CHAPITRE XII
Nous sommes arrivés , dans le cours de notre histoire , i"i ce moment décisif où s'aftaissèrent les sociétés secrètes de la bourgeoisie sous la restauration. Si le lecteur a fait attention à la silhouette que nous avons tracée du comte de Villepreux, il doit soupçonner auquel des quatre partis du Carbonarisme ce vieux j)olili(|ue se rattachait; cl il peut eu iiiAmc t.Mups s'('x})liquer
par là comment un personnage si fin , si sceptiqiie,si léger, et si pusillanime, avait osé quitter le sentier vulgaire de la politique officielle pour se lancer dans les conspirations.
Certes, le comte avait trop le sentiment de la tradition historique de la France, soit ancien régime, soit révolution, pour songer à un prince étranger, et, puisqu'il faut nommer ce prétendant par son nom, à un prince d'Orange. M. de Yillepreux laissait cette idole à d'autres conspirateurs. Il y a des hommes d'état d'aujourd'hui , ministres, pairs, ou députés, qui, fixés alors parl'exil en Belgique, avaient imaginé de réunir la Belgique à la France en donnant le sceptre constitutionnel à un prince belge ; ils crurent ainsi un moment renverser la restauration avec l'appui du Nord. L'histoire nous fera peut-être un jour connaître les savants mémoires à consulter qu'ils adressaient à l'empereur de Russie en faveur de leur candidat. Ce candidat hollandais n'avait pas le suffrage du comte, malgré les efforts infinis que fit pour le séduire certain
professeur éclectique qui , allant pendant ses vacances picorer en Allemagne, crut aussi lui avoir trouvé en Hollande le monarque futur de la France.
Le comte aurait été plus volontiers partisan de Napoléon II que du prince d'Orange. Préfet sous l'empire , une restauration impériale aurait pu lui convenir. Mais il avait trop d'esprit pour ne pas comprendre que l'empire sans l'empereur, sans le grand homme , était une chimère.
Enfin, bien qu'il aimât les utopies, et qu'il fût, en théorie, partisan des idées les plus rationnelles, des principes les plus philosophiques et les plus radicaux, il était trop peu enthousiaste pour vouloir, avec Lafayette, monter sur un échafaud, ou conquérir une république dont il ne voyait pas ensuite clairement la destinée. Cette fraction de la Charbonnerie était ménagée, caressée par lui ; mais, au fond, il ne la regardait (jne comme un instrument utile, un appau à prendre les courages, un allié propre à échauffer l'ardeur des éliundis, tît à tirer les marrons
du feu. Achille Lefort croyait sincèrement' le comte de Villepreux Lafayétiste ; mais le comte de Villepreux savait fort bien, au fond de son âme, qu'il était Orléaniste.
Il était comme M. de Talleyrand, son ami et son protecteur. Comme M. de Talleyrand , il cherchait non pas un homme, mais un fait^ c'est-à-dire un homme qui fût unfait. Cher lecteur, c'est la fameuse devise du parce que Bourbon , que vous avez vu arborer depuis, et qui vous a peut-être étonné alors, et paru nouvelle. Sachez que les politiques à nez tin étaient depuis longtemps sur cette trace. Le comte de Villepreux avait été naturellement mis sur la voie par suite des relations de sa famille avec l'un des partis actifs de la révolution, relations que je vous ai fait connaître. Il avait compris, à demi-mot, que riiomme de M. de Talleyrand ne devait pas agir lui-môme, mais /aire le mort. Seulement, croyant les conjonctures plus favorables qu'elles n'étaient, et l'issue plus prochaine, il
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s'était hasardé, pour son propre compte, encouragé d'ailleurs par l'exemple de ceux qui, de bonne foi, et avec plus de désintéressement qu'il n'^ avait lui-même (1), dirigeaient cette intrigue. C'est ainsi qu'il se trouvait embarqué dans ce qu'il appelait maintenant, lorsqu'il se parlait tout bas à lui-même, cette maudite galère.
« Le parti d'Orléans , dit un historien du Car- « boranisme, est celui qui fit le plus de mal à « l'association , surtout dans les derniers temps. «Au commencement, il n'est pas impossible « que Louis-Philippe eût conçu quelques espèce rances au sujet de ces vastes préparatifs d'iii- « surrcction ; mais il dut être bientôt évident « pour ce prince que ses cousins avaient encore « à leur disposition trop de ressources pour être «si facilement forcés, et que le Carbonarisme «ne pouvait avoir d'autre effet ({ue de les in- « qiiiéler et de les porter à la réaction. Il laissait
(1) Nous voulons pîtrlcr sinloiil de Manuel, (|ui passe pour avoir cliri}^»'' dans la Cliarhonnerie le parti Orléanislc.
DU TOUR Dii FRANGE, 305
« donc conspirer pour lui , mais bien décidé à « demeurer dans l'ombre, et ne jugeant pas que « le temps de paraître fût venu. Les habiles « politiques ne sont pas ceux qui ch^chent à « faire des circonstances, mais ceux qui cher- « chent à se faire pour les circonstances. Enfin « la guerre d'Espagne vint porterie dernier coup « aux associations. La révolution , comprimée « momentanément en Espagne par l'acte le plus « vigoureux et le plus politique que les Bourbons « eussent encore accompli , s'affaissa en France « en même temps. Vaincue les armes à la main « là où elle avait réussi à se constituer, elle ne « pouvait plus garder l'espérance de vaincre là « où elle ne possédait que la ressource des assem- « blées secrètes et des complots. L'eifet moral « d'une victoire acheva ce que la discorde avait « commencé , et ce que ni procès criminels ni « échafauds n'auraient jamais produit. »
Le 3 novembre de cette même année 1823, c'est-à-dire environ deux mois après l'aventure du Corinthien et de la marquise, on célé-