V TOL'R DE FR\!1CE
mélancolie que je ne comprends pas moi-même? Tu aurais eu sur mon compte les mêmes soupçons que VaufJois exprimait tantôt. Une lettre ne peut jamais remplacer répancliement d'une entrevue.
— Cela est vrai, dit Amaury 5 mais si ta conduite est naturelle en ceci , la tristesse qui l'a dictée est, de plus en plus, étrange à mes yeux. Je t'ai toujours connu grave, réfléchi, sobre , et fuyant le tumulte; mais je te voyais si cordial , si bienveillant, si ardent à l'amitié, que je ne conçois pas ta sauvagerie actuelle et l'espèce d'éloignement que lu témoignes pour ton Devoir. Aurais-tu subi quelque injustice? tu sais qu'en pareil cas, tu as droit à une réparation. On assemble le conseil, on expose ses griel's, et le chef de la Société prononce équitabiement.
— Je n'ai eu, au contraire, qu'à me louer de mes compagnons, répondit Pierre. J'estime presque tous ceux que j'ai connus particulièrement, et j'en aime ardemment plusieurs. Je crois que mon Devoir est le mieux organisé et le plus honorable de tous; et c'est pour cela qu'après un certain examen des coutumes et des règlements, je l'ai embrassé de prétérence aux autres , où il m'a semblé voir des usages moins libéraux, une civilisation moins avancée . Il est possible que je me sois trompé , mais j'ai agi dans la loyauté de mon cœur, en m'enrôlant sous la bannière blanche et bleue. Nos lois prescrivent le topage , les iiurlcmctits ; et si la coutume gêné-
128 I.K COiMI'AGiVOa
raie nous force encore à croiser souvent la canne , (lu moins l'esprit de notre institution semble interdire les provocations fanatiques que l'esprit des autres sociétés proclame et sanctifie. Mais si tu veux absolument que je te confie les causes du dégoût secret qui s'est emparé de moi, je vais t'ouvrir mon cœur tout entier. Je ne voudrais pas refroidir ton enthousiasme, ni ébr'anler en toi cette foi vive au Devoir, qui est le mobile et le ressort de la vie du compagnon. Pourtant il faut bien que je t'avoue à quel point cette foi s'est évanouie en moi. Hélas! oui, le feu sacré de l'esprit de corps m'abandonne de plus en plus. A mesure que je m'éclaire sur la véritable histoire des peuples, la fable du temple de Salomon me semble un mystère puéril, une allégorie grossière. Le sentiment d'une destinée commune à tous les travailleurs se révèle à moi , et ce barbare usage de créer des distinctions, des castes, des camps ennemis entre nous tous, me parait de plus en plus sauvage et funeste. Eh quoi ! n'est-ce pas assez que nous ayons pour ennemis naturels tous ceux qui exploitent nos labeurs à leur profit? Kaut-il que nous nous dévorioiis les uns les autres? Opprimés par la cupidité des riches, relégués par l'imbécile orgueil des nobles dans une condition prétendue abjecte, condamnés par la lâche complicité des prêtres à porter éternellement, sur nos bras meurtris, la croix du Sauveur dont ils revêtent les insignes sur l'or et la soie, ne sommes-nous pas as-
nn TOUR DE FRVIVCE. 12!»
sez outragés, assez malheureux? Faul-il encore que, subissant rincgalilé qui nous rejette au dernier rang, nous cherchions à consacrer celle inégalité absurde et coupable entre nous? Nous raillons les prétentions des grands; nous rions de leurs armoiries et de leurs livrées; nous avons leurs généalogies en exécration et en mépris : que faisonsnous , cependant, autre chose que de les imiter? Nous nous disputons la préséance dans des sociétés rivales; nous vantons sottement l'antiquité de nos origines; et nous n'avons pas assez de chansons satiriques, assez d'injures, de menaces et d'outrages, pour les sociétés nouvellement formées qui nous semblent entachées de roture et de bâtardise. Sur tous les points de la France, nous nous provoquons, nous nous égorgeons pour le droit de porter exclusivement réquerre et le compas ; comme si tout homme qui travaille à la sueur de son front n'avait pas le droit de revêtir les insignes de sa profession. La couleur d'un ruban placé un peu plus haut ou un peu plus bas, rornemeat d'un anneau d'oreille, voilà les graves questions qui fomentent la haine et font couler le sang des pauvres ouvriers. Quand j'y pense, j'en ris de pitié, ou plutôt j'en pleure de honte.
L'émotion empêcha le jeune réformateur de poursuivre son ardente déclamation. Son cœur était plein; mais il n'avait pas assez de paroles pour répandre l'indignation généreuse qui le suffoquait. Il
s';irrô(a,ia poifririe oppressé;-, ie iront brùlan!. Amaury , Amaury! s'écria-t-il d'utie voix étouffée en saisissant le hras de son compagnon, tu voulais savoir de quoi je souffre; je te l'ai dit, et il me semble que tu dois me comprendre. Je ne suis ni un fou, ni un rêveur, ni un ambitieux , ni un traître; mais j'aime les hommes de ma race, et je suis malheureux parce qu'ils se haïssent.
Crilique impartial (lecteur bénévole, comme nous disions jadis), sois indulgent pour le traducteur impuissant qui te transmet la parole de l'ouvrier. Cet homme ne parle pas la même langue que toi , et le narrateur qui lui sert d'interprète est forcé d'altérer la b.\Tuté abrupte, le tour original et l'abondance poétique de son texte, pour te communiquer ses pensées. Peut-être accuseras-tu ce pâle intermédiaire de prêter à ses héros des sentiments et des idées qu'ils ne peuvent avoir. A ce reproche, il n'a qu'un mot à répondre : inlorme-toi. Quitte les sommets où la muse littéraire se tient depuis si long- I temps isolée de la grande masse du genre humain. Descends dans ces régions où la poésie comique puise si largement pour le théâtre et la caricature ; daigne envisager la face sérieuse de ce peuple pensif et profondément inspiré que tu crois encore inculte et grossier: tu y verras plus d'un Pierre Huguenin à l'heure qu'il est. Regarde, regarde, je t'en conjure, et ne prononce pas sur lui l'arrêt injuste qui le condamne à végéter dans l'ignorance et la
Di; TOIR DE JHA.?;Ci!:. 131
férocilé. Connais ses défauts et ses vices, car il en a, et je ne le les farderai point ; mais connais aussi ses grandeurs et ses vertus : et lu te sentiras, à son contact, plus naïf et plus généreux que tu ne l'as elé depuis longtemps.
Ce qu'il y a d'admirable dans le peuple, c'est la simplicité du cœur: cotle sainte simplicité, perdue pour nous, hélas ! depuis l'énorme abus que iious avons fait de la forme de nos pensées ! Chez le peuple, toute forme est nouvelle, et la vérité sous celle du lieu commun lui arrache encore des larmes d'enthousiasme, et de conviction. 0 noble enfance de Tàme! source d'erreurs fuiiestes, d'illusions sublimes et de dévouements héroïques, honte à qui t'exploite! Amour et bénédiction à qui te ferait entrer dans l'âge viril, en te conservant la pureté sans l'ignorance.
A cause de cette candeur qui réside au fond des âmes incultes, la parole de Pierre Huguenin rencontrait peu d'obstacles dans les bons esprits de sa trem[)e, et celui -de son ami le Corinthien ne se révolta point dans une acre discussion. Il l'écoula longtemps en silence ; puis il lui dit en lui serratit la main: Pierre, Pierre, tu en sais plus long que moi sur tout cela , et je ne trouve rien à te répondre. Je me sens triste avec toi, et ne sais aucun remède à notre mal.
Il y aurait de curieuses recherches à faire, pour découvrir, dans le passé, les causes d'inimitié qui présidèrent à ces dissensions parmi les différentes associations d'ouvriers, dont se plaignait Pierre Huguein'n. Mais ici règne une profonde obscurité. Les ouvriers, s'ils les connaissent, les cachent bien; et je crois fort qu'ils ne les connaissent guère mieux que nous. Que signifie, par exemple, entre les deux plus anciennes sociétés, celle de Salomon et celle de Maître Jacques, autrement dites des Gavols et 1. 12
104 I.i: C'JMPAGIVON
(les Dévorants, aulrement dites encore le Devoir (^x le Devoir de liberté, cette interminable et sanglante question du meurtre d'Hirain dafis les chantiers du temple de Jérusalem, queslion qu'an reste la plupart des compagiions preui'.ent au sérieux et dans le sens le plus matériel? Chaque société renvoie à sa rivale cette terrible accusation; c'est à qui s'en lavera les mains ; on se les couvre de gants dans les solennités de l'ordre, pour témoigner qu'on tst pur de ce crime : (*n se provoque, on s'assomme, on s'étrangle, pour veugcr la mémoire d'Hiram, le conducteur des travaux du temple, égorgé et caché sous les décombres, par une moitié jalouse et cruelle de ses travailleurs. Il y a là sans doute quelque grand lait historique, ou quelque principe vital du passé et de l'avenir du peuple, caché sous une iiction qui n'est pas sans poésie. Mais, comme chez les peuples eulauts, le mythe est pris à la lettre par les ouvriers, véritable race dans l'enfance, imbue de toutes les illusions crédules, de tous les instincts indomptés, de tous les élans tendres et candides de renfance. Oui, chère et merveilleuse lectrice, le peuple vous représente un géant au berceau, qui commence à sentir la vie déborder de son sein puissant, et qui se lève pour essayer des pas incertains au bord d'un abîme. Qui de lui ou de nous y tombera? Madame, madame ! hàtez-vous d'être belle et de faire briller vos diamants, i'eut-être sont-ils trempés dans le sang d'iiiram, et peut-être faudra-