DU TOL'K DE KKAÎVCË
Le jiÉDECiN , prenant son fusil pour s'en aller. — A vous dire vrai , je ne crois plus à vos victoires. Si les libéraux succombent en Espagne , bonsoir la compagnie. 11 faudra bien chercher quelque chose de mieux que votre charbonncric, où personne ne se tient , où personne ne se connaît, et où personne ne s'entend.
L'avocat. — Bonsoir, Achille. C'est égal , nous sommes dans le bon chemin, nous deux. Nous avons pour nous tous les hommes de talent. Manuel , Foy, Ivératry, d'Argonson , Sébastiani , Benjamin Constant, et le vieux patriarche au cheval blanc. Ilein? le père la Fayette? Voilà un homme!
Achille. — Bonsoir, vous autres. Je ne m'inquiète guère de toutes vos boutades. {J ravocat.) Bonsoir, mon petit Mirabeau en herbe ! Nous verrons encore du pays avant de mourir, sois tranquille !
L'avocat, à Achille. — Bonsoir, mon Barnave!
Le MÉDECIN, à Achille. — Bonsoir, mon Père Duchesne !
Achille. — Comme vous voudrez ! l'un ou l'autre, selon l'occasion , pourvu que je serve la France.
Le capitaine, entre ses dents. — Une bonne mitraille sur tous ces bavards-là !...
I/instruction dirigée contre les fauteurs de la terrible querelle survenue entre les gavots et les dévorants eut pour résultat de disculper entièrement les premiers et de les mettre hors d'accusation. Pierre et Ronianet, appelés comme témoins principaux, se distinguèrent par leur courage, leur franchise et leur fermeté. La belle figure , l'air distingué et le langage simple et choisi de Pierre Huguenia attirèrent sur lui l'atlcntion des libéraux de la ville, qui assistaient avec leurs Journalistes à la séance du Iribun.ii. Mais il ne fut point l'objet de nouvelles
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avances, car il partit aussilôt qu'il tie se vit plus nécessaire.
Que faisait et à quoi songeait le père Huguenin pendant l'absence de son fils? Le bonhomme stî dépitait et s'emportait ; mais, plus que tout, il s'inquiétait. Il est si exact et si preste à tout ce qu'il entreprend! se disait-il. Il faut qu'il lui soit arrive malheur ! Et alors il se désespérait ; car il ne s'était jamais aperçu de l'amour et de l'esliine qu'il portait à son fiis, autant qu'il le faisait depuis cette dernière séparation.
Comme Pierre l'avait craint, sa fièvre en augmenta, et il n'avait pas su quitter son lit, le jour où, par bonheur, Amaury et le Berrichon arrivèrent. Chemin faisant, le Corinthien avait renouvelé à son compagnon la recommandation que Pierre lui avait déjà faite de ménager les préventions du père Huguenin à l'endroit du comp.Tgnonnage ; et, comme il répugnait un peu de débuter avec son nouveau maître par un mensonge , il chargea le lierrichon de porter Ja parole le premier. En sautant à bas de la diligence , ils demandèrent la maison du menuisier, et ils y entrèrent, l'un avec l'aisanced'un niais, l'autre avec la réserve d'un homme d'esprit.
— Holà hé, ohé! cria le Berrichon en frappant de son bâton sur la porte ouverte! ho, la maison ! N'est-ce pas ici qu'il y a le père Huguenin, mailrLmenuisier?
Dr TOIR DF. FRANCE. 251
En ce moment le père Tluguenin reposait dans son lit. Il était de si mauvaise humeur qu'il ne pouvait souffrir personne dans sa chambre. En voyant sa solitude si brusquement troublée, il bondit sur son chevet, et, tirant son rideau de serge jaune, il vit la figure étrangement joviale du Berrichon la Clef-des-cœurs. — Tassez votre chemin, l'ami! répondit-il brusquement, l'auberge est plus loin.
— Et si nous voulons prendre voire maison pour notre auberge , reprit la Clef-des-cœurs qui , comptant sur le plaisir que son arrivée causerait au vieux menuisier, trouvait agréable de plaisanter en attendant qu'il se fît connaître.
— En ce cas, répondit le père Huguenin en commençant à passer sa veste, je vais vous montrer que si on entre sans façon chez un malade, on en peut sortir avec moins de cérémonie encore.
— Pardon pour mon camarade, maître, dit Amaurv on se montrant et en saluant le père de son ami avec lespect; nous venons vers vous de la part de Pierre, votre flis, pour vous offrir nos services.
— Blon fils ! s'écria le maître, et où donc est-il , mon fils?
— A Blois, retenu pour deux ou trois jours au plus, par une affaire qu'il vous dira lui-même ; il nous a embauchés, et voici deux mots de lui pour nous annoncer.
Le père Huguenin, ayant lu le billcl de son fils,
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commença à se sentir plus calme et moins malade. A la bonne heure, dit-il en regardant Amaury ; vous avez tout à fait bonne façon, mon fils, et votre figure me revient; mais vous avez là un camarade qui a de singulières manières. Voyons, Tami, ajouta-t-il en toisant le Berrichon d'un œil sévère, êîes-vous plus gentil au travail que vous ne l'êtes à la maison? Votre casquette vous sied mai, mon garçon.
— Ma casquette? dit le Berrichon tout étonné, en se décoiffant et en examinant son couvre-chef avec simplicité. Dame, elle n'est pas belle, notre maître ! mais on porte ce qu'on a.
— Mais on se découvre devant un maître en cheveux blancs, dit le Corinthien, qui avait compris la pensée du père Iluguenin.
— Ah dame! on n'est pas élevé dans les collèges, répondit le Berrichon en mettant sa casquette sous son bras; maison travaille de bon cœur, c'est tout ce qu'on sait faire.
— Allons, nous verrons cela, mes enfants, dit le père Huguenin en se radoucissant. Vous venez à point, car l'ouvrage presse, et je suis là sur mon lit, comme un vieux cheval sur la litière. Vous allez boire un verre de mon vin, et je vous conduirai au château; car, mort ou vif, il faut que je rassure et contente la pratique.
Le brave homme, ayant appelé sa servante, essaya de se lever, tandis que ses compagnons faisaient hon-
nu TOl'R DE FRANCE. 255
neur au rafraîchissement. Mais il était si souffrant qu'Amaury s'en aperçut, et le supplia, avec sa douceur accoutumée, de ne pas se déranger. Il l'assura que, grâce à Pierre , il était au courant de l'ouvrage comme s'il l'eût commencé lui-même; et, pour le lui prouver, il lui décrivit la forme et la dimension des voussures, des panneaux, des corniches, des limons, des courbes à double courbure, des calottes d'assemblage, etc., etc., à une ligne près, avec tant de mémoire et de facilite, que le vieux menuisier le regarda encore fixement; puis, songeant à l'avantage d'une science qui rend si claires et qui grave si bien dans l'espritlesopérations les plus compliquées, il se gratta l'oreille, remit son bonnet de coton, et remonta dans son lit en disant : A la garde de Dieu!
— Fiez-vous à nous, répondit Amaury. L'envie que nous avons de vous contenter nous tiendra lieu pour aujourd'hui de vos conseils , et peut-être que demain vous aurez la force de venir à notre aide. En attendant, faites un bon somme, et ne vous tourmentez pas.
— Non, non, ne vous tourmentez pas, notre maître! s'écria la Clef-des-cœurs en avalant un dernier verre de vin à la hâte. Vous verrez que vous ave/ eu tort de faire mauvaise mine à deux jolis compagnons comme nous.
— Compagnons? murmura le père Huguenin, dont le front se rembrunit aussitôt.
— Ah ! je dis cela pour vous faire enrager, riposta
LE compai;non. 1. 22
234 LE COKPAGMOIV
le Berrichon en riant, parce que je sais que vous ne les aimez pas, les compagnons.
— Ah! ah! vous êtes dans le compagnonnage? grommela le père Huguenin, pariagé entre sa vieille rancune et je ne sais quelle sympathie subite.
— Oui, oui , continua le Berrichon qui avait au moins l'esprit de savoir plaisanter sur sa laideur; nous sommes dans le Devoir des beaux garçons, et c'est raoi qui suis le porte-enseigne de ce régiment-là.
— Nous ne connaissons qu'un devoir ici , dit hî Corinthien en jouant sur le mot; celui de vous bien servir.
— Que Dieu vous entende! répliqua le père Huguenin ; cl il s'enfonça avec accablement dans ses couvertures.
Cependantildormit paisiblement, et lelendemain, se sentant mieux, il alla visiter ses compagnons. Il les trouva travaillant de grand cœur, faisant bien marcher les apprentis, et taillant d'aussi bonne besogne que Pierre Huguenin lui-même. Rassuré surson entreprise, réconcilié avec M. Lereboursqui jusqu'alors l'avait boudé, plein d'espérance, il s'en retourna au lit; et bientôt il l'ut tout à fait sur pied pour recevoir son Ois , qui arriva trois jours après dans la soirée.
Un calme céleste se peignait sur le front de Pierre Huguenin. Sa conscience lui rendait bon témoignage, et sa gravité ordinaire était tempérées par une satisfaction intérionrc qui se communiqua
ru TOl!R DE FRANCE. 2d^>
comme ningnéliquement à son père. Interrogé par lui sur la canse de son retard, il lui répondit :
— Permeltez-moi, mon bon père, de ne pas entrer dans une justification qui prendraitdu temps. Quand vous l'exigerez, je vous raconterai ce que j'ai fait à Blois ; mais veuillez m'envoyer tout de suite auprès de mes compagnons , et vous contenter de la parole que je vous donne. Oui. je puis jurer sur l'honneur que je n'ai fait autre cliose qu'accomplir un devoir, et que vous m'auriez béni et approuvé si vous aviez eu l'œil sur moi.
— Allons, tu me réponds comme tu veux, dit le vieux menuisier; et il y a des instants où tu me persuades que tu es le père, et moi le fils. C'est singulier pourtant, mais c'est ainsi.
Il se trouva si bien ce jour-là , qu'il put souper avec son fils, les deux compagnons, et les apprentis. Il se prenait de prédilection pour Amaury, dont la douceur et les soins respectueux le charmaient; et, quoiqu'il répugnât à le questionner sur certaines choses, il se disait à part lui : Si c'est là un de ces enragés compagnons, du moins il faut avouer que sa figure et ses paroles sont bien trompeuses. Jl commençait aussi à revenir sur le compte du Berrichon, et à reconnaître d'excellentes qualités sous cette rude enveloppe. Ses naïvetés le faisaient rire, et il n'était pas fâché d'avoir quelqu'un à reprendre et à railler; car il avait, comme on a pu le voir, le caractère taquin des gens actifs; et la dignité ha-
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bituelle de son ûls et du Corinthien le gênait bien un peu.
Ce soir-là , quand le Berrichon eut apaisé sa première faim, qui était toujours impétueuse, il entama la conversation, la bouche pleine et le coude sur la table.
— Camarade, dit-il au Corinthien, pourquoi donc ne voulez-vous pas que je raconte à maître Pierre ce qui s'est passé à son sujet tantôt, avec ce grand sotiot de Polydore , Théodore (je ne sais pas comment vous l'appelez) , enfin le garçon à l'intendant du château?
Amaury, mécontent de cette indiscrétion, haussa les épaules , et ne répondit rien. Mais le père Huguenin n'était pas disposé à laisser tomber le babil du Berrichon.
— Mon cher Amaury, dit-il, je ne vous conseille pas d'avoir des secrets de moitié avec ce garçon-là. Il est fin et léger comme une grosse poutre de charpente qui vous tomberait sur les doigts du pied.
— Allons, dit Pierre Huguenin, puisqu'il a commencé, il faut le laisser achever. Je vois bien qu'il s'agit de monsieur Isidore Lerebours. Comment pouvez-vous croire, Amaury, que je me soucie de ce qu'il a pu dire contre moi? Il faudrait être bien faible d'esprit pour craindre son jugement.
— Ah 1 bien; en ce cas, je vas vous le dire ; vrai, je vas vous le dire, maître Pierre! s'écria le Berri-
1)C TOIR DE FRANCE. 257
chon en clignotant du côté d'Amaury, comme pour le supplier de ne pas lui fermer la bouche.
Le Corinthien lui fit signe qu'il pouvait parler, et il commença son récit en ces termes :
«D'abord, c'était une belle dame, une superbe femme, ma foi, toute petite et rouge de figure , qui a passé et repassé, et encore passé, et encore repassé, comme pour regarder notre ouvrage; mais, aussi vrai que je mords dans mon pain, c'était pour regarder le pays Corinthien... n
— Que veul-il dire, avec son pays et son Coryn- Ihien? demanda le père Uugucnin, devant qui on était convenu de ne jamais se donner les noms du compagnonnage.
Pierre marcha un peu fort sur le pied du Berrichon , qui fit une affreuse grimace , et reprit bien vite :
<i Quand je dis le pays , c'est comme si je disais l'ami, le camarade... ^ous sommes pays, lui et moi : il est de Nantes en Bretagne , et moi je suis de Nohant-Vic en Berry. »
— Très-bien ! dit le père Huguenin en se tenant les côtes de rire.
« Et quand je dis le Corinthien , poursuivit le Berrichon à qui l'on marchait toujours sur le pied, c'est un nom comme ça que je m'amuse à lui donner... )>
— Enfin colle dame regardait Amaury? reprit le père Ilugunin.
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— Quelle dame? demanda Pierre qui , sans sa- ^oir comment, se prit à écouter avec attention.
— Une grande belle l'emme toute petite, comme ii vous l'a dit , répondit Amaury en riant ; je ne la connais pas.
— Si elle est rouge de figure, objecta le père Huguenin, ce n'est pas la demoiselle de Villepreux, car celle-là est pâle comme une morte. Ce sera peut être sa fdle de chambre?
— Ah ! peut-être bien, répondit le Berrichon, car on l'appelait madame.
— Lille n'était donc pas seule à vous regarder? demanda Pierre.
— Toute seule, répondit la Clef-des-cœurs; mais ensuite monsieur Colidor...
— Isidore ! interrompit le père Huguenin d'une grosse voix pour le déconcerter.
— Oui , Théodore , continua le Berrichon qui avait sa malice tout comme un autre. Eh bien ! ce monsieur Molitor lui a dit conmie ça : Y a-l-il quelque chose pour votre service, madame la marquise?
— Ah ! ce sera la nièce , la petite dame de Fresnays , observa le père Huguenin. Celle-là n'est pas lière, et regarde tout le monde... Regardait-elle Amaury? vrai?
— Conmie je vous regarde! s'écria le Berrichon.
— Oh non! autrement! répondit le vieux menuisier, riant des vilains gros yeux que Taisait le Herrithon. Et enfin vousa-t-elle parlé?
— Nenni! Elle a dit seulement comme ça : Je cherche le petit chien ; ne l'auriez-vous pas vu par ici, messieurs les menuisiers? Et elle regardait le pays... le camarade Amaury; dame! elle regardait comme si elle eùt\oulu le manger des yeux !
— Allons donc, imbécile ! c'est toi qu'elle regardait ! dit Amaury. Tu peux bien en convenir: ce n'est pas de ta faute si tu es beau garçon.
— Oh ! pour ce qui est de cela , vous voulez rire, répondit le Berrichon. Jamais aucune espèce de femme ne m'a regardé j ni riche, ni pauvre, ni jeune, ni vieille, excepté la Mère... Je veux dire la Savinienne , avant qu'elle fût dans les pleurs pour son défunt.
— Elle te regardait, toi? s'écria Amaury en rougissant.
— Oui, en pitié , répondit le Berrichon qui ne manquait pas de bon sens en ce qui lui était personnel; et elle me disait souvent : Mon pauvre Berrichon, tu as un si drôle de nez , et une si drôle de bouche! Est-ce Ion père ou ta mère qui avait ce nez-là et cetle bouche-là?
— EnQn, l'histoire de la dame? reprit le père Huguenin.
— L'histoire est finie, répliqua le Berrichon. Elle est sortie comme elle est entrée, et monsieur Hippolyte...
— Monsieur Isidore! interrompit l'obstiné père Husucnin.
— Comme il vous plaira, reprit le Berrichon. Son nom n'est pas plus beau que mon nez. De sorte que, il s'est établi à côté de nous, les bras croisés comme l'empereur Napoléon tenant sa lorgnette ; et voilà qu'il s'est mis à dire que nous faisions de la pauvre ouvrage, de la pauvreté d'ouvrage, quoi! Et voilà que tout d'un coup, le pays... le camarade Amaury ne lui a rien répondu; et que, tout de suite, moi, j'ai continué à scier mes planches sans rien dire. C'est ce qui l'a fâché, le monsieur! H aurait souhaité sans doute qu'on lui demandât pourquoi l'ouvrage ne lui plaisait pas. Et alors il a pris une pièce, en disant que c'était du mauvais matériau, que le bois était déjà fendu , et que si on laissait tomber ça, ça se casserait comme un verre. Et voilà que le Corinthien (pardon, notre maître, c'est une accoutu7nance que j'ai de l'appeler comme ça), le Corinthien, que je dis, lui a répondu : Essayez-y donc , notre bourgeois , si le cœur vous en dit. Et voilà qu'il a jeté la pièce par terre de toute sa force; et voilà qu'elle ne s'est point cassée, sans quoi que je lui cassais la tête avec mon marteau.
— Est-ce là tout? demanda Pierre Huguenin.
— Vous n'en trouvez pas assez, maître Pierre? excusez! dit le Berrichon.
— Moi, j'en trouve trop, difcle père Huguenin, qui était devenu pensif. Vois-tu, Pierre, je te l'avais prédit : le fils Lerebourste veut du mal, et il l'en fera,
—- Nous verrons bien, répondit Pierre.
En effet, Isidore Lerebours, ayant appris de quelle manière Pierre Huguenin avait critiqué et refait son plan d'escalier, nourrissait contre lui une profonde rancune. La veille, il avait dîné au château, à la table du comte de Villepreux; car c'était le dimanche, et ce jour-là le comte invitait, avec le curé, le maire et le percepteur, M. Lerebours et son flls. Le système du comte était qu'il y a toujours dans un village quatre ou cinq individus sur lesquels il faut se conserver la haute main, et qu'on enchaîne plus avec la politesse d'un dîner qu'avec le droit et les bonnes raisons., M. Isidore était fort vain de ce privilège. II portait au château l'éclat de ses plus ridicules toilettes, y cassait chaque fois plus ou moins d'assiettes et de carafes, y savourait les meilleurs vins d'un air de connaisseur, y recevait toujours du maître quelque bonne leçon doni il ne savait pas proGter, et s'y permettait de regarder avec impudence la jolie petite marquise de Fresnays.
Ce premier dimanche se présenta fort à point pour assouvir la vengeance d'Isidore. Naturellement, pendant que le comte faisait, après dîner, sa partie de trictrac avec le curé, on parla des travaux de la chapelle , et le vieux comte demanda à son intendant si on les avait enfin repris.
— Oui , monsieur le comte , répondit M. Lerebours. Quatre ouvriers sont à la besogne, et travaillent même aujourd'hui.
3()2 ).E co^lPAG^on
— Malgré le dimanche ? observa le curé.
— Vous leur donnerez l'absolution, curé, dil le comte.
— Je crains, dil alors Isidore qui attendait avec impatience le moment de placer son mot , que monsieur le comte ne soit guère content de l'ouvrage qu'ils font. Ils emploient du bois qui n'est pas assez sec , et n'entendent rien à leur besogne. Le vieux lluguenin n'est pas maladroit, mais il est blessé ; et son fils est un ignorant fieffé , un avocat de village , un âne en un mot.
— Laisse donc les ânes tranquilles , dit le comte en mêlant tranquillement ses caries ; nous n'y pensions pas.
— Que monsieur le comte me permette de lui (lire que ce lourdaud n'est pas propre aux travaux qu'on lui a confiés. Il serait bon tout au plus à fendre des bûches.
— En ce cas-là, tu ne serais pas en sûreté, répondit le comte qui, dans son genre, était aussi railleur que le père Huguenin. Mais qui donc a choisi cet ouvrier? N'est-ce pas monsieur ton père ?
M. Lerebours était à l'autre bout de l'appartement, se perdant en exclamations louangeuses sur la tapisserie que brodait madame de Fresnays , et n'entendant pas les insinuations de son fils contre Pierre Huguenin.
— Mon père s'est trompé sur cet homme-là ,
DC TOUR DR FRANCE. 2i)J
répondit Isidore à demi-voix. On le lui avait vanté. Jl a cru l'aire u?ie bonne affaire en le payant moins cher qu'un homme de talent qu'on eût fait venir d'ailleurs. Mais c'est une erreur ; car tout ce qui a été fait, et tout ce qu'on va laisser faire, il faudra le recommencer. .Te veu\ perdre mon nom, si la ciiose n'arrive pas comme je le dis.
— Perdre ton nom ! reprit le comte, jouant toujours aux cartes et le raillant ouvertement saiis qu'il voulût s'en apercevoir; ce serait grand dommage. Si j'avais le bonheur de m'appeler Isidore Lcrebours, je ne me risquerais pas ainsi.
La marquise de Fresnays , que M. Lerebours ennuyait beaucoup avec ses compliments, prit la parole d'une voix douce et flûlée.
— Vous êtes bien sévère, monsieur Isidore , ditelle avec son parler enfantin et coquet. Moi, j'ai traversé par hasard la bibliothèque, et j'ai trouvé la nouvelle boiserie aussi jolie et aussi bien faite que l'ancienne. Comme elle est belle, cette boiserie ! Vous avez eu bien raison de la faire réparer , mon oncle; ce sera d'un goût parfait , et tout à fait de mode.
— De mode? s'écria judicieusement Isidore ; il y a plus de trois cents ans qu'elle est faite.
— Tu as trouvé cela tout seul? dit le comte.
— Mais il me semble... reprit Isidore.
— C'est la mode à présent ! interrompit avec huinenr le curé, à qui le babil d'Isidore donnait des dis-
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tractions. Toutes les vieilles modes reviennent... 31ais laissez-nous donc jouer, monsieur Isidore.
M. Lerebours lança un regard terrible à son fils qui , satisfait d'avoir pu porter le premier coup à Pierre Hugenin, s'approcha des dames. Mademoiselle Yseult avait pour lui une si invincible répugnance qu'elle se leva et changea de place. Madame de Fresnays , moins délicate de nerfs , ne se refusa point à lier conversation avec l'employé aux ponts et chaussées. Elle le questionna sur la bibliothèque et sur ce Pierre lluguenin dont il disait tant de mal; enQn elle lui demanda lequel parmi les ouvriers qu'elle avait vus le matin en traversant l'aielier était Pierre lluguenin.
— Il y en a un qui m'a paru avoir une figure distinguée , dit-elle avec une grande ingénuité.
— Pierre Huguenin n'était pas là, répondit Isidore , et celui que vous voulez dire est un compagnon. Je ne sais comment il s'appelle , mais il a un drôle de surnom.
— Ah ! vraiment? dites-le-moi donc, cela m'amusera.
— Son camarade l'appelle le Corinthien.
— Oh ! que c'est joli le Corinthien ! Mais pourquoi? qu'est-ce que cela veut dire?
— Ces gens-là ont toutes sortes de sobriquels. L'autre s'appelle la Clef-des-cœurs.
— Oh ! la bonne plaisaiiterie ! Mais c'est qu'il est affreux ! je n'ai jamais rien vu de si laid !
UD TOl'R DE KIl\NCE. 265
Un autre qu'Isidore eût pu remarquer que, pour une marquise, madame de Fresnays avait peut-être trop regardé les ouvriers de la bibliothèque , et qu'elle ne justifiait guère en ce moment la sentence de la Bruyère : » Il n'y a qu'une religieuse pour qui un jardinier soit un honune. » Mais Isidore, qui savait la marquise un peu coquette, et qui se croyait lort agréable, se borna à penser qu'elle lui disait des riens, et qu'elle feignait d'y prendre intérêt afin de le retenir auprès d'elle et de jouir de sa conversation.
La marquise de Fresnays, née Joséphine Clicot, et fille d'un gros fabricant de drap de la province , avait été mariée fort jeune au marquis de Fresnays, neveu de M. de Villeprcux. Ce marquis était un fort bon gentilhomme de Touraine , en tant qu(> noble, mais un fort triste personnage , en tant que particulier. Il avaîtj servi sous l'empire ; mais comme il avait peu de talent et point de conduite , il n'était jamais sorti des grades secondaires, où il avait mangé assez grossièrement son patrimoine. Aux cent jours il n'avait su prendre son parti ni habilement ni courageusement : c'est-à-dire qu'il avait trahi trop tard la fortune de l'empereur, el qu'il n'avait su se donner ni le profit de la défection , ni le mérite de la fidélité. Il était alors retombé sur les bras du comte de Villeprcux qui, trouvant sa société un peu fâcheuse el ses dettes un peu fréquentes , avait imaginé de s'en débarras- 1. 23
286 i.E co.i]PAG>')?r
ser au profit de la famille Clicot , en lui faisant épouser la riche héritière Joséphine. Les Clicot savaient fort bien d'avance que le marquis n'était ni beau , ni jeune , ni aimable ; que ses mœurs étaient aussi dérangées que sa fortune ; en un mot, que sa femme n'aurait aucune chance de bonheur et de véritable considération. 3Iais l'alliance avec la famille , comme le disait fort bien M. Lerebours, leur avait tourné la tête , et la petite Clicot s'était consolée de tout avec le titre de marquise.
Peu d'années suffirent à la désenchanter; le marquis eut bientôt mangé d'une façon triviale la dot de sa femme. Les Clicot, voulant conserver à cette dernière des ressources pour l'avenir, offrirent une séparation amiable, réglèrent une pension de six mille francs au mari, à condition qu'il la mangerait à Paris ou à l'étranger, et reprirent leur fdie. I>a mère Clicot étant morte pendant cet arrangement, le père Clicot s'était remis dans les affaires, afin de réparer la brèche faite à sa fortune ; et Joséjihine avait été vivre avec lui et deux vieilles tantes, dans une grosse maison de campagne très-bourgeoise, attenante à la fabrique, sur les bords du Loiret, à quelques lieues de Villepreux.
Au milieu du bruit et du mouvement sans charme et sans élégance de la vie industrielle, entourée de gens très-prosaïques et condanméeà une vie austère (car ses parents exerçaient sur elle la même sur- \eiliance que si clie eùl é!é encore une pclile fdle ),
nu TOUK l)E FRANCE. 2()7
la pauvre Joséphine s'ennuya niorlellement. Elle avait vu rapidement un coin du grand monde, cl y avait pris le besoin immodéré de la vie élégante et de l'agitation frivole. Pendant un ou deux ans, elle avait eu à Paris un équipage, un bel appartement, une loge à l'Opéra, un entourage de frelu' quels, de marchandes de modes, de couturières et de parlumfurs. Reléguée tout à coup dans une usine fumeuse et puante, entourée d'ouvriers ou de chefs d'atelier qui avaient les intentions meilleures que les manières, n'entendant parler que de laines, de métiers, de salaires, de teintures, de prix courants et de fournilures , elle n'avait eu d'autres ressources contre le désespoir que de lire des romans le soir et de dormir une partie de la journée, tandis que ses belles robes, ses plumes et ses dentelles, dernières traces d'un luxe etfacé, jaunissaient dans les cartons, attendant vainement l'occasion de revoir la lumière. Joséphine avait reçu une pitoyable éducation. Sa mère était bornée et vainc de son argent ; son père n'avait d'autre souci et d'autre occupation que d'amasser de l'argent : leur fdle n'avait d'autre désir et d'autre faculté que de dépenser de l'argent. Elle n'était plus propre à rien, dès qu'elle n'avait plus de parures à commander, ou de parties de plaisir à projeter. Elle était âgée au plus de vingt ans, et parfaitement jolie; mais de celle beauté qui parle aux yeux plus qu'à l'esprit. Ne sachant donc plus que faire de sa beauté.
de sa jeunesse et de ses atours, son imaginalion, vWe cl riante comme sa figure et son naturel, avait pris l'essor dans le monde des romans. Elle se créait dans la solitude des aventures et des conquêtes merveilleuses ; mais forcée de retomber dans la réalité, elle n'en était que plus à plaindre. I.a mélancolie qui s'était emparée d'elle avait suggéré à ses tantes la précaution dangereuse de la séquestrer d'autant plus ; et la pauvre têle de .Joséphine , enfermée dans la chaudière industrielle, menaçait de faire explosion , lorsqu'un événement inattendu vint changer son sort.
Le pore Ciicot tomba dangereusement malade , et , touché des tendres soins que lui prodiguait sa fille , en même temps que blessé des vues sordides que laissaient percer ses vieilles sœurs, il conspira contre ces dernières en les quittant. 11 assura leur existence ; mais il abolit leur autorité , en appelant à son lit de mort le comte de Villepreux, et en plaçant Joséphine et ses biens sous sa protection. Le comte sentit fort bien qu'ayant fait le malheur de la pauvre jeune bourgeoise en l'unissant à son mauvais sujet de neveu, il avait beaucoup à réparer envers elle. Il comprit ses devoirs, et, l'ayant aidée à fermer les yeux à son père, il se déclara son subrogé tuteur en attendant sa majorité qui était proche. Il fit exécuter le testament, assembla le conseil de famille, expulsa, selon la volonté du défunt, les vieilles tantes de la fabrique, confia la
conduite de rcxploilation iiiduslrielle à un chef entendu et probe ; puis il emmena la marquise dans sa propre famille , et l'y traita avec une affection paternelle, dont le premier acte fut de signifier au marquis de Fresnays qu'il ferait respecter la séparation convenue, et qu'il protégerait au besoin sa femme contre lui.
Cette louable conduite déchaîna contre M. de V^illepreux la branche de la famille à laquelle tenait le marquis de Fresnays. Cette branche était ultraroyaliste, ruinée, jalouse, et accusait le vieux comte d'être spoliateur, avare, et jacobin.
Joséphine, soustraite à tous ses persécuteurs et à tous ses tyrans, commença enfin à respirer. D'abord l'intimité douce et cordiale de son oncle, l'amitié délicate d'Yseult , la tranquillité bienveillante de leurs manières et de leurs habitudes, lui semblèrent le paradis après l'enfer. Mais à cette tête excitée, il eût fallu un peu plus de mouvement, soit de dissipations, soit d'aventures, que n'en offrait la vie paisible et rangée du vieux comte. Yseult était aussi une compagne un peu sérieuse pour la romanesque Joséphine. Uabituée déjà à s'isoler en esprit de ceux qui l'enlouraient et à se faire un monde de chimères dans le secret de ses pensées, elle feignit donc d'être à l'unisson de la famille, et reprit le train ordinaire de ses rêveries senlimentales sans en faire pai t à personne.
XVIT
Le courage était revenu au cœur de Pierre Huguenin. La chapelle lui paraissait encore plus belle que lorsqu'il y était entré pour la première fois. La guérison do son père, la douce société et la précieuse assistance de son cher Corinthien, ajoutaient à son bonheur. Il prit son ciseau , et entonna d'une voix fraîche et sonore le chant sur la menuiserie ;
Notre art a puisé sa richesse Dans les temples de l'Éternel.
Il a pris son droit <le nolilesse , En posant son sceau sur Tautel '.
' L'équcrre , insigne (lu travail , qui figure aussi le (rian(;!c symbolique de 1h Triiiitc divine.
Puis, avaiil de donner le premier coup de ciseau, il embrassa son père, serra la main du Corinlhie;i, et se mit à l'ouvrage avec ardeur. Le Berrichon hocha la lêle.
— Et pour moi , rien de rien ? dit-il d'un gros air triste et bon.
— Pour toi aussi le cœur et la main, dit Pierre en pressant sa main calleuse.
Le Berrichon, rendu à la joie, fil sur le bois qu'il allait entamer ur)e croix avec le ciseau, suivant l'antique coutume chrétienne de son pays, et se mit à chanter à son tour une chanson de VJngevin la Sagesse, un des braves poètes du tour de France.
Le père lluguenin, avec son bras en écharpe, les suivait des yeux en souriant. En ce moment, le comte de Villepreux entrait, suivi de sa petilc-filie, de la marquise, et de M. Lerebours. Le comte, travaillé par la goutte, marchait appuyé d'un côté sur une canne à béquille; de l'autre, sur le bras d'Yseult, qui l'accompagnait Udèlcment dans toutes ses promenades de propriétaire. M. Lerebours s'était risqué jusqu'à otlrir son bras à Joséphine , qui l'avait accepté avec une résignation gracieuse. Le comte s'arrêta à l'entrée de la bibliothèque pour écouter avec curiosité la chanson du Berrichon :
Chassons loin de iious le cliagrin,
(Jui luiit (l"homnies dévore; Pour nous le passe n'est plus rien ,
L'avenir rien encore.
— La rime n'est pas riche, dil le comte à sa tille, mais ridée va loin.
Et ils s'approchèrent sans être vus. Le bruit de la scie et du rabot couvrait celui de leurs pas et de leurs voix.
— Lequel de tous ceux-là est Pierre Iluguenin? demanda la marquise à réconome.
— C'est le plus grand et le plus fort de tous, répondit M. Lerebours.
Les yeux de la marquise se portèrent alternativement duCoritilhien à l'Ami-du-trail, ne sachant lequel était le plus beau de celui qui ressemblait au chasseur antique avec son air mâle et sa force élégante, ou de l'autre qui rappelait le jeune Raphaël avec sa grâce pensive, sa pâleur , et ses longs cheveux.
Le vieux comte, qui avait le goût et le sens du beau, fut frappé aussi du noble trio de têtes grecques que complétait le père Iluguenin avec son large front, sa chevelure argentée, les lignes accentuées de son profd , et son œil plein de feu.
— On dit que le peuple n'est pas beau en France, dit-il à sa petite-fdle en étendant sa béquille comme s'il lui eut fait remarquer un tableau. Voilà pourtant des échantillons de belle race.
— C'est vrai, répondit Yscult eu regardant le vieillard et les deux jeunes gens avec le même calme que s'ils eussent été là en peinture.
Le père Iluguenin, qui ne travaillait pas, était
venu au-devant des nobles visiteurs avec une politesse Iranche. I/aspect du comte était vraiment vénérable, et quiconque le voyait était forcé d'abjurer en sa présence toute prévention démocratique. Le comte le salua en ôtant son chapeau tout à fait et le baissant très-bas, comme il eût salué un duc et pair. Il n'avait pas suivi les manières de ces roués insolents de la régence, qui, en se familiarisant ! avec le peuple. Pavaient dégradé: il avait reçu et gardé les saines traditions des grands seigneurs de Louis XIV, qui, par une admirable politesse, consacraient in petto l'infériorité du peuple. Le vieux comte portait un sentiment nouveau dans celle civilité dès longtemps acquise, il avait des souvenirs de la révolution qui lui faisaient accepter moitié ironiquement moitié franchement le principe de l'égalité ; il disait lui-même que, toutes les fois qu'il abordait un homme du peuple, il murmurait à part lui celle formule : Peuple souverain, tu veux qu'on te salue !
11 s'informa d'abord de la blessure du vieux menuisier, et lui dit obligeamment qu'il était fort peiné qu'il eût éprouvé cet accident en travaillant pour lui.
— C'est qu'en effet j'allais un peu vite , répondit le père Huguenin. On ne devrait pas être étourdi à mon âge : mais M. Lerebours me pressait tellement, que, pour contenter monsieur le comte, je donnais de furieux coups dans le bois; et je me suis aperçu
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que mou ciseau avait, une Ijomio trempe, quand il a entamé ma vieille peau presque aussi duie que le vieux chêne.
— Vous me faites donc bien méchant, monsieur Lerebours? dit le comte en se tournant vers son intendant. Je n'ai pourtant jamais estropié personne, que je sache.
Pierre Huguenin, immobile, la lêle découverte el la poitrine oppressée, regardait mademoiselle de Villepreux avec une émotion indéfinissable. Il s'était souvenu, seulement en l'entendant nommer, de ses veillées dans le cabinet d'éludé, et de l'espèce de culte qu'il avait rendu à la divinité inconnue de ce sanctuaire. Il était troublé en sa présence, comme si un lien mystérieux eut été prêt à se nouer ou à se rompreà cette première entrevue. Il s'étonna d'abord de ne pas la trouver aussi belle qu'il se l'était créée. Elle était, en effet , plus distinguée que jolie. Ses traits étaient fins, son front p^ir el bien dessiné, sa tête élégante et d'un bel ovale; mais rien n'était grand ni frappant dans sa personne. Elle manquait absolument d'éclat. Cependant, en la regardant bien , on voyait qu'elle dédaignait d'en montrer ; car son œil petit el noir eùl pu s'animer, sa bouche sourire, et toute sa trêlo personne dévoiler la grâce cachée qui était en elle. Mais il y avait comme un parti pris de mépriser le travail de la séduction. Elle élait toujours vêtue en conséquence; •-es robes élaient sombres el sans aucun orncmenl,
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el. ses cheveux partagés en bandeaux lisses sur sou front. Avec celle rigidité d'aspect et d'intention elle avait un charme bien pénétrant pour qui savait la comprendre; mais cela était impossible à la première vue, et en tout temps assez difficile.
Pierre Huguenin l'examinait ; mais tout à coup il rencontra son regard. Ce regard était presque hardi, à force d'être indiff'érent et calme. Pierre rougit, détourna les yeux, et sentit un poids de glace tomber sur son imagination : non qu'il trouvât l'héroïne de la tourelle désagréable ou antipathique; mais cette gravité étrange dans une si jeune fille détruisait toutes ses notions et dérangeait tous ses rêves. Il ne savait pas s'il devait la considérer comme un enfant malade, ou comme une organisation à jamais frappée d'apathie et de langueur. Et puis il se dit qu'il ne la connaîtrait jamais davantage, qu'il ne la reverrait peut-être pas, qu'il n'aurait aucune occasion d'éclianger un second regard avec elle ; et il se sentit triste, comme s'il eut perdu la protection de quelque puissance idéale sur laquelle il aurait compté sans la connaître.
Cependant le comte s'était approché des travaux. Il en examina altcntivenient toutes les parties :
— Cela est parfaitement exécuté, dit-il, et je ne puis que vous donner des éloges ; mais êtcsvous bien sûrs, messieurs , de la qualité de votre bois?
— Certainement il ne vaut pas, répondit Pierre,
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celui de rancieniic boiserie. Dans deux cents ans il sera bon , el l'ancien ne le sera peul-être plus. Mais ce dont je puis répondre, c'est que le mien ne jouera pas de manière à compromettre l'ensemble. Si une planche se contracte , si un panneau vient à éclater, ce qui n'est pas probable , je le réparerai à mes (rais, et avant qu'on en ait eu la vue choquée.
— Mais si vous vous étiez trompé sur toute la qualité de la matière? dit le comte; si l'ouvrage entier était à recommencer?
— Je le recommencerais à mon compte , et je m'engagerais à fournir de meilleur bois, répondit Pierre.
— En ce cas, dit le comte en se retournant vers sa (Ule comme pour la prendre à témoin, je crois qu'il faut avoir confiance et laisser faire la conscience et le talent des gens. A coup sur, vous travaillez fort bien , messieurs , et je n'aurais pas cru qu'on put reproduire aussi fidèlement les anciens modèles.
— Il y a un mince mérite à cela, réponditPierrr; ce n'est qu'un travail d'artisan appliqué et docile. Mais celui qui a dessiné le modèle était un artiste. Celui-là avait le goût, l'invention, le sentiment, aujourd'hui perdu, de la proportion élégante el simple.
Les yeux du comte s'animèrent, et il frappa légèrement le pavé de sa béquille, ce qui était chez lui l'iniiico d'une surprise et d'une satisfaction in- 1 . 2i
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lérieure. Le père Huguenia le savait bien , et il ic lemarqua.
— Mais c'est être artiste que de comprendre et d'exprimer comme vous faites! dit le comte.
— Nous prenons tous ce litre , répondit Pierre , mais nous ne le méritons pas. Cependant, ajoutai-il en désignant Amaury, voici un artiste. Il pratique la menuiserie telle qu'on la fait aujourd'hui , parce qu'il faut gagner sa vie ; mais il pourrait invcnliT d'aussi belles choses que ce qui est ici. S'il y avait dans le château une pièce à décorer , on pourrait consulter les dessins qu'il a faits à ses moments perdus pour son amusement, et on y verrait des modèles que les connaisseurs ne critiqueraient pas.
— En vérité? dit le comte en regardant Amaury qui, ne s'altendant guère à cette révélation, rougissait jusqu'au blanc des yeux. Est-il votre frère?
— Non , monsieur le comte; mais c'est tout comme , répondit Pierre.
— Eh bien! nous mettrons ses talents à profit, et les vôtres aussi, monsieur. Charmé de vous connaître. Je suis bien votre serviteur.
Et le comte l'ayant salué avec politesse , et même avec une certaine déférence , s'éloigna, s'émerveillant tout bas, avec sa petite-fille, du bon sens et de la modestie des réponses de Pierre Huguenin.
Ea première figure qu'ils rencontrèrent en sortiiul de la bibliothèque fut celle d'Isidore qui, ayant
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épié le moment, attendait là reffet que sa délation avait du produire. Il ne savait pas que le vieux comte, ayant l'instinct et le goût de ce que les phrénologues appellent aujourd'hui constnictivité, s'entendait beaucoup mieux que lui à juger les travaux de l'alelier, et qu'il n'était pas facile de l'induire en erreur. Il avait compté sur la brusque vivaciic qu'il lui connaissait , et sur l'orgueil un peu irascible du père Huguenin. Il espérait que l'un émettrait quelque doute, et que l'autre repondrait sans respect et sans mesure. Le comte, qui s'était fait raconter le matin par son architecte l'aventure du plan de l'escalier, comprenait fort bien maintenant la conduite d'Isidore et la méprisait parfaitement.
— Je suis fort content de ce que je viens de voir, lui dit-il en élevant la voix et en le regardant droit au visage d'un air sévère : ce sont de bons ouvriers, et je remercie beaucoup votre père de les avoir enjployés. Qui est-ce donc qui disait, hier soir, qu'ils travaillaient mal? Est-ce mon architecte? N'est-ce pus vous , Isidore ?
— Je ne pense pas que l'architecte ait pu dire cela, répondit M. Lerebours , car il est fort content du travail des Huguenin.
— Ce sera donc lui ! dit le comte en montrant Isidore avec malice.
— Mon fils n'a pas vu ce qu'ils font; d'ailleurs, il ne s'y connaît pas. Les sciences qu'il a étudiée^ sont d'un ordre plus relevé, et le proverbe qui dit :
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Qui peut le plus peut le moins , n'est pas toujours vrai. Mais qui donc a pu chercher à indisposer monsieur le comte contre mes ouvriers? Ce sera le curé ; il m'en veut parce que je le gagne au billard.
— Ce sera le curé, répondit le comte, c'est un sournois. La première l'ois que nous le verrons, nous lui dirons de se mêler de ses affaires.
Isidore ne comprit pas la leçon. Il crut que le comte manquait de mémoire , et se promit d'en profller pour revenir à la charge. Il était de cette race de gens que rien ne peut convaincre d'erreur à leurs propres yeux ; par conséquent, il était persuadé que son plan d'escalier était bon, et que celui de Pierre était erroné. Il s'étonnait naïvement de la partialité que l'architecte avait mise dans son jugement, et il attendait son adversaire à l'œuvre pour l'humilier. C'est en vain que le prudent auteur de ses jours lui avait conseillé de ne pas se vanter d'une défaite qu'on oublierait ou qu'on passerait sous silence ; Isidore feignait d'adhérer à son conseil, mais il n'en caressait pas moins le projet de se venger.
Le soir, au milieu du souper des Huguenin , ufi domestique du château vint prier Pierre de se rendre auprès de M. le comte. Ce message fut transmis avec une politesse qui frappa le père Lacrête, présent au souper.
— Jamais je n'ai vu leurs laquais si honnêtes , dit-il tout bas à son compère.
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— Je l'assure que mon fils a quelque chose de singulier, répondit de même le père Iluguenin. Il impose à tout le monde.
Pierre était monté à sa chambre. Il en redescendit habillé et peigné comme un dimanche. Son père eut envie de l'en plaisanter; il n'osa pas.
— Excusez ! dit le Berrichon dès que Pierre fut sorti pour se rendre au château. 11 s'est fait brave , noire jeune maître ! S'il y va de ce Irain-Ià, gare à vous , pays Corinthien ! la petite baronne ne vous regardera plus.
— Assez de plaisanteries là-dessus, dit le père Huguenin d'un ton sévère. Les propos portent toujours malheur, et ceux-là pourraient faire du tort à mon fils. Si vous n'y tenez pas, mon Amaury , vous ne laisserez pas continuer.
— Les paroles oiseuses me déplaisent autant qu'à vous, mon maître, répondit le Corinthien. Ainsi, Berrichon, nous ne parlerons plus de cela, n'est-ce pas, ami?
— Assez causé, dit la Clef-des-cœurs. Mon affaire, à moi, c'est de faire rire. Quand on ne rit plus...
— Nous savons que tu as de l'esprit, mon garçon, dit le père lluguoiin. Tu nous feras rire d'autre chose.
— C'est égal, dit le Berrichon. Ces gens du château me reviennent, à moi. Ça n'est pas fier, et c'est gentil comme tout, ces dames nobles!