‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 15 sur 40 · LK COMPAGNON · texte numérisé non relu

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bien , grâce au bon Dieu. Je voulais dire seulement qui si j'avais perdu un ami , un frère , ce n'est pas votre digne père qui pourrait le remplacer.

— Eh bien, vous vous trompez, maître Pierre. Mon père pourrait devenir votre meilleur ami. Vous ne nous connaissez pas; vous ne savez pas que mon père est sans préjugés, et que là où il rencontre le mérite, l'élévation des sentiments et des idées, il reconnaît son égal. Je voudrais que vous l'entendissiez parler de vous et de votre ami le sculpteur : vous n'auriez plus cette méfiance et cette aversion pour notre classe que je devine maintenant en vous, et qui m'afflige plus que vous ne pouvez le croire.

Pierre aurait eu l)ien des choses à répondre dans une autre circonstance ; mais cette rencontre émouvante et ces mar(|iies d'intérêt dans un moment où son cœur se brisait de douleur élaicut une (hversion qu'il n'avait pas la force de repousser, un baume dont il sentait malgré lui la douceur pénétrer dans son ûme. Allai bli par

ses larmes , et presque effrayé de la bonté d'Yseult, il s'appuya contre un arbre, chancelant et accablé. Elle se tenait toujours debout devant lui , prête à s'éloigner sitôt qu'elle le verrait calme, mais ne pouvant se résoudre à le quitter sur une parole amère. Et, comme elle le vit les yeux baissés, la poitrine oppressée encore , dans l'attitude d'un homme brisé de fatigue qui n'a pas le courage de reprendre son fardeau et de marcher, elle ajouta à ce qu'elle avait dit :

— Je vois bien que vous êtes très-malheureux , et on dirait presque humilié de ma sympathie. C'est peut- être ma faute , et je crains d'avoir mérité ce qui m' arrive.

Pierre, étonné de ces paroles, leva les yeux , et la vit pâlir et rougir tour à tour, en proie à une lutte intérieure très-vive , où son orgueil faisait résistance. Néanmoins il y avait tant de noblesse et de courage dans l'expression de son repentir, que Pierre sentit s'évanouir tout son ressentiment; mais il voulut être sincère.

— Je VOUS comprends, mademoiselle, dit-il avec cette assurance que lui rendait toujours 1(; sentiment de sa dignité. Il est bien vrai que vous avez inutilement blessé une âme déjà souffrante. Je n'avais pas besoin d'être rappelé au respect que je vous dois, et votre réponse à madame des Frenays ne m'a pas persuadé que je ne fusse pas une créature humaine. Non , non ! l'artisan et le bois façonné qui sort de ses mains ne sont pas absolument la même chose. Vous n'étiez pas 'icuJo l'aufro jour, car vous étiez avec un être qui comprenait votre bonté affable et qui se prosternait devant elle. Mais je vous jure (pu; ce souvenir pénible n'entrait pour rien dans l'accès de chagrin et de folie cpie vous venez de surprendre.

— Et maintenant, ditYscult, voudrcz-vous me pardonner une faute ((ue rien m(* peut justifier?

Pierre, vaincu par Inni d'humilité, la regarda encore. Elle était devant lui les mains jointes, la tôle inclinée, et deux grosses larmes rou-

laientsur ses joues. Il se leva , saisi d'un généreux transport. — Oh ! que Dieu vous aime et bénisse, comme je vous estime et vous absous ! s'écria-l-il en élevant les mains au-dessus de la tête penchée de la jeune fille. . . Mais c'est trop^ trop de choses à la fois ! ajouta-t-il en tombant sur ses genoux et en fermant les yeux.

En effet , trop d'émotions l'avaient brisé. Yseult ne pouvait pressentir le fanatisme de vertu et Texaltation d'amour qui fermentaient ensemble dans cette âme enthousiaste. Elle fit un cri en le voyant devenir pâle comme les lys de sa corbeille, et tomber à ses pieds, suffoqué, ivre de joie et de terreur, évanoui d'abord, et puis bientôt en proie à une crise nerveuse qui lui arracha des cris étouffés et de nouveaux torrens de larmes.

,;Quand il revint à lui-même, il vit à quelques pas de lui mademoiselle de Yillepreux plus pdle encore que lui, effrayée et consternée à la fois, prête à courir pour appeler du secours, mais enchaînée à sa place, sans doule par l'es-

poir d'être plus directement utile à cette âme CD peine par des consolations morales que par des soins matériels. Honteux de la faiblesse qu'il venait de montrer, Pierre la supplia, dès qu'il put parler, de ne pas s'occuper de lui davantage ; mais elle resta et ne répondit pas. Sa figure avait une expression de tristesse profonde, son regard était presque sombre.

— Vous êtes bien malheureux! répéta-t-elle à plusieurs reprises, et je ne puis vous faire aucun bien !

— Non, non ! vous ne le pouvez pas, répondit Pierre.

Alors Yseuit fit un pas vers lui ; et après quelques instants d'hésitation , tandis qu'il essuyait ses joues inondées de sueur et de larmes :

— Mailre Huguenin . hii dit-elle , en votre âme et conscience, pensez-vous ne devoir pas me dire la cause de vos larmes? Si vous répondez que vous ne le devez pas, je ne vous interrogerai plus.

— Je vous jui'c sur l'honneur (pie je pleure

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à présent sans cause réelle, à ce qu'il me semble. Je ne sais vraiment pas pourquoi je me sens terrassé ainsi, et il me serait impossible de vous l'expliquer.

— Mais tout à l'heure , reprit Yseult avec effort, quand je vous ai surpris dans le même état où vous venez de retomber, qu'aviez- vous? Est-ce donc un secret que vous ne puissiez confier?

— Je le pourrais, et vous verriez que ce ne sont pas des pensée sindighes de vous occuper aussi.

— Mais ne voudriez - vous pas confier ces pensées à mon père?

— Je pourrais les dire tout haut et devant le monde entier; mais je ne sais pas s'il y aurait dans le monde entier un seul homme qui pût y répondre.

— Moi, je crois que cet homme existe, et c'est celui dont je vous parle. C'est le plus juste, le plus éclairé et le meilleur que je connaisse ; vous devez trouver naturel que je vous le recom-

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mande. Écoutez : dans deux heures, il viendra s'asseoir sous ce tilleul que vous voyez là-bas , à l'entrée du parterre. C'est là qu'il vient, tous les jours de beau temps , déjeuner, lire ses journaux, et causer avec moi. Voulez -vous venir causer aussi? Si je vous gène, je vous laisserai seul avec lui.

— Merci! merci! répondit Pierre. Vous voulez me faire du bien ; vous êtes charitable , je le sais. Je sais aussi que votre père est savant , qu'il est sage et généreux ; mais je suis peut-être trop ibu et trop malade pour qu'il me délivre l'esprit d"im souci cruel. D'ailleurs j'ai un meilleur cDuseil; je l'interroge souvent, et j'espère ((u'il iinira [»ar me répondre. Ce conseil, c'est Dieu !

— Qu'il vous soit donc en aide! répondit Yseult; je le j)ricrai pour vous.

Et elle s'éloigna , après l'avoii' salué timidement; mais, (Ml sr, riîtii'imt, elle s'ai'rèta et se l'iîtoui'ua plusieurs l'ois pour s'assurer (|iril ne retond>;«it pasdans le dt'liic. Piei-re, voyant telle

sollicitude délicate et franche, se leva puiir la rassurer, et reprit le chemin de l'atelier. Mais, dès qu'il eut vu Yseult rentrer dans le château par une autre porte , il revint sur ses pas , et ramassa quelques unes des fleurs qu'elle avait laissées sur le gazon. Il les cacha dans son sein comme des reliques, et alla se mettre à l'ouvrage. Mais il n'avait pas de force. Outre qu'il était à jeun , n'ayant ni l'envie ni le courage d'aller déjeuner, il était brisé dans tous ses os; et, si l'ivresse d'un irrésistible amour ne fût venue le soutenir, il eût déserté l'atelier.

— Qu'as-tu? lui dit le père Huguenin , qui remarqua l'altération de ses traits et la mollesse de son travail. Tu es malade : il faut aller te re- })oser.

— Mon père, répondit le pauvre Pierre, je n'ai pas plus de '/ourage aujourd'hui qu'une femme, et je travaille comme un esclave. Laissez-moi dormir un peu sur les copeaux, et je serai peut-être guéri cpiand vous me réveillerez.

Amaury, le Berrichon et les appreulis lui

firent un lit de leurs vestes et de leurs blouses, en lui promettant de regagner le temps à sa place, et il s'endormit au bruit de la scie et du marteau qui lui était trop familier pour interrompre son sommeil.

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