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— Mais savez-voiis que ce n'est pas la manière de répondre ? Entre compagnons on se doit la déclaration mutuelle de la profession et de la société. Voyons, ne sauriez-vous me dire à qui j'ai affaire, et faut-il que je vous y contraigne?
— Vous ne sauriez m'y contraindre, et il suffit que vous en montriez l'intention pour que je refuse de vous satisfaire.
L'étranger murmura entre ses dents : INous allons voir! Et il serra convulsivement sa canne entre ses mains. Mais au momefit d'entamer le combat, il s'arrêta, et son front s'obscurcit, comme traversé d'un souvenir sinistre. — Écoulez, lui dit-il, il n'est pas besoin de tant dissimuler, je vois que vous êtes un gavot.
— Si vous m'appelez gavot, répondit Pierre, je suis en droit de vous dire que je vous connais pour un dévorant, et telles sont mes idées, que je ne reçois pas plus votre épithète comme une injure, que je ne prétends vous injurier en vous donnant l'épitlièle qui vous convient.
— Vous voulez politiquer, repartit l'étranger, et je vois à votre prudence que vous êtes un vrai fils de Salomon. Eh bien ! moi, je me fais gloire d'être du Saint Devoir de Dieu, et par conséquent je suis votre supérieur et votre ancien; vous me devez le respect, et vous allez faire acte de soumission. A celte condition les choses se passeront tranquillement entre nous.
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— Je ne vous ferai aucune soumission, répondit Pierre, fussiez-vous Maître Jacques en personne.
— Tu blasphèmes? s'écria l'étranger ; en ce cas, lu n'appartiens à aucune société constituée. Tu n'as pas de Devoir, ou bien tu es un révolté, un indépendant, un Renard de liberté, ce qu'il y a de plus méprisable au monde.
— Je ne suis rien de tout cela, répondit Pierre en souriant.
— Gavot, gavot, en ce cas! s'écria l'étranger en frappant du pied. Écoutez, qui que vous soyez. Coterie, Pays, ou Monsieur, vous n'avez pas envie de vous battre, ni moi non plus; et j'aime à croire que ce n'est pas plus poltronnerie de voire part que de la mienne. Je sais qu'il est parmi les gavots des gens assez courageux, et que la prudence n'est pas chez tous, sans exception, un faux semblant de sagesse pour cacher le manque de cœur. Quant à moi, vous ne supposerez pas que je sois un lâche, quand je vous aurai dit mon nom, et je vais vous le dire; vous n'êtes peut-être pas sans avoir entendu parler de moi sur le tour de France. Je suis Jean Sauvage, dit la terreur des gavots de Carcassonne.
— Vous êtes, dit Pierre Huguenin, tailleur de pierres, compagnon passant. J'ai entendu parler de vous comme d'un homme brave et laborieux ; mais on vous reproche d'être querelleur et d'aimer le vin .
— Et si vous connaissez si bien mes défauts , reprit Jean Sauvage, vous devez savoir aussi la mal-
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heureuse aventure qui m'est arrivée à Montpellier, avec un jeune homme qui s'était avisé de vouloir me (lire mes vérités.
— Je sais que vous l'avez tellement maltraité qu'il en est resté estropié; et que, si les compagnons des deux partis n'eussent eu la générosité de garder le secret sur celte affaire, l'autorité vous en eût fait cruellement repentir, au défaut de votre conscience.
Le dévorant, outré de la liberté avec laquelle Pierre lui parlait, devint pâle de rage et leva de nouveau sa canne. Pierre, saisissant la sienne, attendait avec une bravoure froide et réfléchie l'explosion de cette fureur. Biais tout à coup, le tailleur de pierres laissa retomber sa canne, et son visage prit une expression noble et douloureuse.
— Sachez, monsieur , dit-il , que j'ai bien expié un moment de délire; car si je suis bouillant et irritable, sachez que je ne suis pas une béte brute, un animal cruel, comme il plaît sans doute à vos gavots de le faire croire. J'ai pleuré amèrement ma faute, et j'ai tout fait pour la réparer. Mais le jeune homme que j'ai estropié ■ n'en est pas moins hors d'état de travailler, pour le reste de ses jours , et je ne suis pas assez riche pour nourrir son père , sa mère et ses sœurs, dont il était l'unique soutien. Voilà donc toute une famille malheureuse à cause de moi , et les secours que je lui envoie, en travaillant (le toutes mes forces, ne suffisent pas à lui pro-
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curer i'aisatice qu'elie aurait dû avoir. Car, moi aussi, j'ai des parents , et la moitié de ce que je gagne leur appartient. Voilà pourquoi, travaillant pour deux familles , je n'amasse rien pour moimême ; et l'on me fait passer pour ivrogne et dépensier sans se douter des efforts que j'ai faits pour me corriger, et du triomphe que j'ai remporté sur mes mauvais penchants. Maintenant que vous savez mon histoire, vous ne serez plus étonné de ce qui me reste à vous dire. J'ai fait serment de ne jamais chercher querelle à personne , et de tout faire pour éviter de nouveaux malheurs. Cependant, je ne puis me résigner à passer pour lâche , et l'honneur de mon Devoir, la gloire des enfants de Maître Jacques doit l'emporter sur mes scrupules. Vous venez de me parler avec une assurance que je ne veux pas châtier et que je ne puis cependant pas subir. Consentez, non pas à me dire qui vous êtes, puisque vous semblez avoir des raisons pour le cacher, mais avouez au moins, par une simple déclaration , qu'iY n^X a qu'un Devoir, et que ce Devoir est le plus ancien de tous.
— S'il n'y en a qu'un, répondit Pierre en souriant , il est évident qu'il n'en est pas de plus ancien ; et si vous exigez que je reconnaisse le vôtre pour le plus ancien de tous, c'est me forcer à reconnaîlre qu'il n'est pas le seul.
Le dévorant fut singulièrement mortifié de cette raillerie, et toute sa colère se ralluma.
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— Je reconnais bien là, dit-il en se mordant les lèvres, l'insupportable dissimulation de votre société. Vous avez pourtant bien compris ma proposition, et vous savez bien que je connais l'existence des faux Devoirs qui prennent insolemment le même titre que nous. Mais soyez sur que nous n'y consentirons jamais, et que les gavots cesseront de se dire compagnons du Devoir, ou qu'ils auront à se repentir de l'avoir fait.
— Ils ne se donnent pas ce nom , répondit Pierre; ils se nomment compagnons du Devoir de iiberlé , afin précisément qu'on ne les confonde pas avec vous autres dévorants, qui n'êtes partisans d'aucune liberté, comme chacun sait.
— Et vous, vous êtes partisans de la liberté de voler le nom et les litres des autres. C'est de quoi il faudra pourtant vous abstenir. Nous vous ferons la guerre jusqu'à la mort , ou jusqu'à ce que vous vous soyez soumis à vous intituler compagnons de liberté, tout simplement.
— Je vous avoue que si cela dépendait de moi , répondit Pierre, on ne se disputerait pas pour si peu de chose. Le mot de liberté est si beau qu'il me paraîtrait bien suffisant pour illustrer ceux qui le portent sur leur bannière. Mais je ne crois pas que les choses s'arrangent ainsi, tant que votre parti le réclamera avec des injures et des menaces. Ainsi, quant à ce qui me concerne, soyez sur qu'aucun compagnon d'aucun Devoir que ce soit, ne me con-
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traindra jamais, par de tels moyens, à proclamer l'ancienneté et la supériorilé de son parti sur un j)arti quelconque.
— Ah çà , vous n'êtes donc pas compagnon ? Je vois que, depuis une heure, vous me raillez, et que vous n'avez de préférence pour aucune couleur. Ceci me prouve que vous êtes un Indépendant ou lin Révolté; peut-être même avez-vous été chassé de quelque société pour votre mauvaise conduite. Je saurai vous reconnaître, et, s'il en est ainsi, vous démasquer en quelque lieu que je vous trouve.
— Toutes vos paroles sont hostiles, et pourtant je reste calme; vos discours respirent la haine et ne provoquent pas la mienne ; vous me menacez, et n'obtenez de moi qu'un sourire : quiconque, sans nous connaître, nous verrait ainsi, en présence l'un de l'autre, ne serait pas porté à vous considérer comme le plus noble et le plus sage des deux. Je ne comprends pas, qu'au lieu de chercher votre gloire dans des paroles de malédiction et des actes de violence, vous ne la cherchiez pas dans des pratiques sages et des sentiments d'humanité.
— Vous êtes un beau parleur, à ce que je vois. Eh bien ! soit; je ne hais pas les gens instruits, et j'ai cherché moi-même à secouer le poids de mon ignorance; j'ai orné ma mémoire des meilleures clïansons de nos poètes , et quoique je n'accepte pas l'esprit des vôtres, je rends justice aux (alonts de quelques-uns de vos chansonniers. Ji' sais que si
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nous avons ya-sans-Crainte de Bordeaux, Fendôme-la-Clef des cœiirSy el tant d'autres , vous avez Marseillais - bon - Accord , Bordelais-la- Prudence , Bourguignon -la -Fidélité , Nantais -Prêt à bien faire, etc., qui ne sont pas sans talent. Mais j'ai reconnu avec chagrin , je l'avoue, qu'il était impossible d'être à la fois auteur et bon ouvrier. Il laut apprendre, pour rimer, bien des choses qui deniandent du temps el qui en font perdre par conséquent. C'est à cause de vos belles paroles, que je crains que vous ne soyez un homme perdu de dettes, ayant rompu son ban ou trahi son Devoir , un brûleur, en un mot.
— Celte crainte ne m'inquiète pas, répondit Pierre ; nous nous rencontrerons peut-être ailleurs et dans des relations plus cordiales que vos manières actuelles n'en marquent le désir. Vous plait-il maintenant de me laisser partir? Je ne puis m'arrèler plus longtemps.
— Vous êtes un homme tort prudent, repartit l'obstiné tailleur de pierres ; n)ais je le suis aussi, et ne me soucie pas de comprometlre ma réputation en vous laissant continuer votre chemin de la sorte.
— Voulez-vous me dire en quoi une rencontre paisible avec un compagnon qui voyage pourrait nuire à votre honneur?
— Les gavols sont si arrogants envers nous (surtout hors do noire présence !) qu'ils nr manquent
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jamais de dire qu'ils oui fait baisser le ton à quelqu'un des nôtres, en les reneonlrant sur le tour de France. Ouand ils n'ont pu (aire prouve de courage en public, ils se vantent de prouesses qui n'ont pas eu de témoins.
— Les dévorants ne se vantent-ils pas aussi quelquefois? N'avez-vous, dans votre société, ni imposteurs, ni faux braves? Vous êtes bien heureux, en ce cas !
— Sans doute, il y a partout des mauvaises tètes et des mauvaises langues ; mais vous n'avez rien à craindre de mes propos, puisque vous me connaissez par mon nom , tandis que vous refusez de me dire le vôtre. Qui me répondra de votre sincérié? Qui vous empêchera de dire à Blois, oîi vous allez sans doute : J'ai rencontré sur mon chemin la Terreur des garofs de Carcassonne, et je l'ai humilié en paroles sans qu'il ait osé me répondre ! ou bien : J'ai refusé le topage à un conipagnoti passant, et, comme il insistait, je lui ai fait mordre la poussière! — Je me soucie peu de l'opinion de vos associés, mais je ne pui'^ me passer de l'estime des miens. Et que penseraient-ils de moi, si de pareils faits leur étaient rapportés? Déjà, n'a-t-on pas cherché à me nuire? N'a-t-onpas dit que depuis l'affaire de Blontpellier, des remords exagérés avaient abattu mon courage? C'est pour cela que, malgré le chagrin que j'en éprouve, je suis forcé, pour garder mon honneur, à ne pas transiger avec vous au-
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1res. Voyons, finissons-en! faites-vous connaître.
— Mon nom ne vons donnera aucune garantie, répondit Pierre. Il n'est pas illustre comme le vôtre. Mais si mon silence engendre vos soupçons, je consens à parier, vous déclarant que je n'entends pas, en cela , me rendre à un ordre de votre part, mais au conseil de ma raison. Je me nomme Pierre Hugucnin.
— Attendez donc ! n'est-ce pas vous que l'on a surnommé VJmi du trait, à cause de vos connaissances en géométrie? N'avez-vous pas été premier compagnon à Nîmes?
— Précisément. Nous serions-nous rencontrés déjà?
— Non; mais vous quittiez cette ville comme j'arrivais, et j'ai entendu parler de vous. Vous êtes un habile menuisier, à ce qu'on dit, et un bon sujet : mais vous êtes un gavot, l'ami, un vrai gavot !
— Et vous, répondit Pierre Huguenin, je vous connais maintenant, vous êtes un homme de cœur. Vos remords pour l'aflaire de Montpellier , et les secours que vous envoyez à la famille û'Hippolyte le Sincère, me l'ont prouvé. Mais vous êtes rempli d'orgueil et de préjugés , et si vous ne secouez pas ces liens misérables, vous vous préparerez bien d'autres regrets.
— Vous prononcez un nom qui réveille bien des souffrances, reprit Sauvage. Si on m'eût laissé
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faire , j'aurais abjuré mon nom '.la Terreur des (javots, pour un nom qui me passa par la tête dans ce temps- là. Je voulais m'appelor le Cœur brisé. Le Devoir ne le permit pas, et il fit bien , car on se serait moqué de moi.
— C'est possible ; mais moi, je vous estime pour en avoir eu la pensée.
— Si vous n'étiez pas de Salomon vous ne seriez pas si touché de cela. Si j'avais tué un renard du père Soubise, vous y seriez fort indifférent, et pourtant je ne me le reprocherais pas moins.
— Je vous trouverais aussi coupable de l'avoir fait, et je vous estimerais également de le réparer comme vous faites.
— D'où vient cela? Vous êtes donc mécontent de vos gavots?
— Nullement. Mais je sui^, comme vous, le fils d'un père plus humain et plus illustre que Salomon ou Jacques.
— Que voulez-vous dire? Y a-t-il une nouvelle société qui se vanled'un fondateur plus fameux que les nôtres ?
— Oui. Il y a une plus grande société que celle des gavots et des dévorants : c'est la société humaine. Il y a un maître plus illustre que tous ceux du Temple, et tous les rois de Jérusalem et de Tyr : c'est Dieu. Il y a un Devoir plus noble, plus vrai, que tous ceux des initiations et des mystères : c'est le devoir de la fraternité entre tous les hommes.
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Jean le dévorant resta interdit, et regarda Pierre le gavot, d'un air moitié méfiant, moitié pénétré. Enfin il s'approcha de lui et fil le geste de lui tendre la main ; mais il ne put s'y résoudre, et la retira aussitôt.
— Vous êtes un homme singulier, lui dit-il, et les paroles que vous médites m'enchaînent malgré moi. Il me semble que vous avez beaucoup réfléchi sur des choses dont je n"ai pas eu le temps de m'occuper, et qui, cependant, m'ont tourmenté comme des cris de la conscience. Si vous n'étiez pas un gavot, il me semble que je voudrais vous connaître intimement et vous taire parler de ce que vous savez ; mais mon honneur me défend de contracter amitié avec vous. Adieu ! puissiez-vous ouvrir les yeux sur les abominations de votre Devoir de liberté, et venir à nous qui, seuls, possédons l'ancien, le véritable, le très-saint Devoir de Dieu. Si vous aviez pris la bonne voie , j'aurais été heureux de vous y faire admettre et de vous servir de répondant et de parrain. Votre nom eût été : Pierre le Philosophe.
Ainsi se quittèrent les deux compagnons, chacun emportant la pensée , quoique chacun à un degré différent, que ces distinctions et ces inimitiés de compagnonnage étouffaient bien des lumières et brisaient bien des sympathies.
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Vers le soir, Pierre Hiiguenin arriva sur les bords de la Loire. A la vue de ce beau fleuve qui promenait mollement son cours paisible au milieu des prairies, il se sentit tout à coup comme soulagé de la pesante chaleur du jour, et il marcha quelque temps sur le sable fin, par un sentier tracé dans les oseraies de la rive. 11 apercevait déjà, dans le lointain, les noirs clochers de Blois et les hautes murailles du sombre château où périrent les Guise , et d'où s'évada, plus tard , Marie de fliédicis , prison-
nière do son fils. Mais en vain il doubla le pas ; il vit bientôt qu'il lui serait impossible d'arriver avant l'orage. Le ciel était charge de lourdes nuées, dont les eaux reflétaient la teinte plombée. Les osiers et les saules du rivage blanchissaient sous le vent, et de larges gouttes de pluie commençaient à tomber. Il se dirigea vers un massif d'arbres , afin d'y chercher un abri, et bientôt, à travers les buissons , il distingua une maisonnette assez pauvre , mais bien tenue, qu'à son bouquet de houx , il reconnut pour un de ces gîtes appelés bouchons dans le langage populaire.
Il y entra, et à peine eut-il passé le seuil, qu'il fut accueilli par une exclamation de joie. — Fillepreux, l'Ami du trait ! s'écria l'hôte de cette demeure isolée : sois le bienvenu, mon enfant! — Surpris de s'entendre appeler par^son nom de gavot, Pierre, dont les yeux n'étaient pas encore habitués à l'obscurité qui régnait dans la cabane, répondit : J'entends une voix amie, et pourtant je ne sais où je suis. — Chez ton compagnon fidèle , chez ton frère de liberté, répondit l'hôte en s'approchanl de lui les bras ouverts : chez Fmidois la Sagesse!
— Chez mon ancien , chez mon vénérable ! s'écria Pierre en s'avançant vers le vieux compagnon, et ils s'embrassèrent étroitement; mais aussitôt Pierre recula d'un pas en laissant échapper une exclamation douloureuse : raudois la Sagesse avail nue jambe de bois.
— Eh mon Dieu , oui ! reprit le brave homme, voilà ce qui m'est arrivé en tombant d'un toit sur le pavé. Il a fallu laisser là l'état de charpentier, et ma jambe à l'hôpital. Mais je n'ai pas été abandonné. Nos braves frères se sont cotisés, et du fruit de leur collecte, j'ai pu acheter un petit fonds de marchand de vin, et louer cette baraque, où je fais mes affaires tant bien que mal. Les pêcheurs de la Loire et les fromagers de la campagne ne manquent guère de boire ici un petit coup en s'en revenant chez eux , quand ils ont fait leurs affaires au marché de Blois. Ceux-là m'appellent la Jambe de Bois; mais nos anciens amis, les bons compagnons qui résident dans le pays, et qui viennent souvent, le dimanche , manger du poisson frais et boire le vin du coteau sous ma ramée de houblon, appellent mon bouchon le berceau de la sagesse. Ce sont des jours de fête pour moi. Tout en leur versant, avec modération, mon nectar à deux sous la pinte, je leur prêche la sagesse, l'union, le travail, l'étude du dessin; et ils m'écoutent avec la même déférence qu'autrefois; nous chantons ensemble nos vieilles ballades, la gloire de Salomon, les bienfaits du beau devoir de liberté, et du beau tour de France, les malheurs de nos pères en captivité , les adieux aux pays, les charmes de nos maîtresses... Ah! pour ces chansons-là, je ne les chante plus avec eux; Cupidon et iajandie de bois ne vont guère de compagnie : mais je souris encore à leurs amours,
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et je ne proscris de nos doux feslins que les chants de guerre et les satires; car la sagesse n'est pas boiteuse et la mienne marche toujours sur ses deux jambes. Tu vois que je ne suis pas si malheureux !
— Mon pauvre Vaudois! repondit Pierre, je vois avec plaisir que vous avez conservé votre courage et votre bonté. Mais je ne puis me faire à l'idée de cette jambe qui ne vous portera plus sur les échelles et sur les poutres de charpente. Vous, si bon ouvrier, si habile dans voire art, si utile aux jeunes gens de la profession !
— Je leur suis encore utile, répondit Vaudois la Sagesse ; je leur donne des conseils et des leçons. Il est rare qu'ils entreprennent un voyage de quelque importance sans venir me consulter. Plusieurs m'ont offert de me payer un cours de dessin, mais je le leur Jais gratis, il ferait beau voir qu'après s'être cotisés pour me procurer mon établissement, ils ne me trouvassent pas reconnaissant et désintéressé envers eux ! C'est bien assez, c'est déjà trop, qu'ils payent ici leur ccot. Aussi, comme je suis content, comme je suis fier, quand j'en vois qui passent devant ma porîe, et qui refusent d'entrer, faute d'argent dans la poche ! Cela arrive bien quelquefois ; alors je les prends au collet, je les force de s'asseoir sous mon houblon, et, bon gré, mal gré, il faut qu'ils mangent el qu'ils boivent. Brave jeunesse! que d'avenir dans ces âmes-là !