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!-ilun jour les cacher, ou les jeter loin de vous. Quelques ouvriers leltrés et érudils (car il y en a, et ce n'est pas le l'ait le moins certain que je puisse vous attester) ont cherché pliilosophiqucnieat à lever le voile de ce mystère. Les uns attribuent la création de leur ordre aux ruines de l'ordre du Temple, et selon eux, le fameux maître Jacques, charpentier en chef de Salomon, ne serait autre (jue le grand maître Jacques de Molay, martyr immolé par un roi cupide et cruel du nom de Philippe. Selon d'autres, il faudrait remonter plus haut, et chercher la source de l'inexlinguibie aversion dans le ressentiment des races dépossédées et persécutées du midi de la France, des Albigeois, ou habitants riverains des gaves (de là gavots) contre les bourreaux du nord et les inquisiteurs de Dominique. Et nous, nous pouvons, si nous voulons, supposer que toutes ces grandes insurrections de pastoureaux, de vaudois, de prolestants et de calvinistes, tous plus ou moins zélateurs ou continuateurs de la doctrine de VÉvanrjile étemel , qui ont, à diverses époques, arrosé de leur sang les phiines et les chemins de la France, n'ont pas été étouffées sans que bien des souvenirs amers , bien d(?s ressentiments funestes, ne restassent debout, et ne fussent légués en héritage, de génération en génération, jusqu'à nos jours. La cause est oubliée, perdue ou dénaturée dans la nuit de la tradition, mais la passion subsisl<\ N'allez pas on Cirso chercher la poésie trn^i-
lÔO I.E COMPAGNOÎV
que (le la vendetta : elle esl à voire porte, elle est dans votre maison. Le tailleur de pierres qui a élevé votre demeure, est l'irréconciliable ennemi du charpentier qui l'a couverte ; et pour un mot, pour un signe, pour un regard, leur sang a coulé sur cette pierre , écusson de leur noblesse , fondement mystique de leur droit.
Il y a deux sociétés de fondation immémoriale; nous venons de les nommer ". De ces deux sociétés, ou de l'une des deux, est issue une troisième société, ennemie des deux autres : celle de rUnion ou des Indépendants, dits les Révoltés. Elle fut créée en 1830 à Bordeaux, par des aspirants qui se révoltèrent contre leurs compagnons. A Lyon, à Marseille, à Nantes, de nombreux insurgés du même ordre se joignirent à eux et constituèrent l'Union. Une quatrième société est celle du, Père Soubise, qui se dit aussi Dévorante. Ainsi quatre sociétés principales ou Devoirs, qui se composent chacune de plusieurs corps de métier, et auxquelles se rattachent de nombreuses adjonctions d'institution plus ou moins récente, les unes acceptées cordialement, les autres repoussées avec acharnement par les sociétés auxquelles elles veulent s'unir, de gré ou de force.
Il faudrait tout un livre pour énumérer toutes les
' Voyez ie livre du Coni|)ri;jfionii.i{je. par Aj-îricolc Penlijuier, tlil Avi;;noniiais la V('r(u.
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sociétés, leurs prétetitioiis, leurs litres , leurs statuts , leurs origines , leurs coutumes et leurs rel.ilions mutuelles. Telle société est alliée à une autre : par exemple, les enfants du père Soubise s'honorent d'être, comme ceux de maître Jacques, compagnons du Devoir, et n'en vivent pas en meilleure intelligence pour cela. Telle autre société est ennemie née de telle autre. Dans le sein d'un même Devoir il y a des corps de métier qui se tolèrent, d'autres qui se soutiennent, d'autres qui se haïssent mortellement. En général les sociétés nouvellement formées sont repoussées par l'orgueil des anciennes, et ne conquièrent leur droit de cité dans le compagnonnage qu'au prix de leur sang. Chaque Devoir a son code. Dans les uns, il y a deux grades ; dans d'autres il y en a trois et quatre. La condition de l'aspirant est iieureuse ou misérable , suivant l'esprit despotique 0!i libéral de la société. Enfin tous ces camps divers et dissidents sont réunis dans une même appellation, les compagnons dit tour de France.
Chaque société a ses villes de Devoir, où les compagnons peuvent stationner, s'instruire et travailler, en participant à l'aide, aux secours et à la protection d'un corps de compagnons qu'on appelle par application générique Société, et dont les membres se fixent ou se renouvellent suivant leurs intérêts ou leurs besoins. Quand ils sont trop nombreux pour subsister, quelques-uns parmi les premiers
jirrivés doivent faire place aux derniers arrivants. Certaines villes peuvent être occupées par des Devoirs différents ; certaines autres sont la pro- ()riét'' exclusive d'un seul Devoir, soit par antique coutume, soit par transaction , comme il est arrivé pour le marché de cent ans de la ville de i.yon.
Certaines bases sont communes à tous les Devoirs et à tous les corps qui les composent : et à voir la chose en grand, ces biises principales sont nobles et généreuses. L'embauchage, c'est-à-dire l'admission de l'ouvrierau travail ; le levage d'acquit, c'est-à-dire la garantie de son honneur; les rapports du compagnon avec le maitre ; la conduite, c'est-à dire les afJieux fraternels érigés en cérémonie; les soins et secours accordés aux malades, les honneurs rendus aux morts, la célébration des fêtes patronales, et beaucoup d'autres coutumes, sont à peu près les mêmes dans tout le compagnonnage. Ce qui diffère, ce sont les formes extérieures, les formules, les litres, les insignes, les couleurs, les chansons, etc. La majeure partie des ouvrieis delà province est enrôlée dans le compagnonnage. Une faible partie en ignore l'importance, et ne songe poiiit à en percer les mystères. Dans les campagnes arriérées du cenire , où le métier est presque toujours héréditaire, le lils ou le neveu est naturellement l'apprenti du maître. Dans ces existences fixées d'avance et j)eu soucieuses de perfectionner l'an, le compagnonnage est inutile et le tour de France inusiie.
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Certains corps de métier ont eu des Devoirs qui se sont perdus; c'est-à dire que leurs statuts, n'étant plus nécessaires à leur organisation et à leur sécurité, sont tombés eu désuétude '. Des sentiments, des liens politiques, suffisent à ces compagnies plus éclairées peul-élre , mais peut-être aussi moins unies. A Paris , le compagnonnage tend chaque jour de plus en plus à se perdre et à se disperser dans le vaste champ des travaux et des intérêts divers. Aucune société n'y pourrait monopoliser ie travail. D'ailleurs, l'esprit sce()tique d'une civilisation plus avancée a lait justice des gothiques coutumes du compagnonnage, trop tôt peut-être; car une association iraterneile étendue à tous les ouvriers n'était pas encore prête à remplacer les associations partielles. Cependant les haines de parti ne s'y eliacent pas toujours. Les charpentiers compagnons de liberté y habitent la rive gauche de la tjeiue; leurs adversaires les charpentiers coinpaynons passants occupent la rive droite, lis soiil tenus par une convention à travailler du côté du tleuve où leur domicile est tixé. ils se battent néanmoins, et les autres compagnies ne se tolèrent pas toujours. iViais en général on peut dire que le com-
■ Il est arrivé que les usages de certaines sociétés remontai<n)t trop haut dans le moyen à[,'e j»our élre observés ili-soiniais. Les nouveaux ade|)Us ont reculé devant la barbant; (Its |>r<iti<|UL'S ([ue lis vi( iix sectaires vou! aient on vain eonsi rvci .
pagnoiiiiage, avec ses pouvoirs et ses passions, se trouve là comme perdu et absorbé au sein du grand mouvement qui entraîne tout vers une marche indépendante et soutenue.
Ce qui conserve dans les provinces l'importance du compagnonnage, c'est rinslrnction, l'ardeur belliqueuse, l'esprit d'association et l'habitude d'organisation régulière infusée à une masse de jeunes gens qu'y jettent un caractère entreprenant , l'amour du progrès, le besoin d'échapper à l'isolement, à l'ignorance et à la misère. Ce sont les nobles enfants perdus de la grande famille des travailleurs, les artistes bohémiens de l'industrie, les Mamcrtins audacieux de la Rome primitive. Les uns y sont poussés par le despotisme grossier de la famille qui les opprimait et les exploitait; les autres, par l'absence de famille et de premier capital. Une position perdue, un amour contrarié, un sentiment d'orgueil légitime, et par-dessus tout le besoin de voir, de respirer et de vivre, y poussent chaque année l'élite d'uneardenle jeunesse. Le tour de France, c'est la phrase poétique , c'est le pèlerinage aventureux, la chevalerie errante de l'artisan. Celui qui ne possède ni maison ni patrimoine s'en va sur les" chemins chercher une pairie, sous l'égide d'une famille adoptive qui ne l'abandonne ni durant la vie, ni après la mort. Celui qui aspire à une position honorable et sûre dans son pays, veut , tout au moins, dépenser la vigueur de ses belles années, et
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connaître les enivremcrils fie la vie active. Il faudra qu'il revienne au bercail, et qu'il accepte la condition laborieuse et sédentaire de ses proches. Peutêtre , dans tout le cours de cette future existence, ne retrouvera-t-il plus une année , une saison, une semaine de liberté. Eh bien! il faut qu'il en finisse avec celle vague inquiétude qui le sollicite; il faut qu'il voyage. II reprendra plus tard la lime et le marteau de ses pères; mais il aura des souvenirs et des impressions, il aura vu le monde, il pourra dire à ses amis et à ses enfants combien la patrie est belle et grande : il aura fait son tour de France.
Je crois que celle digression était nécessaire à l'intelligence de mon récit. Jlaintenant, beaux lecteurs, et vous, bons compagnons, permettez-moi de courir après mes héros, qui ne se sont pas arrêtés, ainsi que moi, sur la chaussée de la Loire.
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lis arrivèriMit à Blois comme dix heures sonnaient à l'horloge de la cathédrale. Ils setaienl assez reposés au Berce.iude la Sagesse poiir ne ressentir aucune fatigue de cette dernière étape , faite en causant doucement à la clarté des étoiles. Ils dirigèrent leurs pas vers la Mère de leur Devoir.
Par Mère, on entend l'hôtellerie où une société de compagnons loge, mange et tient ses assem blées. i/hotesse de celle auberge s'appelle aussi la 31ère ; l'hôîe, fùl-il célibataire, s'ap[)e!!e la Mrre.
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Il n'est pas rare qu'on joue sur ces mois et qu'on appelle un bon vieux hôtelier le père la Mère.
Il y avait environ un an qu'Amaury le Corinthien n'était venu à Blois. Pierre avait remarqué qu'à mesure qu'ils approchaient de la ville, son ami l'avait écoulé moins attentivement. Mais lorsqu'ils eurent dépassé les premières maisons , il fut tout à fait frappé de son trouble.
— Qu'as-tu donc? lui dit-il, tu marches tantôt si vile que je puis à peine le suivre , tantôt si lentement que je suis (orcé de l'attendre. Tu le heurtes à chaque pas , et tu semblés agiié comme si tu craignais et désirais à la fois d'arriver au lerme de ton voyage.
— Ne ni'inlerroge pas , cher Villepreux , répondit le Corinlhien. Je suis ému , je ne le nie pas ; mais il m'est impossible de t'en dire la cause. Je n'ai jamais eu de secrets pour toi , hormis un seul que je te confierai peul-ètre quelque jour; mais il me semble que le temps n'est pas venu.
Pierre n'insista pas, et ils arrivèrent chez la Mère au bout de quelques instants. L'auberge était située sur la rive gauche de la Loire , dans le faubourg que le fleuve sépare de la ville. Elle était toujours propre et bien tenue comme de coutume, et les deux amis reconnurent la servante et le chien de la maison. Mais l'hôte ne vint pas comme de coutume au-devant d'eux pour les embrasser fraternellement. — Uù donc est l'ami Savinien? demanda le
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jeune Amaury d'une voix mal assurée. La servante lui fit un signe comme pour lui couper la parole , et lui montra une petite fille qui disait sa prière au coin du feu , et qui , sur le point de s'aller coucher, avait déjà sa petite coiffe de nuit. Amaury crut que la servante l'engageait à ne pas troubler la prière de lenCant. Il se pencha sur la petite 3Ianette, et effleura de ses lèvres , avec précaution , les grosses boucles de cheveux bruns qui s'échappaient de son béguin piqué. Pierre commença à deviner le secret du Corinthien , en voyant la tendresse pleine d'amertume avec laquelle il regardait cette enfant.
— Monsieur Villepreux, dit la servante à voix basse en attirant Pierre Huguenin à quelque distance, il ne faut pas que vous parliez de notre défunt maître devant la petite : ça la fait toujours pleurer, pauvre chère âme! Nous avons enterre monsieur Savinien il n'y a pas plus de quinze jours. Notre maîtresse en a bien du chagrin.
A peine avait-elle dit ces mots qu'une porte s'ouvrit, et la veuve de Savinien, celle qu'on appelait la Mère , parut en deuil et en cornette de veuve. C'était une femme d'environ vingt-huit ans, belle comme une Vierge de Raphaël , avec la même régularité de traits et la même expression de douceur calme et noble. Les traces d'une douleur récente et profonde étaient pourtant sur son visage , et ne le rendaient que plus touchant ; car il y avait aussi
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dans son regard le senlimenl d'une force évangélique.
Elle portait son second enfant dans ses bras , à demi déshabillé et déjà endormi, un gros garçon blond comme l'ambre , frais comme le matin. D'abord elle ne vit que Pierre Huguenin , sur lequel se projetait la lumière de la lampe.
— Mon fils Villepreux , s'écria-t-elle avec un sourire affectueux et mélancolique, soyez le bienvenu , et comme toujours le bienaimé. Hélas ! vous n'avez plus qu'une Mère ! votre père Savinien est dans le ciel avec le bon Dieu.
A cette voix le Corinthien s'était .vivement retourné; à ces paroles un cri partit du fond de sa poitrine.
— Savinien mort! s'écria-t-il ; Savinienne veuve par conséquent !...
Et il se laissa tomber sur une chaise.
A cette voix, à ces paroles, le calme résigné de la Savinienne ' se changea en une émotion si forte, que, pour ne pas laisser tomber son enfant, elle le mil dans les bras de Pierre Huguenin. Elle fit un pas vers le Corinthien ; puis elle resta confuse , éperdue : et le Corinthien , qui se levait pour s'élancer vers elle , retomba sur sa chaise , et cacha
' Dans les provinces du centre , l'usage du peuple , qui n'emploie guère , comme on sait , le mot de madame, est de former le nom de la femme de celui du mari : Raymonet , la Raymonette , Sylvain, la Sylvaine , etc.