CHAPITRE II
-c^go-
Quand les jeunes clames se trouvèrent tête à tête , il y eut entre elles une conversation assez singulière.
— Vous avez dit une parole bien dure pour ce pauvre jeune homme, dit la marquise en voyant Pierre Huguenin s'éloigner.
— Il ne l'a pas entendue, répondit Yseult, et d'ailleurs il n'aurait pas pu la comprendre.
Yseult sentait qu'elle se mentait à ellemême. Elle avait fort bien remarqué l'indignation de l'artisan ; et comme, malgré les préjugés que l'usage du monde avait pu lui donner, elle était foncièrement bonne et juste, elle éprouvait un repentir profond et une sorte d'angoisse. Mais elle avait trop de fierté pour en convenir.
— Vous direz ce que vous voudrez, reprit Joséphine , ce garçon a été blessé au cœur, cela était facile à voir.
— Il aurait tort de croire que j'ai songé à l'humilier, répondit Yseult, qui cherchait à s'excuser à ses propres yeux. Vous m'eussiez trouvée tête à tête , n'importe avec quel homme autre que mon père ou mon frère , j'aurais pu vous faire la même réponse.
— Oui da ! répartit la marquise. Vous ne l'auriez pas laite, cousine! c'eût été mettre au défi tout antre (pi'uii pauvi'e diable d'artisan ; et connue vous savez ({ue, du coté d'un homme coin me ccld, vous n'avez j'ieu
à craindre, vous avez été brave et cruelle à bon marché.
— Eh bien i si j'ai eu tort , c'est votre faute, Joséphine, dit mademoiselle de Yillepreux avec un peu d'humeur. Vous avez provoqué cette sotte réponse par une exclamation déplacée.
— Eh! mon Dieu! qu'ai-je donc fait de si révoltant? Le fait est que j'ai été surprise de vous trouver en conversation animée avec un garçon menuisier. Qui ne l'eût été à ma place? J'ai fait un cri malgré moi; et quand j'ai vu ce garçon rougir jusqu'au blanc des yeux , j'ai été bien fâchée d'être entrée aussi brusquement. Mais comment pouvais-je prévoir. . .
— Ma chère, ditYseult, en l'interrompant avec un dépit qu'elle ne se souvenait pas d'avoir jamais éprouvé , permettez - moi de vous dire que vos explications , vos réflexions et vos expressions sont de plus en plus ridicules, et que tout cela est du plus mauvais
3i LE COMPAGNON
ton. Faites -moi l'amitié de parler d'autre chose. Si je prenais mon grand-père pour juge de la question , il comprendrait peutêtre mieux que moi ce que vous avez dans l'esprit, mais je ne sais pas s'il voudrait me le dire.
— Vous me donnez là une leçon bien blessante, répondit Joséphine, et c'est la première fois que vous me parlez ainsi, ma chère Yseult. J'ai dit apparemment quelque chose de bien inconvenant , puisque j'ai pu vous blesser si fort. C'est la faute de mon peu d'éducation; mais vous, qui avez tant d'esprit, ma cousine , je m'étonne que vous ne soyez pas plus indulgente à mon égard. Si je vous ai offensée, pardonnez-le moi...
— C'est moi qui vous supplie de me ])ardonner , dit Yseult d'une voix oppressée en embrassant Joséphiue avec force , c'est moi qui ai tort de toutes les manières. Une faute en entrahie toujours uue autre. J'ai dit tout A l'heure une niauvaise parole , et, parce que
j'en souffre, voilà que je vous fais souffrir. Je vous assure que je souffre plus que vous clans ce moment.
— ]\'en parlons plus, dit la marquise en embrassant les mains de sa cousine; un mot de vous , Yseult , me fera toujours tout oublier.
Yseult s'efforça de sourire, mais il lui resta un poids sur le cœur. Elle se disait que si l'artisan avait entendu le mot cruel qu'elle se reprochait , elle ne pourrait jamais l'efTacer de son souvenir; et, soit la fierté mécontente, soit l'amour de la justice, elle sentait une blessure au fond de sa conscience ; elle n'était pas habituée à être mal avec ellemême.
La marquise cherchait à la distraire.
—Voulez-vous, lui dit-elle, que je vous montre le dessin que j'ai fait hier? vous me le corrigerez.
— Volontiers , répondit Yseult. Et lorsque le dessin fut devant ses yeux : — Vous
avez eu, lui dit-elle , une bonne idée de faire la chapelle , avant qu'elle ait perdu son caractère de ruine et son air d'abandon. Je vous avoue que je regretterai ce désordre où j'avais l'habitude de la voir, cette couleur sombre que lui donnaient la poussière et la vétusté. Je regrette déjà ces voix lamentables qu'y promenait le vent en pénétrant par les crevasses des murs et les fenêtres sans vitres, les cris des hiboux, et ces petits pas mystérieux des souris qui semblent la danse des lutins au clair de la lune. Cet atelier me sera bien commode; mais, comme tout ce qui tend au bien-être et à l'utile, il aura perdu sa poésie romantique quand les ouvriers y auront passé.
Yseult examina le dessin de sa cousine , le trouva assez joli , corrigea quelques fautes de ])erspective , l'engagea à le colorier au lavis, et l'aida à dresser son chevalet sin* le palier de la liibune. Elle espérait peut-être (pi'en venant de temps en temps se placer
auprès d'elle, elle trouverait l'occasion d'être affable avec Pierre Huguenin, et de lui faire oublier ce qu'elle appelait intérieurement son impertinence. Il est certain qu'elle le désirait , et que dès ce jour elle ne le vit plus passer sans éprouver un peu de honte. II. y avait dans cette souffrance une excessive candeur et une sorte de scrupule religieux , où le plus austère casuiste n'aurait rien trouvé à reprendre, mais dont certaines femmes du monde se seraient moquées , scandalisées peut-être.
Quoi qu'il en soit, elle ne trouva point l'occasion qu'elle cherchait. Pierre, dès qu'il l'apercevait, sortait de l'atelier, ou se tenait si loin, et se plongeait tellement dans son travail, qu'il était impossible d'échanger avec lui un mot, un salut, pas même un regard. Yseult comprit ce ressentiment, et n'osa plus revenir sur le palier tant que dura le dessin de Joséphine. Ainsi, chose étrange ! il y avait un secret îles ))lus délicats entre ma-
demoiselle de Villepreux la fille du seigneur, et Pierre Huguenin, le compagnon menuisier; un secret qui se cachait dans les fibres du cœur plus qu'il ne se formulait dans les pensées , et que chacun d'eux savait bien devoir occuper l'autre , quoique ni l'un ni l'autre n'eût consenti à se rendre compte de cette douloureuse sympathie.
Il se passait bien autre chose , vraiment , dans l'esprit de la marquise ; et je ne sais comment m'y prendre, o respectable lectrice! pour vous le faire pressentir. Elle dessinait, et son dessin ne finissait pas. Yseult, qui était fort adonnée à la lecture , à la rédaction analytique d'ouvrages assez sérieux pour son sexe et pour son âge , se tenait une partie de la journée dans son cabinet, dont la porte restait ouverte entre elle et sa cousine , mais dont la tapisserie la dérobait aux regards des ouvriers. Elle n'allait plus sur le palier, et regardait le dessin de Joséphine seulement lorscpie (cllc-ci le lui apportait.
Or Joséphine le lui montrait de moins eu moins, et finit par ne plus le lui montrer du tout. Yseuit s'en étonna, et lui dit un soir :
— Eh bien, cousine, qu'as-tu donc fait de ton dessin? Ce doit être un chef-d'œuvre^ car il y a huit jours que tu y travailles.
■ — 11 est horrible, répondit la marquise vivement: affreux, manqué, barbouillé! Ne me demande pas à le voir, j'en suis honteuse ; je veux le déchirer et le recommencer.
— J'admire ton courage, reprit Yseuit; mais, si ce n'était pas te demander un trop grand sacrifice , je te supplierais , moi , d'en rester là. Le bruit des ouvriers et la poussière qu'ils font m'incommodent beaucoup. J'ai l'habitude de travailler ici, et je serais, je crois, incapable de travailler ailleurs. Il faudra que j'y renonce si tu continues à me laisser la porte ouverte.
— Eh bien ! si je dessinais avec la porte fermée?... dit la marquise timidement.
— Je ne sais trop comment motiver ce que
je vais te dire , répondit Yseult après un instant de silence ; mais il me semble que cela ne serait pas convenable^ pour toi : que t'en semble ?
— Convenable ! le mot m'étonne de ta part. —Oh ! je sais bien que je t'ai dit qu'on
était seule, quoique tête à tête avec un ouvrier; mais c'était une idée fausse autant qu'une parole insolente , et tu sais que je me la reproche. Non , tu ne serais pas seule au milieu de six ouvriers.
— Au milieu ? Mais Dieu me préserve d'aller me mettre au beau milieu de l'atelier ! Ce ne serait pas du tout le point de vue pour dessiner.
— Je sais bien que la tribune est à vingt pieds du sol , et que tu es censée dans une autre pièce que celle où ils travaillent; mais enfin... que sais-je?... .le te le demande à toi-même, Joséphine. Tu dois savoir mieux que moi ce cpii est convenable et ce qui ne l'est pas. '
DU TOUR DE FRANCE. il
— Je ferai ce que tu voudras, répondit la marquise avec une petite moue qui ne l'enlaidissait point.
— Gela semble te contrarier, ma pauvre enfant? reprit Yseult.
— Je l'avoue, ce dessin m'amusait. Il y avait là quelque chose de joli à faire, et j'aurais fini par réussir.
— Je ne t'ai jamais vue si passionnée pour le dessin , Joséphine.
— Et toi , je ne t'ai jamais vue si anglaise , Yseult.
— Eh bien , si tu y tiens tant , continue. Je supporterai encore le bruit du marteau qui me fend le cerveau , et cette malheureuse, scie qui me fait mal aux dents, et cette maudite poussière qui gâte tous mes livres et tous mes meubles.
— Non, non, je ne veux pas de cela.
Mais quelle différence trouves-tu donc à ce ({ue nous soyons séparées par une porte ou par une tapisserie?
— Moi? je ne sais pas; il me semble que; moyennant la tapisserie, tu n'as pas l'air d'être seule , et qu'avec la porte ce sera bien différent.
— Est-ce que tu crois que ces gens-là font attention à moi , à la distance où ils sont de la tribune? Je dis plus : crois-tu que je sois quelqu'un pour eux?
— Joséphine , dit Yseult en riant et en rougissant à la fois, vous êtes une hypocrite. Pourquoi avez-vous fait un cri lorsque vous avez trouvé Pierre Huguenin ici , causant avec moi, il y a huit jours?
— Je ne sais pas non plus, moi! vraiment je n'en sais rien , Yseult j c'était une sottise de ma part.
— Et c'en était peut-être une de la mienne de trouver ce tête à tête insignifiant; j'y ai songé depuis. Un homme est toujours un homme, (pioi (ju'oii en dise. Je ne causerais pas tête à têt»; dans nïon cabinet avec Isidore Lerebours , par exemple...
— Parce qu'il est sot, suffisant, malappris!
— Un artisan, comme Pierre Huguenin , par exemple, qui n'est ni mal appris, ni suffisant, ni sot, est donc beaucoup plus un homme que M. Isidore?
— Oh ! cela est certain !
— Et pourtant tu n'irais pas dessiner dans un atelier où il y aurait plusieurs Isidores rassemblés !
— Oh! non certes! Pourtant je m'y croirais bien seule; et si j'étais condamnée à vivre dans une île déserte avec le plus parfait d'entre eux...
— Tu ferais le portrait des bêtes les plus
laides plutôt que le sien, je le conçois
Mais qu'est-ce donc que ce personnage que je vois là?
Tout en parlant avec sa cousine, Yseult avait ouvert le carton de dessins, et elle avait trouvé celui de l'atelier. Elle y avait jeté les yeux , sans que Joséphine préoccupée songeât à l'en emêpcher, et elle