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son visage dans les cheveux de ia petite Manette qui, agenouillée entre ses jambes, venait d'éclater en sanglots au seul nom de son père.
La Mère reprit alors sa présence d'esprit ; et , venant à lui, elle lui dit avec dignité : Voyez la douleur de cette enfant. Elle a perdu un bon père; et vous, Corinthien, vous avez perdu un bon ami.
— Nous le pleurerons ensemble, dit Amaury sans oser la regarder, ni prendre la main qu'elle lui tendait.
— Non pas ensemble, répondit la Savinienne en baissant la voix; mais je vous estime trop pour penser que vous ne le regretterez pas.
En ce moment, la porte de l'arrière-salle s'ouvrit , et Pierre vit une trentaine de compagnons attablés. Ils avaient pris leur repas si paisiblement qu'on n'eût guère pu soupçoimer le voisinage d'une réunion déjeunes gens. Depuis la mort de Savinien, par respect pour sa mémoire autant que pour le deuil de sa famille, on mangeait presque en silence, on buvait sobrement, et personne n'élevait la voix. Cependant, dès qu'ils aperçurent Pierre Huguenin, ils ne purent retenir des exclamations de surprise et de joie. Quelques-uns vinrent l'embrasser, plusieurs se levèrent ; tous le saluèrent de leurs bonnets ou de leurs chapeaux; car, à ceux qui ne le connaissaient pas , on venait de le signaler rapidement comme un des meilleurs compagnons du tour
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(le France , qui avait été premier compagnon à Mîmes et dignitaire à Nantes.
Après l'effusion du premier accueil qui ne fut pas moins cordial pour Amaury de la part de ceux qui le connaissaient, on les engagea à se mettre à table, et la Mère, surmontant son émotion avec la force que donne l'habitude du travail, se mit à les servir.
Huguenin remarqua que sa servante lui disait :
— Ne vous dérangez pas, notre maîtresse; couchez tranquillement votre petit; je servirai ces jeunes gens.
Et il remarqua aussi que la Savinienne lui répondit :
— Non, je les servirai , moi ; couche les enfants. Puis elle donna un baiser à chacun d'eux, et porta
le souper au Corinthien avec un empressement qui trahissait une secrète sollicitude. Elle servit aussi Huguenin avec le soin, la bonne grâce et la propreté qui faisaient d'elle la perle des 3Ières , au dire de tous les compagnons. Mais une invincible préférence la faisait passer et repasser sans cesse derrière la chaise du Corinthien. Elle ne le regardait pas , elle ne l'efïleurait pas en se penchant sur lui pour le servir ; mais elle prévenait tous ses besoins, et se tourmentait intérieurement de voir qu'il faisait d'inutiles efforts pour manger.
— Chers compagnons fldèles ! dit Lyonnais la Belle-condtiite en remplissant son verre, je bois à la
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saule de Villepreu\ l'Ami-du-lrait et de Nantais le <;orinthien , sans séparer leurs noms; car leurs cœurs sont unis pour la vie. Ils sont frères en Salomon , et leur amitié rappelle celle de notre poëtc iXantais Prêt à bien-faire pour son cher Percheron. Et il entonna d'une voix mâle ces deux vers du poëte menuisier :
Les hommes qui iront pas d'amis Sont bien nuiilicureux siii' la terre.
— Bien dit, mais mal chanté, dit Bordelais le Cœur-aimable.
— Comment, mal chanté? se récria Lyonnais la Belle-conduite. Voulez-vous que je vous chante :
Gloire à Perclieron le Chapiteau, Rendons hommaje à sa scienc(^..
— Mal ! mal ! toujours plus mal ! reprit le Cœuraimable. On chante toujours mal quand on chanU; mal à propos. Et un regard vers la Mère rappela le chanteur à l'ordre.
— Laissez-le chanter , dit la Savinietme avec douceur. Ne le contrariez pas pour si peu de chosi-. (^)uand on chante l'amitié, d'ailleurs...
— Ouand on commence on ne peut plus s'arrêter , observa le Cœur-aimable , et quand on a pris une résolution de ne pas chanter sans nécessité...
— Il l'aul la tenir, interrompit la lîelle-conduilc.
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C'est juste; je vous remercie, Irère, j'ai eu tort. Mais on peut boire un coup en l'honneur des amis; même deux...
— Pas plus de trois après la soit, dit Marseillais l'Enfant-du-génie; c'est le règlement. Il ne faut pas de bruit ici. Que diraient les dévorants s'ils entendaient du vacarme chez une Mère on deuil? D'ailleurs qui de nous voudrait faire de la peine à la nôtre, à Savinienne la belle, la bonne, l'honnête, la ménagère, la tranquille ?
— C'est à elle que je bois mon second coup, s"écria Lyonnais la Belle-conduite. Est-ce que vous ne trinquez pas, \&pafs? ajouta t-il en voyant qu'Amaury avançait son verre en tremblant. Est-ce qu'il a la lièvre, le pays i ?
— Silence là -dessus ! dit Morvandais Sanscrainte à l'oreille de son voisin la Belle-conduite. Ce pays-\k en a voulu conter, dans les temps , à la Mère; mais elle était trop honnête femme pour l'écouter.
— Je le crois bien ! reprit la Belle-conduite. C'est pourtant un joli compagnon, blanc comme une femme, de beaux cheveux dorés, et le menton comme une pêche; avec cela, fort et solide. On dit qu'il a du talent.
' Les laiileurs de pierres des deux partis s'iulerpellent du nom tie Coterie; tous les compagnons des autres états se disent P<n/s.
nt TOUR nE FR\"»f:F,. loi
— Sinon plus , du moins autant que l'Ami-du- Irail, et pas plus de rivalité entre eux pour le talent que pour l'amour.
— Parlez plus bas, dit l'Enfant-du-génie , qui, placé à côlé d'eux , les avait entendus ; voici le dignitaire, et si on parlait légèrement de la Mère devant lui, ça pourrait mener plus loin qu'on ne veut.
— Personne n'en parle légèrement, mon cher pays, répondit Sans-crainte.
Le dignitaire entra. En reconnaissant Ronianet le Bon-soutien, Pierre Huguenin se leva, et ils se retirèrent dans une autre pièce pour échanger les saluts d'usage ; car ils étaient dignitaires tous les deux, et pouvaient marcher de pair. Cependant la dignité de l'Ami-du-lrait n'était plus qu'honorifique. C'est un règne qui ne dure que six mois , et que deux compagnons ne pourraient d'ailleurs exercer à la fois dans une ville. L'autorité de lait de Ronianet le Bon-soutien pouvait donc s'étendre , dans sa résidence , sur Pierre Huguenin comme sur un simple compagnon.
Lorsqu'ils rentrèrent dans la salle et que le dignitaire de Blois aperçut Amaury le Corinthien, il devint pâle, et ils s'embrassèrent avec émotion.
— Soyez le bien arrivé, dit le dignitaire au jeune homme. Je vous ai fait appeler pour le concours, et je vois avec satisfaction que vous avez accepté. Je vous en remercie au nom de la société. Mes pays, ce jeune homme est un des plus agréables talents
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que je connaisse : vous en jugerez. Pays Corinthien, ajouta-t-il en s'adressant à Amaury plus particulièrement , et en s'etTorçant de ne pas paraître mettre trop d'importance à sa demande, saviez-vous que nous avions perdu notre excellent père Savinien?
— Je ne le savais pas, et j'en suis triste, répondit Amaury d'un ton de franchise qui rassura le dignitaire.
— Et vous, le pays, reprit le Bon-soutien en s'adressant à Pierre Huguenin, quand on s'appelle l'Ami-du-trait , on est un savant modeste. Si nous avions su où vous prendre, nous vous aurions invité au concours ; mais puisque vous témoignez par votre présence que vous n'avez point abandonné le saini Devoir de liberté, nous vous prions et vous engageons à vous mettre aussi sur les rangs. Nous n'avons pas beaucoup d'artistes de votre force.
— Je vous remercie cordialement , répondit Huguenin; mais je ne viens pas pour le concours. J'ai des engagements qui ne me permettent pas de séjourner ici. J'ai besoin d'aides, et je viens, au nom de mon père qui est maître, pour embaucher ici deux compagnons.
— Peut-être pourriez-vous les embaucher et les envoyer à votre père à votre place. Quand il s'agit de l'honneur du Devoir de liberté, il est peu d'engagements qu'on ne puisse et qu'on ne veuille rompre.
— Les miens sont de (elle nature, répondit Pierre.
que je ne saurais m'y soustraire. Il y va de l'honneur (le mon père et du mien.
— En ce cas, vous êtes libre, dit le dignitaire.
11 y eut un moment de silence. La table était composée de compagnons de trois ordres. Compagnons reçus, compagnons /îh/s, compagnons initiés. Il y avait aussi bon nombre de simples affiliés, car chez les gavots règne un grand principe d'égalité. Tous les ordres mangent, discutent et votent confondus. Ur, parmi tous ces jeunes gens , il n'y en avait pas un seul qui ne souhaitai vivement de concourir, (lomme on devait choisir entre les plus habiles, beaucoup n'espéraient pas être appelés; et aucun d'eux ne pouvait comprendre qu'il y eût une raison assez impérieuse pour refuser un tel honneur. Ils s'entre-regardèrent, surpris et même un peu cho qués de la réponse de Pierre lluguenin. 3Iais le dignitaire, qui voulait éviter toute discussion oiseuse, invita l'assemblée, par ses manières, à ne pas exprimer son mécontentement.
— Vous savez, dit-il, que l'assemblée générale a lieudemain dimanche, dérouleur vous a convoqués, •le vous engage à vousy trouver tous, meschcrspays. Et vous aussi, pays Viilcpreux l'Ami-du-trait. Vous pourrez nous aider de vos conseils : ce sera une manière de servir encore la société. Quant aux ouvriers que vous demandez , on verra à vous les procurer.
— Je vous ferai observer, lui répondit Huguenin en baissant la voix , qu'il me faut des ouvriers du
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premier mérite ; car le travail que j'ai à leur confier est très-délicat, et requiert des connaissances assez étendues.
— Oh ! oh ! dit le rouleur ■ en riant avec un peu de dédain, vous n'en trouverez qu'après le concours; car tout homme qui se sent du talent et du cœur veut concourir, et vous n'aurez même pas le premier choix : nous l'enlèverons pour noire glorieux combat.
Le repas terminé, les compagnons, avant de se séparer, se formèrent en groupes pour s'entretenir entre eux de choses qui les intéressaient personnellement.
Bordelais le Cœur-aimal)le s'approcha de Pierre Huguenin et d'Amaury : Il est étrange, dit-il au premier, que vous ne vouliez pas concourir. Si vous êtes le plus habile d'entre nous, comme plusieurs le prétendent, vousêtes blàmablede déserter ledrapeau la veille d'une bataille.
— Si je croyais cette bataille utile aux intérêts et à l'honneur de la société, répondit Huguenin, je sacrifierais peut-être mes intérêts et jusqu'à mon propre honneur.
— Vous en doutez! s'écria ledœur-aimable. Vous
' Les fonctions du rouleur (on rdlf.ur] con^islenl à [irésenter les ouvriers aux in.iîtres qui veulent les einbauelier, et à consacrer leur engagement au moyen de certaines form^ililés. (iVst lui tjui acfompagne les purlaiil.' jusqu'à la sortie di s villes, qui lève les acquits, etc.
croyez que les dévorants sont plus habiles que nous .'' Raison rie plus pour mettre voiro nom el voire talent dans la balance.
— Les dévorants ont d'habiles ouvriers, mais nous en avons qui les valent ; ainsi, je ne préjuge rien sur l'issue du concours. Mais, eussions-nous la victoire assurée, je me prononcerais encore contre le concours.
— Votre opinion est bizarre, reprit le Cœur-aimable, et je ne vous conseillerais pas de la dire aussi librement à des pays moins tolérants que moi; vous en seriez blâmé, et Ton vous supposerait peut-être des motifs indignes de vous.
— Je ne vous comprends pas, répondit Pierre Huguenin.
— Mais... reprit le t^œur aimable, tout homme qui ne désire pas la gloire de sa patrie est un mauvais citoyen, et tout compagnon...
— Je vous entends maintenant , interrompit l'Ami-du-trait, mais si je prouvais que, d'une manière ou de l'autre, ce concours sera préjudiciable à la société, j'aurais lait acte de bon compagnon.
Pierre Huguenin ayant répondu jusque-là à ces observations sans aucun mystère , ses paroles avaient été entendues de quelques compagnons qui s'étaient rassemblés autour de lui. Le dignitaire, voyant cette réunion grossir et les esprits s'émouvoir, rompit le groupe en disant à Pierre : Mon cher pays, ce n'est pas l'heure et le lieu d'ouvrir un
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avis différent de celui de la société. Si vous avez quelques bonnes vues sur nos affaires , vous avez le droit et la liberté de les exposer demain devant rassemblée; et je vous convoque, certain d'avance que si votre avis est bon, on s'y rendra, et que s'il est mauvais, on vous pardonnera votre erreur.
On se sépara sur celte sage décision. Une partie des compagnons présents logeaient chez la Mère. Une petite chambre avait été préparée pour Hnguenin et Amaury. qui y furent conduits par la servante. La Mère s'était retirée avant la fin du souper.
Quand les deux amis furent couchés dans le même lit, suivant l'antique usage des gens du peuple, Huguenin, cédant à la fatigue, allait s'endormir ; mais l'agitation de son ami ne le lui permit pas.
— Frère, dit le jeune homme, je t'ai dit qu'un jour viendrait peut-être où je pourrais te confier mon secret. Eh bien, ce jour est venu plus tôt que je ne le prévoyais. Je suis amoureux de la Savinienne.
— Je m'en suis aperçu ce soir , répondit Pierre.
— Je n'ai pu , reprit le Corinthien , maîtriser mon émotion en apprenant qu'elle était libre, et un instant de folle joie a dû me trahir- Mais bientôt la voix de ma conscience m'a reproché ce sentiment coupable , car j'étais l'ami de Savinien. Ce digne homme avait pour moi une affection particulière. Tu sais qu'il m'appelait son Benjamin, son
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saint Jean-Baptislo, son Raphaël : il n'était pas ignorant, et il avait des expressions et des idées poétiques. Excellent Savinien ! j'eusse donné ma vie pour lui et je la donnerais encore pour le rappeler sur la terre ; car la Saviniennc l'aimait, et il la rendait heureuse. C'était un homme plus précieux et plus utile que moi en ce monde.
— J'ai compris tout ce qui se passait dans ton cœur, dit l'Ami-du-trait.
— Est-il possible?
— On lit aisément dans le cœur de ceux qu'on aime. Eh bien, maintenant qu'espères-lu ? La Savinienne connaît ton amour, et je crois qu'elle y répond. Mais es tu le mari qu'elle choisirait? Ne te trouvera-t-elle pas bien jeune et bien pauvre pour être le soutien de sa maison, le père de ses enfants?
— Voilà ce que je me dis et ce qui m'accable. Pourtant je suis laborieux ; je n'ai pas perdu mon temps sur le tour de France, je connais mon état. Tu sais que je n'ai pas de mauvais penchants, et je l'aime tant qu'il ne me semble pas qu'elle puisse être malheureuse avec moi. Me crois-tu indigne d'elle?
— Bien au contraire, et, si elle me consultait, je dissiperais les craintes qu'elle peut avoir.
— Oh ! faites-le, mon ami , s'écria le Corinthien, parlez lui de moi. Tâchez de savoir ce qu'elle pense de moi.
— 11 vaudrait mieux savoir d'avance jusqu'où va 1. 14
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votre liaison, répondit Pierre on souriant. Le rôle que tu me confies serait moins einl)arrassant pour elle et pour moi.
— Je le dirai tout, répondit Amaury avec abandon. J'ai passé ici près d'une année. J'avais à peine dix-sept ans (j'en ai dix-neuf maintenant). J'éîais alors simple affilié, et je passai au grade de compagnon reçu, après un court séjour, ce qui donna de moi une bonne opinion à Savinien et à sa femme. Je travaillais à la préfecture que l'on réparail. Tu sais tout cela, puisque c'est toi qui m'avais fait affilier à mon arrivée, et que tu ne nous quittas que six mois après. J'ai toutes ces dates présentes, car c'est le jour de ton départ pour Chartres que je m'aperçus de l'amour quej'avais pour la Savinienne. Je me souviens de la belle conduite que nous le fîmes sur la chaussée. Nous avions nos cannes et nos rubans, et nous te suivions sur deux lignes, nous arrêtant à chaque pas pour boire à ta santé. Le routeur portait la canne et Ion paquel sur son épaule. C'est moi qui entonnais les chants du départ, auxquels répondaient en chœur tous nos pays. La solennité de celle cérémonie si honorable pour ceux à qui on la décerne, et dont j'étais fier de le voir le héros , me donna de l'enthousiasme et du courage. Je t'embrassai sans faiblesse, et je revins en ville avec la Conduite, chantant toujours et ne songeant pas à l'isolement où j'allais me trouver, loin de l'ami qui nj'avait instruit et protégé. J'étais,
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.je crois, un peu exalté par nos fréquentes libations, auxquelles je n'étais pas accoutumé et auxquelles je crains fort de ne m'habituer jamais. Quand les fumées du vin se furent dissipées, et que je me retrouvai sans toi chez la Mère, sous le manteau de la cheminée, tandis que nos frères continuaient la fête autour de la table, je tombai dans une profonde tristesse. Je résistai longtemps à mon chagrin, mais je n'en fus pas le maître, et je fondis en larmes. La Mère était alors auprès de moi, occupée à préparer le souper des compagnons. Elle fut attendrie de me voir pleurer; et pressant ma tête dans ses mains de la même manière qu'elle caresse ses enfants : Pauvre petit Nantais, me dit-elle, c'est toi qui as le meilleur cœur. Quand les autres perdent un ami, ils ne savent que chanter et boire jusqu'à ce qu'ils n'aient plus de voix, et ne puissent plus tenir sur leurs jambes. Toi, tu as le cœur d'une femme , et celle que tu auras un jour sera bien aimée. Kn attendant , prends courage, mon pauvre enfant. Tu ne restes pas abandonné. Tous tes pays t'aiment, parce que tu es un bon sujet et un bon ouvrier. Ton père Savinien dit qu'il voudrait avoir un fils tout pareil à toi. Et quant à moi, je suis ta mère, entends-tu? non pas seulement comme je suis celle de tous les compagnons, mais comme celle qui ta mis au monde. Tu me confieras tous tes embarras, tu me diras tes peines, et je lâcherai de t'aider et de le consoler.
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En parlant ainsi, cette bonne femme m'embrassa sur la tête, et je sentis une larme de ses beaux yeux noirs tomber sur mon front. Je vivrais autant que le juif errant que je n'oublierais [)as cela. Je sentis mon cœur se fondre de tendresse pour elle, et, je le l'avoue, pendant le reste de ce jour-là, je ne pensai presque plus à toi. J'avais toujours les yeux sur la Savinicnne. Je suivais chacun de ses pas. Elle me permettait de l'aider aux soins de la maison , et le brave Savinicn disait en me regardant faire : Comme ce garçon est complaisant! quel bon enfant! quel cœur il a! Savinien ne se doutait pas que dès ce jour-là j'étais son rival, l'amoureux de sa femme.
Il ne s'en douta jamais; et plus j'étais amoureux, plus il avait de confiance. Lui qui avait la cinquantaine, il ne pouvait sans doule pas s'imaginer qu'un enfant comme moi eût d'autres yeux pour la Savinicnne que ceux d'un fds. Mais il oubliait que la Savinienne eût pu éire sa fille, et qu'elle n'eût pas pu être ma mère. Celte Mère chérie vit bien l'état de mon cœur. Jamais je n'osai le lui dire; je sentais bien que cela eût été coupable , puisque Savinien était si bon pour moi. Et puis je savais combien elle est honnête, il n'y aurait pas eu un seul compagnon, même parmi les plus hardis, qui se fût hasardé, fût-ce dans le vin, à lui manquer de respect. Mais je n'avais pas besoin de parler ; mes yeux lui (lisaient malgré moi mon attachement. A peine avais-je fini ma journée que je courais chez la Mère,
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cl j'arrivais toujours le premier. J'avais un amour et des soins pour ses enfants comme ceux d'une femme qui les aurait nourris. Dans ce temps-là elle sevrait son garçon. Elle fut malade et ses cris l'empêchaient de reposer. Elle ne voulait pas le confier à sa servante, parce que Fanchon avait le sommeil dur, et l'eût mal soigné , malgré sa bonne volonté. Elle permit que je prisse l'enfant dans mon lit pendant les nuits. Je ne pouvais fermer l'œil , mais j'étais heureux de le bercer et de le promener dans mes bras autour de la chambre, en lui chantant la chanson de la poule qui pond un œuf d'argent pour les jolis marmots. Cela dura deux mois. La Mère était guérie, et le petit s'était habitué à dormir tranquillement avec moi. Quand elle voulut le reprendre , il ne voulut plus me quitter, et il a repose dans mes bras tout le temps que j'ai passé ici. Je crois qu'il n'y a pas de lien plus tendre que celui d'une femme avec la personne qui aime son enfant et qui en est aimé. Nous étions comme frère et sœur, la Savinienne et moi. Quand elle me parlait, quand elle me regardait , il y avait dans sa voix et dans ses yeux la douceur du paradis , et je n'étais soucieux de rien, quoiqu'il y eùtauprèsdc nous quelqu'un qui eût pu donner bien de l'inquiétude à Saviuien et à moi. C'était Romanet le Bon-soutien , aujourd'hui dignitaire. Quel bon cœur! quel brave • ompagnon encore que celui-là! Il aimait la Savinienne comme je l'aime, et je crois bien qu'il l'ai-
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rnera toute sa vie. Dans ce temps-là, les affaires do Savinien étaient assez embarrassccs. 11 avait du crédit, mais pas d'argent ; cl il était obligé de payer chaque année une partie de ce qu'il avait emprunté sur parole pour acheter son fonds. Et comme il ne gagnait pas beaucoup (il était trop honnête homme pour cela), il voyait avec effroi arriver le moment où il serait obligé de céder son auberge à un autre. Si j'avais eu quelque chose , combien j'aurais été heureux de l'aider! Mais je ne possédais alors que le vêtement que j'avais sur le dos; et mes journées suffisaient à peine à m'acquitter envers Savinien , qui m'avait nourri et logé gratis dans les commencements. Homanet le Bon-soutien était dans une meilleure position. Il était riche. Il avait un héritage de plusieurs milliers d'écus. Il le vendit , et le mit dans les mains de Savinien, sans vouloir accepter de billets, ni recevoir d'intérêts en lui disant qu'il le lui rendrait dans dix ans s'il ne pouvait faire mieux. Il a agi ainsi par amité pour Savinien, je le veux bien ; mais , sans rien ôter à son bon cœur, on peut bien deviner que la Savinienne entrait pour beaucoup dans le plaisir qu'il avait à faire celte bonne action. Le brave jeune homme n'en était que plus timide avec elle, et, comme moi, il sefùl fait un crime de manquer au devoir de l'amilié envers son mari. Nous l'aimions donc tous les deux, et elle nous traitait tous les deux comme ses meilleurs amis. MaisRomanet, retenu par la modes-
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tic à cause de son bienfait, et demeurant en ville , la voyait moins souvent que moi. Enfin , quelle qu'en fui la cause, la Mère avait pour moi une préférence bien marquée. Elle vénérait le Bon-soutien comme un ange, mais elle me choyait comme son enfant; et il n'y avait pas quatre personnes plus heureuses sur la terre, que Savinien, sa femme , le Bon-soutien , et moi.
3Iais le temps vint eiilin où il fallut m'éloigner. i^es travaux de la préfecture étaient terminés, et l'ouvrage allait manquer pour le nombre des compagnons réunis à Blois. Déjeunes compagnons arrivèrent ; ce fut aux plus anciennement arrivés de leur grade à leur céder la place. J'étais de ce nombre. On décréta qu'on nous ferait la conduite , et que l'on nous dirigerait sur Poitiers.
C'est alors que je m'aperçus de la force de mon sentiment. J'étais comme fou, et la douleur que j'éprouvais en apprit plus à la Savinienne que je n'aurais voulu lui en dire. C'est elle qui me donna la Ibrce d'obéir au Devoir en me parlant de son honneur et du mien; et, dans cette exhortation , il y eut des paroles échangées que nous ne pûmes pas reprendre après les avoir dites. Enfin, je partis le cœur brise, et je n'ai jamais pu aimer ou même regarder une autre femme que la Savinienne. Je suis encore aujourd'hui aussi pur que le jour où tu quittais Blois, et où la Savinienne m'embrassait au front sous le manIcHu de la rlu'niinéc.
lOi LE C(niPAG!\0> Di; TOÎ.U Oï. nS.VÎVCE.
riorrc , attendri par le récit de celte passion naïve et vertueuse , promit à son ami de le servir dans ses amours, et s'engagea à ne pas quitter Blois sans avoir pcnélré les desseins de la Savinienne et soulevé le voile qui cachait l'avenir du Corinthien.
(^e fui le lendemain, un dimaticlie bien entendu, que tous les compagnons et affiliés du Devoir de liberté de Blois employèrent leur journée à délibérer sur l'affaire du concours. La chambre consacrée aux séances étant livrée aux maçons pour cause d'urgente réparation, l'assembléeeut lieu ce jour-là dans la grange de la Savinienne. Tous les membres s'assirent sans façon sur des bottes de paille. Le dignitaire avait une chaise, et devant lui une table pour écrire, autour de laquelle étaient assis le secrétaire et les anciens. Pierre eût désiré terminer
Ififi i.K (:ovir'\f;'^()i
SOS .'ifTaircs et [>;irlir df's lo in;itin. lîais outre que l'averlisscmcnl du roulciir nolail, (|ue trop vrai el (]u'il lie pouvait trouver un seul bon ouvrier qui ne lût intéressé au concours, il regardait comme un devoir de répondre à l'appel qui le convoquait. Quand on eut propose la pièce du concours, et loisqu'oii allait procéder à réioction des cuncurrenls, il demanda la parole, afin de pouvoir se retirer ensuite. lille lui fut accordée; et malgré l'agitation soulevée par l'affaire principale, on se disposa à l'écouler avec attention. Chacun était curieux de voir ce qu'un compagnon généralement estimé pouvait alléguer contre une chose aussi glorieuse et aussi saillie que la lutte contre les dévorants. Pierre prit la parole. Il démontra d'ahord que la victoire était toujours chanceuse; que le jury le plus intègre et le mieux composé pouvait se tromper ; qu'en matière d'art il n'y avait pas d'arrêts incontestables ; <|ue le public lui iiiénif était souvent abusé par uik; leiidanc(!au mauvais goût, et qu(î jamais le Irioniplie d'un artiste n'était accepté par ses rivaux; qu'ainsi l'honneur que la société voulait attacher au concours , et la gloire qu'elle se flattait d'en retirer , n'étaient qu'illusion et déception.
Il parla aussi des dépenses qu'on allait faire pour ce concours. On allait priver de travail un certain nombre de concurrents. Il faudrait les soutenir jtcndaiit ce temps, et les indemniser ensuite sur l« fonds commun. H faudrait aussi nourrir et payer,
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pondaiil les cinq où six mois que durerait la confection du clicC-d'œuvre , les gardiens préposés à la clauslralion des concurrents. C'étaient là des dépenses qui cndelleraienl certainement la société pour plusieurs années. Pierre prouva ses assertions jiar des cliifl'res. Mais il fut interrompu par des murmures. Il y avait là des amours-propres irritables, qui n'entendaient pas raillerie sur le fait de leur capacité scientifique et artistique, (lomme il arrive dans toule assemblée, quels qu'en soient les éi('inenls et le but, ces têtes chaudes cl vaniteuses menaient tout, et venaient à bout de persuader à tous que la seule alTaire était de les admirer et de leur ménager des triomphes. Ouaml Pierre Huguenin leur disait :
— De quoi servira à la société qu'une demi-douzaine de ses membres aient passé une demi-année sur un colifichet ruineux, sur un monument destiné à perpétuer le souvenir de noire folie et de notre vanité?
Ils lui répondaient :
— Et si la société veut se charger de celte dépense, que vous importe? Si vous ne voulez pas y participer, remerciez la société '; vous êtes libre, vous avez fini votre tour de France.
■ Remercier la sociélé , c'est s'en relirer en ce sens qu'on ne participe phis à ses (]i'|)cnses, à ses entreprises, ni à ses profils. On reste lié de cœnr, mais on n'est pins oblifjé envers elle que par la conscieni;e.
IGS LE COMPAGNON
Et Pierre avait bien de la peine à leur faire comprendre que s'il eût été riche, il eût mieux aimé se charger de toute la dépense que de laisser la société se ruiner, s'endetter pour vingt ans peut-être.
— La société s'imposera toutes les privations, s'il le faut, répondaient-ils. L'honneur est plus précieux pour elle que la richesse. Laissez-nous abaisser l'orgueil dos dévorants, leur prouver que nous seuls connaissons la partie, les forcer de nous céder la place, et vous verrez ensuite que personne ne se plaindra.
— Ce n'est pas vous qui vous plaindrez, dit à ce propos Pierre Huguenin à un des plus exallés aspirants au concours ; vous qui allez recueillir tout l'honneur du combat si vous gagnez , et qui , même en cas de défaite , serez indemnisé et récompensé de vos peines par la société. Mais tous ces jeunes affilies qui, parla suite, viendront admirer dans vos salles d'étude le chef-d'œuvre de votre concours, seront-ils dédommagés, par la vue de ce trophée, des leçons qui leur manqueront et des avances qui ne pourront leur être faites? Quant à moi, j'approuve le principe de l'émulation; mais à condition que la gloire des uns n'appauvrira pas les autres , et que les écoliers ne payeront pas pour rester écoliers, en proclamant la science des maîtres de l'art.
Ces bonnes raisons commençaient à avoir prise sur les gens désintéressés. Pierre Huguenin essaya de les dissuader de leur ambitieux dessein , par des
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raisons non plus positives , mais plus larges. Il s'aljan(]onna aux seiilimcnls et aux idées qui depuis longtemps fermentaient dans son cœur, en leur démontrant le tort moral que de semblables luttes causaieiit de part et d'autre aux sociétés.
— N'est-ce pas, leur dit-il , une grande injustice que nous commettons, lorsque nous disons à des hommes laborieux et nécessiteux comme nous : Cette ville ne saurait nous contenir tous, et nous faire vivre au gré de noire orgueil ou de notre ambition ; tirons-la au sort, ou bien essayons nos forces; que les plus habiles l'emportent, et que les vaincus s'en aillent pieds nus sur la route pénible de la vie, chercher un coin stérile où notre orgueil dédaigne de les poursuivre? Direz vous que la terre est assez grande, et qu'il y a partout du travail ? Oui ,' il y a partout de l'espace et des ressources pour les hommes qui s'enlr'aident. Il n'y en a pas, non, l'univers n'est pas assez grand pour des hommes qui veulent s'isoler ou se disperser en petits groupes haineux et jaloux. Ne voyez-vous donc pas le monde des riches? Ne vous êtes-vous jamais demandé de quel droit ils naissent heureux, et pour quel crime vous vivez et mourez dans la misère! pourquoi ils jouissent dans le repos, tandis que vous travaillez dans la peine ! Qu'est-ce donc que cela signiQe? Les prêtres vous diront que Dieu le veut ainsi; mais êies-vous bien surs que Dieu le veuille ainsi eu j elFel? Non, n'est-ce pas? Vous êtes sûrs du con- I. 15
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traire ; autrement vous seriez des impies , des idolâtres, et vous croiriez en un Dieu plus méchant que le diable, ennemi de la justice et du genre humain. Eh bien ! voulez-vous que je vous dise comment s'est établie la richesse et comment s'est perpétuée la pauvreté? Par le savoir-faire des uns, et par la simplicité des autres. C'est pour cela que les simples ont accepté leur défaite et leur exclusion du partage de tous les biens et de tous les honneurs; car les habiles leur ont prouvé que cela devait être ainsi. Et voilà qu'il y a eu tant et tant de simples , que vos pères et vous avez été condamnés à travailler pour les riches sans vous plaindre et sans vous lasser. Nous trouvez cela fort injuste. Du matin au soir je l'entends dire , et je le dis moimême. Ce que vous trouvez injuste contre vous, trouveriez-vous donc juste de le faire souffrir aux autres?
(^)uelquefois , malgré l'arrêt du sort , il vous est permis de sortir de votre misère : mais à quelles conditions? Il faut que vous soyez très-laborieux, très-persévérants et peut-être Irès-égoïsîes : il faut que vous vous éleviez par le gain, l'avarice et l'âpreté au travail, au-dessus de tous vos pareils; car quels sont ceux d'entre nous qui réussissent à amasser quelque bien et à s'établir quelque part? Ceux-là seulement qui ont un héritage, ou bien ceux qui ont un génie supérieur. Je sais le respect qu'on doit à rintelligence , mais trouvez-vous bien