‹ Le compagnon du Tour de France (volume 4)Chapitre 5 sur 12 · DU TOIR BE FP,A,P«CE · texte numérisé non relu

DU TOIR BE FP,A,P«CE

— Un avenir de courage, de persévérance, de talent, de travail, de misère et de douleur! dit Pierre en s'asseyant sur un banc et en jetant son paquet sur la table avec un profond soupir.

— Qu'est-ce que j'entends là? s'écria la jambe de bois; oh ! oh ! je vois que mon fils VAvii du trait manque à la sagesse! Je n'aime pas à voir les jeunes gens mélancoliques. Vous avez besoin de passer une heure ou deux avec moi, pays Viliepreux ; et, pour comnïencer , nous allons goùler ensemble.

— Je le veux bien ; la moindre chose me suffira, répondit Pierre en le voyant s'empresser de courir à son buffol.

— \ ous ne commandez ;tas ici, mon jeune maître, reprit avec enjouement le cliarpenticr. Vous ne ferez pas la carte de votre repas; c;ir vous n'êtes pas à l'auberge, mais bien chez votre ancien, qui vous invile et vous traite.

Alors la jambe de bois, avec une merveilleuse agilité, se mit à courir dans tous les coins de sa maison et de son jardin. Il tira de sa poissonnière deux belles tanches qu'il mit dans la poêle; et la friture commença de frémir et de chanter sur le feu, tandis que la pluie battait les vitres en cadence, et que la Ivoire, bouleversée par l'ouragan, mugissait au dehors. Pierre voulait empêcher son hôte de prendre tous ces soins; mais quand il vit qu'il avait tant de plaisir à lui faire fête, il l'aida dans

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ses fonctions de maîlre d'hôtel et de cuisinier.

Ils allaient se mettre à table, lorsqu'on frappa à la porte.

—Allez ouvrir, s'il vous plaît, dit Vaudois à son hôte, et faites les honneurs de la maison.

Mais il faillit laisser tomber le plat fumant qu'il tenait dans ses mains, lorsqu'il \ill'Jmi du trait et le nouvel arrivant sauter au cou l'un de l'autre avec transport. Ce voyageur couvert de boue et trempéjusqu'aux os, n'était rien moins que l'excellent compagnon menuisier Amaury, dit Nantais le Corinthien, un des plus fermes soutiens du Devoir de libe^rté, l'ami le plus cher de Pierre Huguenin, en outre un des plus jolis garçons qu'il y eût sur le tour de France.

— C'est donc le jour des rencontres ! s'écria Vaudois, à qui Pierre avait conté son aventure avec la Terreur des gavots deCarcassonne. Voici un de nos frères, sans doute ; car vous vous donnez une accolade de bien bon cœur.

Aussitôt que le bon Vaudois sut que son hôte était l'ami de Pierre et l'enfant de son Devoir, il fit flamber son feu, invita le Corinthien à s'approcher, et lui prêta même une veste, de peur qu'il ne s'enrhumât pendant qu'il faisait sécher la sienne.

Tandis que le jeune homme se réchauffait, car toute pluie d'orage est froide malgré l'été, le soleil reparaissait aux deux assombris, la nuée s'envolait lentement vers l'est, et l'arc-en-ciel, répété dans la

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Loire, élevait un pont sublime, de l'onde au firmament. Bientôt le temps fut si pur, l'air si doux, et la terre si riante, après cette généreuse ondée, que les heureux compagnons mirent le couvert sous la ramée. Quelques gouttes de pluie tombèrent bien, du calice des fleurs humides, sur le pain des voyageurs; mais il ne leur en parut pas moins bon. Les chèvrefeuilles du père Vaudois exhalaient un doux parfum; son merle apprivoisé chantait d'une voix mélodieuse sur le buisson voisin, le soleil s'abaissait vers l'horizon, la Loire était en feu, et les poissons y traçaient mille cercles étincelants. Celle belle soirée, la joie de retrouver deux amis si parlails, rynimalion qu'un vin, peu délicat sans doute, mais naturel et pur de toute fraude, faisait circuler dans les veines, les sages propos de Vaudois, les aimables épanchements d'Amaury, tout contribuait à élever aux plus hautes régions les nobles penséesde Pierre Huguenin, ou de Fillepreux l' Ami du trait y comme l'appelaient ses compagnons. Mais à mesure que la nuit se faisait autour de lui, il redevint triste. Sa voix ne se mêla plus à celle de ses deux amis pour fêler Fheurettse rencontre, les douceurs de la vie errante , la gloire de la menuiserie, et tous ces beaux textes qui inspirent aux compagnons des chants si naïfs et souvent si poétiques. Amaury, qui l'avait vu souvent rêveur, ne s'en étonna guère; mais Vaudois, qui élait un homme du bon vieux temps, et qui ne comprenait rien à la mélancolie, lui fit reproche de la sienne.

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— Jeune homme, lui dil-ii , poi'.rquoi Ion front s'esl-il obscurci en même lem[;s que l'horizon? Trois-lu que ie soleil ne se lèvera pas demain? L'amitié n'a-l-elle de pouvoir sur loi que pendant une licure? As-tu trop d'esprit et de science pourteconijilaire à la gaieté de tes pareils? Voyons! pourquoi CCS soupirs qui l'échappent, et ces regards qui se détournent de nous? As-tu quoique chagrin? Tu nous a dit qu'au retour de tes voyages, tu avais retrouvé ton vieux père en bonne santé, que vous vivez en bonne intelligence, que l'ouvrage ne vous manquait pas : que peux-tu donc désirer?

— Je l'ignore, répondit Pierre. Je n'ai point à me plaindre ortdus , et pourtant je ne me sens pas heureux comme je l'étais avant de quitter mon village, ol comme je l'ai été durant les premières années de mon tour de France. Depuis que j'ai regardé dans d'autres livres que ceux qui concernent exclusivement ma profession, je me suis senti agité, tantôt de joies exaltées, tantôt de souffrances amères. Je puis me rendre à moi-même ce témoignage, que je ne me suis point abandonné à ces vaines émotions ; mais je les ai ressenties profondément, et je ne m'en suis jamais bien relevé. Je pense à trop de choses j)our m'absorber dans la jouissance d'une seule. Les honnêtes plaisirs du repos, et l'enjouement d'une société aussi aimable que la vôtre, ne sauraient captiver mon âme au delà d'un certain temps; c'est un tort, c'est une maladie, c'est peut-

êlrc un vice. Mais je sens toujours au dedans d ■ moi quelque chose qui me presse et me domine; j'entends une voix qui me dit tout bas : Marche , travaille; ne t'arrête pas ici , ne le contente pas de cela; tu as tout à apprendre, tout à faire, tout à conquérir , pour remplir ta vie comme tu le dois . Mais dès que je me remets à l'œuvre , un abattement affreux, une crainte mortelle s'empare de moi. La voix me dit : Que fais-tu là? à quoi sert la peine? où tendent les efforts? crois-tu être plus habile qu'un autre? espères-! u changer ta destinée en usant tes forces et tes jours à ce travail grossier? ton avenir est-il si magnitique qu'il faille lui sacrifier la jouissance du présent? Et, dans cette alternative d'ardeur et de dégoût , ma vie s'écoule comme un rêve confus dont ma mémoire ne fixe aucune phase , mais dont la fatigue soûle se fait sentir. 0 mes amis! expliquez-moi ce mal qui me ronge. Si je suis coupable ( et je le crois , car je ne suis pas sans remords), éclairez-moi , et remettezmoi dans le bon chemin.

Amaury le Corinthien avait écouté ce discours avec une tristesse sympalhique , et Vaudois avec une stupeur profonde. Le jeune ho'nmc comprenait celte souffrance, sans la partager. Moins initié que l'Ami du trait aux angoisses de la réflexioij , il l'était assez Ui-anmoins pour connaître la cause de son niai; mais l'invalide, philosophe par nature, tra;iq!ii!l<' par bon sens, et content p:ir habitude,

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no pouvait s'expliquer l'inquiélude qui s'attache à la nouvelle génération.

— Il faut que ta conscience ail quelque chose de Irop lourd à porter, lui rcpondit-il, ou que ton amour pour l'étude t'ait conduit à l'ambition. J'ai connu quelques jeunes gens avides qui , à force de vouloir s'élever au-dessus de leur position, sont restés au-dessous de ce qu'ils eussent été avec plus de simplicité cl de résignation. Je crois, mon pauvre Villepreux, que lu désires la richesse ou la réputation outre mesure. Tu veux que ton nom domine tous les noms illustres du tour de France; ou bien tu rêves une fortune, une belle maison, des terres, une grosse maîtrise. Tout cela peut l'arriver , puisque tu as du talent , du zèle , un père bien établi, un petit héritage à recueillir, ainsi que tu l'avoues loi-même. Tant d'avantages devraient suffire à ton contentement. Mais ceci est une chose que j'ai remarquée souvent et que je ne puis comprendre : plus l'homme possède, plus il désire; plus il réussit, plus il veut entreprendre; et plus il a renversé d'obstacles, plus il s'en crée de nouveaux. C'est peut-être un bienfait de la Providence que d'ôler le désir à ceux qui n'ont point sujet d'espérer. Parle-moi des gueux pour èlre stoïcietis. J'ai oui dire que le fondateur de cette morale fut un esclave. J'ai oublié son nom : mais ce fut bien un vrai pauvre diable, puisqu'il eut tant de raison et de patience. Allons! c'est bien certaiîi : la richesse est un

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grand mal, la science un grand poison, le génie une mauvaise fièvre. Et pourtant, il faut de tout cela, et tous tant que nous sommes nous courons après.

Quand Vaudois la Sagesse eut prononcé cet arrêt que Pierre écouta avec tristesse et recueillement, Amaury , consulté par les regards de son ami , prit la parole à son tour.

— Moi, sans vous offenser, dit-il , je pense que l'ambition n'est pas un mal , et que le succès n'est point un crime. Pourquoi étudions-nous? c'est pour avancer dans la science ; et quand nous en tenons un peu, nous l'appliquons à l'édifice de notre fortune. Et pourquoi cherchons-nous à nous enrichir? c'est pour arriver au repos. Otez-nous tous ces désirs, tous ces besoins :que sommes-nous? des ignorants, des paresseux, quand nous ne sommes que cela; car la grossièreté engendre le vice, et qui dit fainéant parmi nous , dit un ivrogne, un débauché , un brutal , un sans cœur. Voyons , père Vaudois ! vous voici arrivé au repos. Voire infirmité vous prive de voire travail ; mais l'estime de vos frères vous a restitué ce qui vous était du, ce que vous eussiez acquis par vous-même : c'est justice. Vous voilà dans une sorte de bien-être qui est légitime, et que vous pouvez regarder comme voire propre ouvrage, puisque l'homme qui travaille bien et qui se conduit bien a droit à une récompense. Ditesnous à quoi vous passez votre temps désormais , et ce qui occupe voire esprit aux heures où la clien-

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Lè!c ne vous tient pas en haleine. Vous lisez , car voilà des livres sur un rayon. Vous tracez des plans lie charpente, car voici de jolis modèles et de bons lavis de trait. Vous vous livrez à la poésie, car vous avez recueilli avec soin tous les vieux chants de votre Devoir; vous les savez par cœur, et voilà des cahiers écrits de votre main (et très-bien écrits, vraiment !), où vous avez restitué aux vieux auteurs tout ce que la mauvaise mémoire , ou l'ignorance des chanteurs vulgaires, avait mutilé et corrompu. Vous ne vous êtes donc pas arrêté au milieu de votre vie pour obéir tristement à la fatalilé qui vous faisait impotent , solitaire, inuùle, désolé? Vous avez , au contraire, fait un nouveau bail avec l'avenir; vous avez cultivé votre intelligence, soigné votre écriture et perl'ectionné voire orthographe, orné votre mémoire, étudié la science, la morale, et même la politique; car j'ai vu tout cela en \ious. ÎMifin, vous avez obéi à une secrète ambition qui vous défendait de subir l'arrêt de l'adversité . et qui ne se fût pas contentée des plaisirs de la table et des profils du petit négoce. Vous êtes doiic un ambitieux, un rêveur, un fou, vous aussi, avec toute votre sagesse? Voyons, répondez a cela, mon philosophe !

— Villepreux , ion ami parle comme un livre , dit le Vauuois, un peu flatté intérieurement des éloges qu'il recevait sous forme de dilemme ; et je vois bien qu'il a raison , car je m'onimicrais cruel-

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lemeiil dans ma solitude, si je n'axais pas le goùi des livres , des chansons aacie:uies et nouvelles , des almanachs, et des co.iversations insiructives avec les voyageurs qui s'arrêtent sous mon berceau. Mais pourquoi trouvé-je tant d'amusement à louî. cela? Je veux bien être ambitieux, mais vous conviendrez que je ne suis pas triste? Les soufTiance-; dont parle l'Ami du trait , je ne les ai jamais éprou vées; je n'ai été malheureux qu'une fois dans ma vie : c'est lorsque j'ai vu ma pauvre jambe sortir de mon lit sans moi, et que je me suis dit que mes bras et ma tête ne me serviraient plus de rien. Mais les amis sont venus, et m'ont prouvé que cela servirait encore , et j'en ai bien rappelé ! Cependant un regret, un désir m'agite. Je voudrais revoir ma nionlagne, mou pays de Vaud , ma Suisse, quoique je n'y connaisse plus quasi personne. 3Iais enfin c'est un rêve , et , lié que je suis au rivage de la Loire , par la reconnaissance et l'amitié, je soupire bien un peu. Je regarde les nuages du couchant qui s'auioncellent là-bas en grosses masses blanches , dorées, argentées, pourprées, comme le Mont- Blanc. Voici, dans mon jardin, un ruisseau que j'ai creusé moi-même et qui s'appelle le Rhôac. Cette butte où j'ai planté des rosiers et des lilas , c'est le Jura. Tout cela m'amuse et me console. J'ai quelquefois une larme au bord des yeux; et puis je fais quelques vers , et je les chante ; et je suis heureux , au bout du compte. Il y a donc dcu\

sortes d'ambition : une qui souffre toujours et ne se contente de rien ; une autre qui réjouit l'âme et s'arrange de peu. Ne saurais-tu prendre la mienne, pays Fillepreux?

— Vous avez dit tous deux des choses bien vraies, reprit Pierre Huguenin , et pourtant aucun de vous n'a rais le doigt sur la plaie. Je ne suis pas meilleur chirurgien que vous , et mon cœur saigne sans que je sache d'où, s'échappent le sang, l'espoir et la vie. Pourtant je puis, devant Dieu et devant vous, faire un serment : c'est que je ne désire rien au delà de ma condition , si ce n'est quelques heures de plus par semaine pour me livrer à la rêverie et à la lecture. Ni gloire, ni richesse ne me tente, je le jure encore et sur l'honneur ! Pensez-vous que la légère privation dont je me plains suflise à nie rendre malheureux? Je ne le crois pas. Le mal a sa source plus haut. Peut-être ce mystère s'éclaircira-t-il avec le temps. Jusque-là je souffrirai en silence , je vous le promets , et je nechercherai jamais à décourager les autres.

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Quand la nuit fut tout à fait tombée, Pierre se disposa à partir pour Biois avec Amaury qui s'y rendait aussi. Il n'avait pas voulu troubler l'entretien philosophique du souper par la préoccupation de ses propres affaires; mais il lui tardait de se trouver seul avec son ami. Le Vaudois les supplia tous deux de passer la nuit sous sou toit; mais ils alléguèrent que tous leurs moments étaient comptés. Le Corinthien promit que, s'il s'arrêtait à Blois, comme il en avait le dessein , il reviendrait souvent vider une bouloille de bière sous le berceau de la

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sagesse; et l'icrre, qui songe lil à reprcaijre le plus lot possible le chemin de son village, s'engagea à s'arrêter quelques inslants au retour , pour serrer, au passage, la main du vieux charpentier. L'orage avait inondé, en plusieurs endroits, i'oscraicoù serpente le chemin. L'invalide leur en enseigna un plus sur, et les guida lui-même pendant un quart de lieue, marchant devant eux avec une agilité et une adresse remarquables. (^)uand il les eut mis sur la route . il leur souhaita le bonsoir et la bonne chance.

— Allons, leur dit-il, je vous reverrai bienlùt ; car, certes, vous allez tous deux rester à Blois. j'irai vous y voir, si vous ne venez pas chez moi. Je ne vais pas souvent à la ville, mais il y a des occasions... et celle qui se prépare...

— Quelle occasion? demanda l'Ami du trait.

— C'est bon , c'est bon, repartit Vaudois. Vous ;ivez raison de ne pis parler de cela. Je ne suis pas de votre métier, et je suis censé ne rien savoir. J'estime la discrétion , et ne veux point la confondre avec la méfiance en ce qui me concerne ; quoique , après tout, quand on est du même Devoir, on pourrait bien se confier certaines choses... Nim porte ! l'affaire est encore secrète , et vous ferez bien de n'en pas causer avant qu'elle éclate. Au revoir donc , et le grand Salomon soit avec vous ! [ia lune est levée : prenez à droite , et puis à gauche , il puis tout droit jusqu'rà la chaussée.

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]| leur scrrji la niain , el r('{:i'il le chemin (Je sa Itaïaque. Mais les deux amis eiilendireitl ioiiglefi:ps sa voix mâic et acceiiluée chanter . en se peidanl peu à peu. ces derniers couplets d'une loiiguc el naïve chanson dont il était l'auteur :

Jailissur'c beau tour île France, Je promenais mes |;a> trranls; Je n'allais point en diligence, J'avais deux jambes el. vingt ans; J'avais alors benne prestance, Travail, amour , et l'âge heureux :

Je n'ai gardé que l'espérance, Bon pied, bon œil el cœur joyeux.

Amis, sur ce beau tour de France, J'ai bien la.-sé mes pieds poudreux ; Dans les chantiers de la Provence, J'ai fatigué mes bras nerveux; Dans les rêves de la scievce, J'ai consumé mon âge heureux :

Dans les bras de la Providence , Je repose mon cœur pieux.

— Digne et i)rave homme! dit Pierre en s'arrèlant pour l'eniendre encore. Amaury, Amaury, n'est-ce pas une belle chose que la chanson d'un homme de bien? Cette voix mâle et (orte qui remplit la campagne, jetant ses rimes sans art à tous les échos , n'esL-elle pas comme l'hymne de triomphe de la conscience ? Tenez , nous voici sur la chaussée : cette belle voilure qui roule légèrement emportel-il des coeurs aussi purs . répand-cile des

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chants aussi suaves? Non! pas une voix humaine ne s'échappe de cette maison ambulante , où toutes les aises de la vie accompagnent le riche. Voici un marchand voyageant sur un bon et fort cheval ; il porte une lourde valise, et la crosse de ses pistolets brille au clair de la lune. Voyez pourtant! il nous craint, il nous soupçonne... Il relient la bride de son cheval, et prend l'autre revers du chemin, pour éviter de passer près de nous. Son cheval est chargé d'or, et son âme de soucis; sa marche est inquiète et silencieuse. Pauvre trafiquant , entends-tu cette cadence joyeuse, là-bas au fond du ravin de la Loire? Supposes-tu que ce chant sonore soit celui d'un vieillard invalide, sans famille, sans argent, sans armes , et sans autre appui qu'une jambe de bois et le cœur de quelques amis aussi pauvres que lui?

— Ce que tu dis me frappe, reprit Amaury, et, je ne sais pourquoi , je me sens les yeux pleins de larmes en écoutant cette chanson. Explique-moi ceci, Pierre, toi qui expliques tant de choses?

— Dieu est grand et l'homme aussi ! répondit Pierre avec un soupir.

— Qu'enlendez-vous par là? reprit son camarade.

— Jl y aurait trop à dire, mon Corinthien , et le mieux sera de parler d'autre chose , dit l'Ami-dutrait en reprenant sa marche. Tu as à m'expliquer les dernières paroles que Vaudois nous disait en

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nous quittant. J'ignore de quelle grande affaire et de quel grand secret il voulait parler.

— Coninioiit ! s'écria Aniaury , ignores-tu ce qui se passe à Blois, entre les dévorants et nous? Je pensais que tu avais reçu une lettre de convocation et que tu te rendais à l'appel de nos frères.

— Je vais à Blois pour une affaire toute personnelle, et dont la moitié est faite , ami , si je ne me Halte pas d'un vain espoir.

Ici Pierre expliqua au Corinthien le besoin qu'il avait de deux bons ouvriers, pour l'aider dans son travail, et lui lit part du désir qu'il éprouvait de commencer par lui son embauchage. Il lui vanta la beauté du travail auquel il désirait l'associer, lui ût des oflres avantageuses, et le pria ardemment de ne pas les rejeter.

— Sans doute, ce serait un grand contentement pour mon cœur de travailler avec toi, lui répondit Amaury, et tes offres sont au-dessus de mes prétentions ; mais tu vas juger toi-même si je puis user de ma liberté dans ce moment. Apprends donc que notre Devoir de liberté va jouer la ville de Blois contre le Devoir dévoranl.

Comme tous nos lecteurs ne comprendront peutêtre pas, aussi bien que Pierre Huguenin fut à portée de le l'aire, cette étrange révélation, nous leur expliquerons en peu de mois de quoi il s'agissail. Quand deux sociétés rivales onl établi leur Devoir dans une ville, il est rare qu'elles y puissent rester 1. 11

cil paix, la moindre infracliori à la irève lacileinciit coiisenlie amène d'éclalaiiies ruptures. Au moindre sujet, et pat fois sans sujet, oii se dispute Toccupation exclusive de la ville, et la discussion se poursuit souvent des années entières, au milieu d'épisodes sanglants. Enfin, quand les disputes, les débats oratoires, et les coups, n'ont rien (et miné entre partis égaux en obstination, on îorce et en prétentions, il y a un dernier moyen de trancher la question : c'est de jouer la ville , c'esl-à-dire le droit d'occuper les lieux et d'exploiter les travaux, à l'exclusion de la partie perdante. Il y a aujourd'hui cent dix ans (ceci est un t'ait historique) que les tailleurs de pierres de Sakmon , autrement dits compagnons étrangers ou lovps, jouèrent la ville de l>yon pour cent ans contre les tailleurs de pierres de maître Jacques, dits compagnons passants ou lotips-yaiovx. Ces derniers la perdirent, et, durant cent ans, le pacte lut observé rigoureusement. Aucun compagnon passant ne mit le pied sur le domaine des compagnons étrangers. Mais, dans ces derniers temps, le terme du traité étant expiré, les bannis se crurent en droit d»; revenir exploiter U!i pays redevenu libre, l.es enlanls de Salonion n'en jugèrent pas ainsi ; ils trouvaient la position bonne, et prétendaient que cent ans de possession devaient leur constituer un droit imprescriptible. On parlementa, on ne s'entendit point ; on se battit, l'autorité intervint pour séparer les com.batlanls. Plusieurs

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champions des deux partis avaient coniniis <le (e!s exploits, qu'ils lurent envoyés en prison, et même aux galères. Mais la loi , ne protégeant pas et n'avouant pas ce mode d'organisation du travail en sociétés maçonniques, ne put terminer le différend. La cause est pendante devant les tribunaux secrets du compagnonnage, et il est à craindre que bien des héros du tour do France n'y sacriiicat encore leur sang ou leur liberté. Espérons pourtant que les letitatives philosophiques de quelques-uns île ces compagnons, esprits éclairés et généreux , qui ont entrepris récemment le grand œuvre d'une fusion entre tous les devoirs rivaux, vaincront les préjugés qu'ils conibatlent et feront triompher le principe de fraternité.

Il nous reste un mot à dire sur le genre d'épreuve à laquelle on a soumis jusqu'à présent ces débals. On ne s'en remet pas au sort, mais au concours. De part et d'autre, on exécute une pièce d'ouvrage, équivalente à ce que, dans les antiques jurandes, on appelait le chef-d'œuvre. Tout le monde sait que, dans l'ancienne organisation par confréries ou corporations, nul ne pouvait être admis à la maîtrise, sans avoir présenté cett- pièce au jugement des syndics, jurés et garde-métier chargés de constater la capacité de l'aspirant. Hotïmann a consacré un de ses contes (celui qu'il eût pu, à bon droit, appeler lui-même sin chef-d'œuvre). Maître Martin le Tonnelier, h poétiser celte belle phase de la jeu-

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liesse de lappreiili, qui reiilerme la présentation à la maîtrise, l'exécution du chef-d'œuvre , la réception du nouveau maître, etc. Aujourd'hui que la maîtrise n'est plus un droit conquis et disputé, mais un fait libre et facultatif, on ne voit plus reparaître publiquement ' le chef-d'œuvre que dans les défis du contpagnonnage. Lorsqu'il s'agit de jouer une ville , le concours s'établit. Chaque parti choisit, parmi ses membres les plus habiles, un ou plusieurs champions qui travaillent avec ardeur à confondre l'orgueil des rivaux, par la perfection d'une pièce difficile, proposée au concours. Le jury est composé d'arbitres choisis indifféremment dans les divers Devoirs, et queiqueffis parmi des maîtres étrangers à toute société, ou d'anciens compagnons retirés de l'association et réputés intègres, et le plus souvent parmi des gens de l'art. Leur sentence est sans appel. Quelque mécontentement, quelques secrets murmures qu'elle excite, le parti vaincu dans son représentant est forcé de quitter la place pour un temps plus ou moins long, suivant les conventions réglées avant l'épreuve.

Telle était la crise décisive où se trouvaient les Devoirs deBlois à l'approche de Pierre et d'Amaury. Les gavots n'occupant Blois que (iepuis quelques années, soutenaient, pour s'y maintenir, contre les

■ On l'exige dans certain^ corps ilY'l ;t pour la récepliuu du compagnon.

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aulnes sociétés plus anciennement établies , des luttes violentes. Déjà la guerre avait éclaté sur plusieurs points. Les charpentiers drilles ou du père Soubise n'étaient pas moins acharnés que les menuisiers dévorants contre les menuisiers gavots. En face de tant d'ennemis menaçants , ces derniers avaient dû songer à se préserver, du moins, de la violence des menuisiers, par la trêve que nécessite un concours; et, à l'égard des charpentiers, ils se flattaient de les tenir en respect par une attitude hautaine et courageuse. Amaury étant un des meilleurs menuisiers parmi les gavots, avait été mandé parle conseil de son ordre, et se préparait, avec une vive émotion de crainte et de joie, à entrer en lice, avec plusieurs artisans de mérite, ses émules, contre l'éliie des artistes dévorants.

Ce ne fut pas sans un peu d'orgueil qu'il en Gt la confidence à son ami ; mais il ajouta aussitôt avec une modestie affectueuse et sincère :

— Je m'étonne bien, cher Villepreux . d'avoir été appelé, et de voir que tu ne l'es pas ; car , s'il y a un ouvrier supérieur à tous les autres, et en toutes choses, ce n'est pas le Corinthien, mais bien l'Ami du trait.

— Je n'accepte cet éloge que comme une douce et généreuse illusion de lo.i amitié pour moi , répondit l^ierre. Riais quand même je serais assez fou pour croire au mérite que tu m'attribues, je serais mal fondé à me plaindre de l'oubli où on me laisse.

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Cet oubli, je l'ai cherciié, je le l'avoue, et j'en sortirais à mon corps délendant. Lorsque après quatre ans de pèlerinage , j'ai repris le chemin du pays , j'ai agi de manière à ce que ma retraite ne fût point remarquée sur le tour de France. Je n'ai point fait d'adieux solennels ; je suis parti un beau matin après avoir rempli tous mes engagements, et m'êlre acquitté de tous les services rendus, par des services équivalents. Je ne pense pas que personne ait eu rien à me reprocher; et si l'on maccuse d'un peu de bizarrerie, nul ne peut m'accuser d'ingratitude. J'avais besoin de sortir de cette vie agitée , j'avais soif de l'air natal. Tout ce qui pouvait me retenir un jour de plus, me semblait une cotilrainte ; et depuis deux mois que je travaille auprès de mon père , je n'ai renoué aucune relation avec mes anciens amis.

— Pas même avec moi! dit Amaury d'un ton de reproche.

— Je comptais sur la Providence qui nous rassemble aujourd'hui , et j'éprouve un si grand besoin de vivre près de toi , que je ne comprends pas de plus douce joie que celle de t'emmener, si je puis. Mais écrire à ceux qu'on aime quand on souffre, n'est pas toujours un soulagement. Bien au contraire, il est certaines situations morales où l'on n'ose pas s'exprimer, de peur de se décourager soimême ou de décourager celui qui vous est cher. Aurais-je pu d'ailleurs te faire comprendre une

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