‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 26 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

bien plus qu'Yseult. Que n'eùt-il pas donné pour savoir la vérité ! L'occasion se présentait enfin de la connaître d'après les réponses de mademoiselle de Yillepreux , ou de la deviner d'après sa contenance ; mais il lui semblait qu'en articulant le fait , il laisserait voir l'agitation de son cœur, et que son secret viendrait sur ses lèvres ou dans ses yeux. Enfin il prit son parti avec un courage désespéré. — Eh bien, puisque vous exigez que je le répète, dit-il, ils ont prétendu que vous aviez voulu vous marier avec un jeune savant qui était précepteur de monsieur votre frère, que ce jeune homme avait été chassé honteusement , et que vous aviez failli en mourir de chagrin...

— Et que sans celle catastrophe, rejtrit Yscult qui écoutait avec un sang-froid terrible, j'aurais conservé ce teint de lys et de roses qu'on voit briller sur les joues de ma cousine?

— Ils ont dit quelque chose comme cela.

— Et qu'avez-vous répondu à ce dernier chef d'accusation ?

— J'aurais pu leur répondre que je vous avais

vue à l'âge de cinq ou six ans, et que vous étiez pâle comme aujourd'hui ; mais je n'ai pas songé à nier l'effet , occupé que j'étais de nier la cause.

— Est-ce que vous vous souvenez vraiment de m 'avoir vue enfant , maître Pierre ?

— La première fois que vous vîntes ici , vous aviez les cheveux courts comme un petit garçon, mais aussi noirs que vous les avez aujourd'hui ; vous portiez toujours une robe blanche et une ceinture noire, à cause du deuil de votre père: vous voyez que j'ai bonne mémoire.

— Et moi je me souviens que vous m'avez apporté deux ramiers dans une cage , et que vous aviez fait cette cage vous-même. Je vous donnai un Uvre d'images, un abrégé d'histoire naturelle.

— Que j'ai encore !

— Oh vraiment? Mais voilà une digression qui ne me fera pas perdre de vue ce que je voulais savoir. Qu'avez-vous répondu à ces messieurs?

— Qu'ils ne savaient ce qu'ils disaient, et

qu'il y avait peu d'invention dans leurs romans. — Et alors ils se sont fâchés?

^ — Un peu. Mais quand ils ont vu que nous n'avions aucune peur, ils ont quitté la table en disant que le tort était de leur côté , parce que , quand on s'assied auprès des manants , on doit s'attendre à quelque éclaboussure. Si je n'avais retenu de force le Berrichon, je crois qu'il aurait fallu se battre. J'eusse été au désespoir que pareille chose arrivât par suite d'une conversation où vous aviez été nommée.

Yseult sourit d'un air de remerciement, et garda le silence pendant quelques instants. Tout ce que Pierre souffrit dans l'attente de ses réflexions est impossible à exprimer. Enfin elle prit la parole, et lui dit d'un air sérieux: — Voyons, maître Pierre, pourquoi étiez-vous indigné de l'accusation portée contre moi? Le fait d'avoir voulu me marier avec un petit précep- U'uv vous paraitrait-il si honteux et si criminel, (ju'il fallût, p(nn' le nier, s'exposer A faire un mensonge ?

Pierre pâlit et ne répondit point. Il n'écoutait nullement la question pleine de clarté qui lui était adressée ; il ne songeait qu'à cette passion dont on semblait lui faire l'aveu, et qui le précipitait du ciel en terre.

— Allons , reprit mademoiselle de Villepreux avec ce ton bref et un peu absolu qui rappelait, disait-on , celui de l'Empereur, il faut me répondre, maître Pierre. Je tiens à ma réputation, voyez-vous , et je désire l'établir clairement dans l'esprit des personnes que j'estime. Pourquoi avez-vous nié que j'eusse aimé un professeur de latin? Dites!

— Je ne l'ai pas nié. J'ai dit simplement que toute espèce de supposition sur certaines personucs était impertinente et déplacée de la part de certaines gens.

— Cela est bien aristocratique , monsieur Pierre ; je ne vais pas si loin (pie vous : je suis , vous le savez , pour la liberté de la presse , pour le libre vole, pour la liberté de conscience, pour toutes les libertés pultliques. Il y aurait donc

Wi LE- COMPAGNON

inconséquence à demander une exception en ma faveur.

— J'ai eu tort sans doute de le prendre sur ce ton ; mais ce serait à recommencer que je ne serais pas plus sage. Votre nom me faisait mal dans la bouche de ces bavards grossiers.

— Eh bien, je vous absous; mais c'est à la condition que vous allez me dire ce que je vous demandais tout à- l'heure. En quoi blâmezvous...

— Mon Dieu ! je ne blâme rien ! s^écria Pierre, à qui ce jeu faisait saigner le cœur. Si vous avez le projet de vous marier avec un savant , je trouve cela tout aussi orgueilleux que de vouloir épouser un général , un duc ou un banquier.

— Ainsi vous ne seriez pas mon défenseur en pareille circonstance? Vous m'accuseriez au contraire?

— Vous act'iis(!i', moi? jamais! Vous avez bien assez de grandes choses dans Tâmc pour (|iM)n vous pardonnai., s'il h; l'allait, (pielcfue petit tiuvcrs d'esprit.

— Eh bien , j'aime votre réponse , et j'aime votre jugement sur mon Odyssée avec le professeur. Cela me paraît vu de plus haut que ne pourrait le faire aucune des personnes que je connais. Il est étrange, maître Pierre, que n'ayant jamais vu ce qu'on appelle le monde , vous le compreniez mieux que les gens qui le composent. En vous appuyant sur la logique pure et sur la sagesse absolue , vous avez démasqué une grande erreur à laquelle se laissent prendre la plupart des hommes et des femmes de ce temps-ci.

— Puis-je vous demander laquelle? car il paraît que j'ai fait de la prose sans le savoir.

— Eh bien , voici. Les romans sont à la mode. Les femmes du monde en lisent, et puis elles les mettent en action le plus qu'elles peuvent, et rien de tout cela n'est romanesque. Il n'y a pas une seule véritable affection sur mille aventures qu'on attribue à l'amour le plus exalté. Ainsi on •voit des enlèvements , des duels , des mariages contrariés par les parents et contractés au grand

scandale de l'opinion ; on voit même des suicides, et dans tout cela il n'y a pas plus de passion que je n'en ai eu pour le professeur de mon frère. La vanité prend toutes les formes ; on se perd , on se marie ou l'on se tue pour faire parler de soi. Croyez-moi , les vraies passions sont celles qu'on renferme ; les vrais romans sont ceux que le public ignore; les vraies douleurs sont celles que l'on porte en silence et dont on ne veut être ni plaint, ni consolé.

— Il n'y a donc rien de vrai dans l'histoire du précepteur? dit Pierre avec une naïve anxiété qui fit sourire mademoiselle de Villepreux.

— Si elle s'était passée comme on la raconte , reprit-elle , je vous réponds qu'on ne la raconterait pas. Car si j'avais eu de l'inclination pour ce jeune homme , il serait arrivé de deux choses l'une : ou il eût été digne de moi , et mon grandpère n'eût pas contrarié mon choix ; ou je me serais trompée , et mou grand-père m'eût fait ouvrir les yeux. Dans ce dernier cas , j'aurais eu, je crois, la force de ne nioulrcr ni fausse

honte ni désespoir ridicule , et l'on n'aurait pas eu le plaisir de voir pâlir mon teint. Mais comme il y a toujours quelque chose de réel au fond de toutes les inventions humaines , il faut que je vous dise ce qu'il y a de vrai dans ce roman. Mon frère avait effeclivement un professeur de latin et de grec, qui n'était pas très-fort, à ce qu'on assure, sur son grec et sur son latin, mais qui l'était bien assez , puisque mon frère était résolu à n'apprendre ni l'un ni l'autre. J'avais quatorze ans tout au plus, et de temps en temps, par pitié pour ce pauvre professeur qui perdait son temps chez nous , je prenais la leçon à la place de Raoul; au bout d'un an , j'en savais un peu plus que mon maître, ce qui n'était pas beaucoup dire.

Un beau jour, je remarquai que tout en mangeant de fort bon appétit, il faisait de gros soupirs toutes les fois que je lui offrais de quelque plat. Je lui demandai s'il était souffrant ; il me répondit qu'il souffrait horriblement, et je me mis à le (juestionner sur sa sauté, sans me douter

qu'il venait de me faire une déclaration. Je trouvai le lendemain dans mon rudiment un singulier billet, tout rayé de points d'exclamation; et je le portai à mon grand-père, qui en rit beaucoup, et me recommanda de ne pas laisser deviner que je l'eusse reçu. Il eut un assez long entretien avec le professeur, et le lendemain celui-ci avait disparu. Je ne sais quelle femme du monde ou quelle femme de chambre inventa un scandale domestique , le renvoi brutal et humiliant du professeur, et mon désespoir. Le fait est que mon grand-père avait confié à ce jeune homme une petite mission politique en Espagne, dont il s'acquitta aussi bien qu'un autre, et qu'à son retour, il fut reçu dans la maison avec autant de bienveillance (jue s'il ne se fût jamais rien passé qui eût dû l'en faire bannir. Il ne fut jamais question du billet entre nous, et il n'en écrivit plus. Il semble môme l'avoir complètement oublié ; car je l'ai entendu bien souvent se moquer sans ])itié d(;s gens assez présomptueux jiour se risquer auprès des femmes. C'est du reste un brave

garçon, que j'estime beaucoup, quoique ses travers me fassent quelquefois sourire, et je crois que c'est là aussi votre sentiment à son égard.

— Est-ce que je le connais? dit Pierre stupéfait.

Yseult passa d'un air malin ses doigts sur ses joues, comme pour y dessiner la forme des gros favoris noirs d'Achille Lefort. Elle ne le désigna pas autrement , et posa ensuite son doigt sur ses lèvres avec une sourire plein de finesse et d'enjouement. Cet instant d'abandon et de gaieté la montra à Pierre sous un aspect de beauté qu'il ne lui connaissait pas , et la confiance délicate qu'elle lui témoignait le pénétra jusqu'au cœur.

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