pense ; car vous n'avez rien à
apprendre de moi, et vous savez probablement tout ce que j'ignore. Laissez-moi donc parler. Il est bien évident que personne ici ne croit à l'amour des Bourbons pour les institutions libérales. Il est bien certain que nous n'avons ni confiance ni sympathie pour ce gouvernement-là, et que nous en choisirions, si nous pouvions, un autre dès demain. Quel serait il? Ici , nous autres gens simples , nous restons court en aitendant \otre réponse. Nous trouvons plusieurs noms sur vos programmes; car nous lisons quelquefois les journaux, et nous voyons bien que les libéraux ne sont pas tout à fait d'accord entre eux. Je crois, par exemple, que, sans sortir d'ici , on trouverait des avis bien différents. Monsieur l'avocat serait pour la Fayette, si je ne me trompe, et monsieur le médecin pour un autre qu'il ne nomme pas. Monsieur le capitaine serait pour le roi de ilome, et le père Vaudois ne voudrait pas entendre parler de cela peut-être ; ni moi non plus : qui sait? Enfin vous avez tous quelqu'un en vue, et je ne gagnerais rien à savoir ce que veut chacun de vous; aussi n'est-ce pas là ce que je demande...
— Que demandez-vous donc? dit le médecin un peu sèchement.
— Je ne demande pas qui on mettrait à la place du roi ; je demande ce qu'on mettrait à la place de la charte.
— Ah! ah! la charte ne vous satisfait fias! dit l'avocat en riant.
DL' TOl'R DE FR\?!CE. 2"7
— Il serait possible, répondit Pierre avec un peu de malice. Et si une partie de la nation était dans le même cas que moi, que lui répondriez-vous pour la satisfaire?
— Parbleu ! cela n'est pas bien embarrassant, dit le commis voyageur gaiement. On dirait à ceux qui trouvent la charte mal faite : Faites-la meilleure.
— Et si nous disions que nous la trouvons tout à fait mauvaise, et que nous en voulons une toule neuve, dit le maître serrurier qui avait écouté toute cette discussion avec l'austérité rancunière d'un vieux jacobin.
— Dans ce cas-là, on vous dirait, répondit Achille Leforl:Faites-en vite une autre, et en avant /a Marseillaise !
— Est ce voire avis à tous? s'écria le vieillard d'une voix de tonnerre , en se levant et en promenant un regard sombre sur les auditeurs stupéfaits : en ce cas , je suis des vôtres, et j'ouvre ma veine pour signer le pacte avec mon sang; autrement, je brise le verre où j'ai bu à vos santés.
Et en parlant ainsi, il étendait son bras droit retroussé jusqu'au coude et tatoué de figures cabalistiques, tandis que de la main gauche il frappait avec son verre sur la table ébranlée. Sa figure triste et sévère, son épais sourcil blanc frémissant sur un œil enflammé, tout son aspect à la fois brutal et imposant fit une impression désagréable sur l'avocat
et le médecin. D'iibord la sorlio de ce vieux sansculotte les avait (ail sourire dédaigiieiisement; mais ce sourire expira sur leurs lèvres lorsqu'ils virent combien son action était sérieuse et son nposlrophe passionnée. Le Vaudois, électrisé par son exemple, s'était levé aussi ; et le Corinthien, qui avait écoulé toutes ces choses sans dire uî) mot, absorbé dans une attenlion mélancolique et profonde, étendit sa main sur celle du maître serrurier, et l'y tint fixe et contraclée, avec la pâleur sur les lèvres et le cœur serré d'indignation. Trop modeste ou trop fier pour , parler, il avait senti une inortolle antipathie se développer et croître en lui de minute en minule con- ,'tre ces conspirateurs aux mains blanches; et cha- 'Cunede leurs paroles flatteuses, chacun de leurs i sourires moqueurs, avait fait dans son âme orgueili leuse une plaie brûlante.
i Pierre regarda les trois prolétaires debout en face de ces révolutionnaires au petit pied, et formant un peu le groupe du serment des trois Suisses au , Rutli. Il sourit de voir leur puissante attitude et leur expression profonde déconcerter tout à coup ces hommes si malicieusement polis. Il sentit en même temps un vif élan de tendresse pour ceux-là qui étaient ses frères; et, quoiqu'il n'eût ni les passions politiques des deux vieillards, ni l'ambition secrète du jeune homme, il Jura dans son cœur loi et alliance à eux et à toute leur race; car de ce côté était le droit divin.
1)1 TOIR ItK rUANCE. 2ÔÎ)
(]epcti(l;iiil le cominis voyageur fut bientôt revenu (le sa surprise. En homme habitué à braver toutes sortes de résistances et à supporter toutes sortes d'oppositions, il se mit à railler doucement le vieux patriote.
— Eh bien ! à qui donc en a ce vieux brave? s'écria-t-il gaiement. Ne dirait-on pas qu'il nous prend pour des racoleurs politiques, et qu'il assiste à notre souper comme à un complot? Si on vous entendait du dehors, mon maître, on nous passerait la corde au cou. Vraiment, ce n'est pas savoir causer tranquillement des affaires publiques. Chacun n'est-il pas libre au cabaret de chanter sa chanson et de léler son saint? Si le vôtre est saint Couthon ou saint Robespierre, qui vous empêche de le célébrer? Je ne vois pas pourquoi vous vous fâchez contre nous, à moins que vous ne nous preniez pour des gendarmes. Dieu merci , nous sommes dans une maison sure, et nous nous connaissons fous; autrement vous nous feriez peur, comme Croquemitaine aux petits enfants. Allons, mon maître, videz votre verre au lieu de le fêler. Je vous ferai raison en l'honneur de qui vous voudrez; car, moi, je respecte toutes les opinions, et je salue toutes les gloires de la France. lia France, mes amis! (juand on aime la France, on ne comprend pas que ses vrais enfants puissent se quereller entre eux pour des noms propres. Mais c'est assez de politique pour ce soir, puisque cela trouble le bon accord de
2i0 I.E CO.iIPAGTÎO.X
noire réunion. Père Vaiulois, parlons de nosaff.iires. Je vous enverrai donc doux barriques de ce vin blanc?... Tout à l'heure, capitaine, nous causerons de votre quarlaul de bourgogne; el quant à vous autres, messieurs, si vous voulez bien rédiger vos notes de commande, je les inscrirai sur mon livre dans l'instant.
Le médecin el l'avocat se mirent à parler sérieusement de leur cave, et toul autre sujet de conversation fut écarté, comme si le but principal du souper eut été une séance de dégustation. Puis ils parlèrent de chasse, de port d'armes , de chiens et de perdreaux, cl bientôt toute trace d'une tentative ou d'un projet sérieux fut offacce de la réunion.
Le dignitaire prit Pierre à part.
— La société dans laquelle vous êtes venu ici , lui dit-il en Taisant allusion au Berrichon, me prouve que vous ne vous attendiez pas à y trouver certaines personnes. Oti paraissait cependant compter jsur vous. D'où vient cette méprise?
— Je me le suis demandé comme vous d'abord, répondit Pierre, et puis je me suis souvenu qu'on m'avait donné un rendez-vous qui m'était sorti de la mémoire. Je ne suis \enu ici que pour faire partir le Corinthien avec le Berrichon , comme cela est convenu entre nous.
— Ne vous avait-on pas rcn)is une îiole?dille digrùtaire.
— EnelTel. dit Pierre; mais tant d'autres soins
1)1 TOIJR 1)1. FRANCE. 241
m'ont absorbé que je n'ai mémo pas songé à l'ouvrir. Je dois l'avoir encore sur moi.
Il chercha ilans ses poches, et y trouva effeclivement la note mystérieuse de Fétranger. Il la déplia, l'approcha de la clarté qu'envojait le loyer, et y lut les noms du dignitiairc et de l'avocat , ainsi que ceux (le plusieurs autres personnes reoommandables et bien connues de lui dans la ville de Blois.
— Ce sont là, lui dit Roinanet, les gens qui devaient vous répondre de la loyauté de ce négociant ; mais puisque vous ne les avez pas consultés et que nous voici, nous serons , si vous voulez, ses répondants auprès de vous, de même que nous avons été les vôtres auprès de lui. Quant au rendez-vous, consultez encore votre note, il doit être désigné pour ce soir et pour le lieu où nous sommes.
— 11 l'est etrectivement , répondit Pierre après avoir de nouveau regardé le papier. 3Iais pourquoi ce singulier prétexte : Pour la qualité des vins, consulter messieurs tels et tels, etc.. Pour les goûter, aller à rauherge de, etc.. ? Il est vrai que ma négligence à lire celte note prouve que ces sortes de choses sont bien faciles à perdre.
— El comme le moindre prétexte peut donner prise à la persécution, vous leriez blende la brûler, dit le dignitaire.
Pierre remit la note au dignilnire, qui s'empressa de la jeter au l'eu. — iisl-ce que, par hasard , vous seriez plus avancé que moi avec ces gens-là? dit 1. ^1
Pierre en désignanl à la dcrobée les personnes restées à table.
L'espèce d'embarras avec lequel le Bon-soutien répondit qu'il n'avait jamais eu que des affaires de commerce avec ce voyageur, joint au silence qu'il avait gardé pendant toute la discussion du souper, prouva à Pierre qu'il était engagé plus qu'il ne pouvait l'avouer. Le prétexte dont il se servait pour motiver sa liaison avec cet agent de sociétés secrètes était trop invraisemblable pour laisser le moindre doute à cet égard. Pierre comprit qu'il ne devait pas interroger un homme lié par des sermenls ; et, feignant de se payer de ses défaites, il le quitta pour aider le Corinthien à réveiller le Berriclion ; car on entendait déjà au loin rouler la patache qui devait les transporter à Villepreux. Avec beaucciup de peine, ils réussirent à mettre le compagnon sur pied; et, après des adieux fraternels, l'Ami-du- Irait et le Corinthien se séparèrent , l'un prenant avec le Berrichon la roule de Villepreux , l'autre reprenant celle de Blois avec le dignitaire et le vieux maître serrurier.
— Je crois , dit ce dernier en sortant du cabaret , qu'on a été plus loin qu'on ne voulait avec nous, ou qu'on nous a crus plus simples que nous ne sommes. N'importe, certaines choses, à moitié devinées, sont aussi sacrées que si elles étaient confiées tout à (ail; n'est-ce pas votre avis, pays Villepreux?
DU TOtK DE FRANCE. !24')
— C'est une loi pour ma conscience, répondit Pierre Huguenin. I.c dignitaire garda un profond silence. Il était lié depuis longtemps, et peut-être faisait-il en cet instant des réflexions qui ne lui étaient pas encore venues. Ses deux compagnons eurent la délicatesse de lui parler d'autre chose.
Tandis qu'ils cheminaient vers la ville, le Vaudois , absorbé dans ses pensées, rangeait ses plats et ses bouteilles d'un air mélancolique. M. Achille Lefort, prétendu commis voyageur, en réalité membre du comité de recrutement de la charboimerie , le capitaine napoléonisle , l'avocat lafayelliste et le médecin orléaniste, groupés sous le manteau de la cheminée, s'entretenaient <à demi- voix.
Le MÉDEciiv. — Eh bien! mon pauvre Achille, voilà encore une de tes bêtises. Ah ! tu veux faire du sans-culotlisme ! Vois comme cela le réussit.
Achille Lefort. — C'est la faute , à toi. Si j'avais été seul , j'aurais tourné ces gens-là comme j'aurais voulu. J'ai cru leur donner de la confiance en leur montrant des personnes recommandables ; j'aurais dû me rappeler que ces personnes-là ne sont bonnes à rien. Est-ce que vous savez parler au peuple, vous autres ?
L'avocat , au médecin. — Il est joli , son peuple ! On dirait que nous ne le connaissons pas, le peuple , nous qui sommes en relations continuelles avec lui!
AcBiLLE Lefout. — V^uus uc le voyez que malaUt; de
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corps ou d'esprit. Un avocat, un médecin! Mais vous n'avez affaire qu'à des plaies dans l'ordre moral et physique! Vous ne connaissez pas le peuple en bonne sanlé. Est-ce que ce menuisier n'est pas un homme intelligent et instruit?
Le MÉDECIN. — Beaucoup trop ergoteur et beaucoup trop lettré pour un ouvrier. Avec ces cervelles bourrées de lectures mal ordormées et de théories mal digérées, on ne fera jamais rien qui vaille. S'il fallait gouverner une nation composée de pareils hommes. Napoléon lui-même reviendrait en vain sur la terre.
Le cAPiTATiVE. — f)c son temps , il n'y en avait pas. Il les menait à la guerre , et là on n'avait pas le temps d'ergoter.
L'avocat. — De son temps, il y en avait, car il y en a toujours eu. Ils ergotaient dans la guerre comme dans la paix. Seulement, le grand homme, qui n'était pas partisan de discussions philosophiques, les priait de vouloir bien se taire. Il les appelait des idéologues.
Le capitaine. — Et il vous eût appelés ainsi vous-mêmes. Vraiment, vous me paraissez bien singuliers avec vos théories, vos constitutions, et vos distinctions de gouvernements constitutionnel et absolu ! Qu'est-ce que tout cela nous fait ? Il faut chasser l'ennemi , faire la guerre aux étrangers et à leurs Bourbons, aux royalistes et à leur prêtraille. On verra ensuite. Qu'aviez-vous besoin de discuter
IIU TOUR I)K FRV^CE. 2io
avec ces braves ouvriers? Il ("allait leur parler de prendre chacun un fusil de munition et vingt-cinq cartouches. Voilà le seul langage que le peuph; français comprenne.
AcaiLtE Lefort. — Vous voyez bien que non , et qu'il veut savoir aujourd'hui où il va. Moi, je connais la matière, et j'en ai enrôlé plus d'un qui ne se doute guère plus que moi du principe pour lequel nous aurons travaillé dans vingt ans. Mais qu'importe? Agiter, soulever, associer, armer, avec cela on va à tout.
Le médeciiv. — Même à la république. Belle conclusion, et digne de l'exorde !
Achille. — Eh bien ! pourquoi pas la république?
L'avocat. — Eh! certes, la république! Est-ce qu'on peut demander mieux , quand elle est représentée parles hommes les plus purs, les plus intègres, et les plus modérés?
Le MÉDECiît. — Ces hommes-là sont des niais i s''ils croient pouvoir museler le peuple quand ils l'auront lâché.
Achille. — Bah ! le peuple est doux comme un enfant après la victoire. Vous ne le connaissez pas . vous dis-je; moi, je nie fais fort d'en mener dix mille comme ceux que vous venez de voir.
Le médecin. — Oui , comme le vieux serrurier jacobin, par exemple! Joli échantillon ! j'avoue que je ne me sens pas de goût pour les buveurs de sang. Avec cette populace déchaînée, nous serons débor-
ii4C i,E t().ni'AGi>io:>i
(lés; noiis irons droit à raiiarchie, à la barbarie, à la terreur, à toutes les horreurs de 95.
Achille. — Eh bien! ailons-y, s'il le faut; cela vaut mieux que l'obscurantisme des jésuites et le calme plat de la tyrannie. Marchons, agissons, n'importe comment; pourvu que nous nous sentions vivre , et que nous ayons quelque chose de grand à faire. N'était-ce pas un beau temps que celui de Robespierre? Un jour de gloire , une mort illustre , un nom immortel , c'est de quoi donner la fièvre, rien que d'y songer.
L'avoc\t. — Il parle de tout cela en amateur! Si vous êtes amoureux du martyre , pourquoi ne vous èles-vous pas fait fusiller avec Caron?
Achille. — Bah ! Caron, Berlon , des imbéciles, des fous ! des gens mécontents de leur position , qui se seraient tenus tranquilles si la cour eût satisfait leur atnbition personnelle!
Le capitaine. — Dites des héros que vous avez calomniés et lâchement abandonnés. Mille bombes ! si on avait voulu me croire dans ce temps-là , ils n'auraient pas péri sur l'échafaud. Voilà pourquoi votre carbonarisme me fait mal au cœur. Je rougis d'en être, à présent ! ( // prend son fusil et se dispose à sortir.)
Achille. — C'est toujours comme cela. Quand ou a essuyé un revers, on s'en prend les uns aux autres, Jusqu'à ce qu'une victoire revienne vous mettre d'accord, ('onnu! connu!...