‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 28 sur 40 · II. 2U · texte numérisé non relu

II. 2U

bra la fête du comte de Yillepreiix. Plusieurs personnes des environs furent invitées à dîner. Beaucoup d'autres vinrent rendre hommage au patriarche du libéralisme de la Loire- Inférieure. Le comte n'était pas très-flatté de ces ovations domestiques. Ses résolutions se ressentaient de la situation politique ; à tel point que le matin de sa fête, son petit-fils Raoul étant venu l'embrasser, il eut avec lui un assez long entretien , à la suite duquel , après l'avoir paternellement tancé sur plusieurs points, il lui donna à entendre qu'il ne prétendait pas entraver son ardeur miUtaire, et que , si la guerre se prolongeait en Espagne, il lui permettrait de demander du service dans l'armée française. Raoul fut si enchanté de cette demi-promesse, qu'il monta à cheval et courut l'annoncer à ses jeunes amis des châteaux voisins, qui se trouvaient réunis dans un rendez-vous de chasse à deux lieues de Villepreux. 11 y eut grande joie et grande exclamation de leui' part. Ils burent à la santé du vieux comte, déclarant qu'ils lui par-

donnaient le passé, et qu'ils iraient le remercier d'avoir comblé les vœux de Raoul, bien que leurs familles ne se vissent plus. Vers le soir, Raoul se disposait à retourner au dîner de son grand-père , lorsqu'il passa par la tète de ces jeunes fous de s'inviter à ce dîner, les uns avec l'élan que leur communiquait le vin de Champagne, les autres avec la pensée malicieuse de compromettre par cette démarche le vieux comte auprès de ses convives libéraux. Raoul s'imagina que c'était un excellent moyen d'entraîner plus vite son aïeul , et la jeune phalange ultra-royaliste arriva au château au moment où l'on servait le dîner.

Ce fut un singulier coup de théâtre que l'apparition de ces enfants de nobles familles au banquet libéral du comte de Villepreux. On se toisa d'une étrange façon. Certains convives indignés voulaient se retirer à jeun; certains autres, qui avaient des relations de clienlelle avec les parents des jeunes gentilshommes, n'osaient pas trop leur battre froid, et se trouvaient fort

mal à l'aise. Le comte dominait la situatiou avec une aisance diplomatique devant laquelle l'impertinence irréfléchie de nos ultras imberbes était forcée de baisser pavillon. Mais la situation se compliqua bien autrement, lorsqu'au premier service on vit arriver Achille Lefort à la tète d'une phalange macédonienne de petits républicains très-farouches qu'il avait recrutés dans son voyage, et qu'il menait là pour les mettre en rapport avec ses autres adeptes, voulant leur conférer à tous le baptême carbonique à l'ombre de la fête du vieux comte. Il les présenta à ce dernier avec son aplomb ordinaire , lui faisant entendre, au moyen des expressions à double sens du Carbonarisme, que c'étaient là des cousins, et qu'il n'y avait pas à reculer. Le comte prit encore son parti avec grâce; et pendant (jue la première faim tenait les haines politiques assoupies au fond des estomacs, il se mit, sans en avoir l'air, à chercher un moyen de se débarrasser cl des preux de Raoul et des conspirateurs d'Achille. Quand il

l'eut trouvé, il se sentit tranquille; mais comme son projet ne pouvait être mis à exécution qu'après le dîner, et que jusque là des discussions assez vives pouvaient s'engager à table, et le forcer à prendre parti d'un côté ou de l'autre, il imagina de faire jouer des fanfares sous les fenêtres de la salle à manger à l'apparition de chaque service. Un mot à l'oreille de son vieux roué de valet de chambre sufOt pour que, cinq minutes après, un effroyable vacarme de cors de chasse , auxt^uels tous les chiens du château et du village répondirent par des hurlements plaintifs, coupât la parole aux plus exaltés. D'abord la société fut un peu mortifiée de cette cruelle sérénade , et Achille Lefort, qui était eu veine d'éloquence, déclara à ses voisins ([ue cela était odieux et insupportable. Mais Raoul, qui détestait cordialement son ex-précepteur, depuis ([u'il prenait de grands airs avec lui, fut ravi de voir qu'il ne pouvait plus placer un mot, et encouragea les sonneurs de cor, en leur faisant porter du vin.

Le cor ayant usé son effet, car les poumons du libéralisme finissaient par s'y habituer et par lutter contre la fanfare , il se trouva que le cheval de Raoul s'était détaché, et se battait dans l'écurie avec les chevaux de ses jeunes amis. Tous se levèrent et coururent séparer les combattants, ce qui fut assez long et assez difficile; Wolf, averti par le valet de chambre , avait merveilleusement secondé les intentions de son maître. Quand ils rentrèrent, on était au dessert : c'était le moment le plus dangereux. Mais le vin circulait abondamment, et le provincial, qui aime à boire, oubhait ses ressentiments, et laissait Achille et ses Romains occuper farène de la discussion. Heureusement le comte avait un auxiliaire puissant dans la personne de Joséphine Clicot. L'amante du C(»rinthien avait fait ce jour-là une toilette ravissante, et elle était d'une beauté à faii'c tourner la tète à tous les partis. Le comte la mit en relief, va\ la priant de chanter quehpie cliansoii du pays, suivant le vieil usage campaguaid et à l.i manièi-e des [»as-

tourelles de la lande. Joséphine , élevée aux champs, ayant une jolie voix et des instincts particuliers de mimique , chantait ces ballades naïves d'une manière très-piquante, et avec beaucoup de gentillesse. Elle se fit bien prier, mais enfin elle céda. Dès ce moment ou ne s'occupa plus que de la séduisante marquise. Les jeunes royalistes, que l'on avait eu soin de placer autour d'elle, se disputèrent ses réponses, ses regards, ses sourires, et jusqu'aux fruits et aux bonbons que sa main avait touchés. Quand on passa au salon, il s'y trouva un violon; Raoul savait jouer des contredanses. Le comte pria sa fiile de se mettre au piano , et en un instant le bal fut organisé. On avait été chercher, pour faire nombre (car il y avait peu de dames), la fille de l'adjoint et celles des fermiers qui avaient d'assez belles toilettes pour des dames de village. Pendant ce temps, Achille, indigné de la frivolité du vieux comte, s'était éclipsé a.\GC ses hommes, et avait envoyé chercher Pierre Huguenin. Dans la matinée, Pierre avait re»;u , par un

exprès , un billet du commis-voyageur, dans lequel, en lui annonçant son arrivée, il le priait d'avertir et de rassembler les membres de sa future vente, et lui marquait le rendez-vous pour le soir même , pendant les amusements de la fête, dans l'atelier du château. Pierre avait fait ses dispositions avec un certain découragement. Plus il voyait approcher le moment de se lier par des engagements sérieux à une œuvre qui lui avait d'abord paru vaine et frivole, plus il sentait revenir ses répugnances. Il était même en proie à une sorte de remords, que ne pouvaient plus étouffer les naïves illusions dont l'entretenait mademoiselle de Villopreux. Enfin l'heure était venue, et Pierre se promettait de refuser son adhésion, si la formule du serment et l'exposition du programme impliquaient une trahison quelconque de ses principes et de ses sentiments.

Mais il était écrit (jii'il échapperait ;\ ce danger. Au moment où Achille , accompagné de ses prosélytes , marchait dans l'ombre de la nuit vei's l'atelier ((iii (k'vait lui s<M'vir de tenqile , le

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comte de Villepreux se présenta, et, feignant d'ignorer ses projets, lui dit qu'un mandat d'amener était lancé contre lui , que les gendarmes le cherchaient, et qu'il n'avait pas un instant à perdre pour se dérober aux poursuites. Ses plans avaient été éventés ; le préfet avait écrit au procureur du roi; on était résolu à sévir contre tous les actes de sa propagande. Heureusement un employé de la préfecture, à qui le comte avait rendu des services , avait eu la générosité de l'avertir, afin que, s'il avait lui-même quelque chance d'être compromis, il eût à se mettre à couvert. Il aurait certainement à subir une visite domiciliaire dans la nuit. Enfin l'intérêt de la cause exigeait qu'on se dispersât, et qu'Achille quittât le pays à l'instant même. Un bon cheval et im domestique fidèle étaient tout prêts, l'un à le porter , l'autre à le guider ù travers les landes jusqu'à la sortie du département. Toute celte histoire fut si admirablement racontée, et le vieux comte' joua si bien sa comédie, que les répid)licains épouvantés se

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dispersèrent en un instant, comme une poignée de feuilles sèches balayées par le vent. Achille, (|ui ne demandait que des émotions, eut celle de se croire enfin persécuté ; et cette fuite nocturne , ces dangers qui n'existaient pas , ce mystère qu'il eût voulu confier à tout le monde , l'occupèrent et lui donnèrent une joie d'enfant. 11 courut vers l'atelier pour avertir Pierre de sa fuite, et lui faire ses adieux.

Pierre l'attendait, et il n'était pas seul. Yseult, qui était dans la confidence, et que son père avait autorisée à seconder l'établissement de la Jean- Jacques Rousseau (tout en travaillant sous jeu à le faire avorter), s'était échappée furtivement du salon pour aider l'artisan dans ses préparatifs. J'^llc lui avait ouvert son cabinet de la tourelle, afin ([d'il pût y prendre des tables, des chaises et des flambeaux; et elle lui désignait l'arrangement (lu m.itéricl de la cérémonie, lors([ue Achille vint donner, au volet de l'atelier, le signal conveiui. Il leurconlia i'a[)idement sa position tragi({uc, 1(mii' jura qu'il irabandomiail |)as

la partie, qu'il saurait, à lui seul, ressusciter le Carbonarisme dans toute la France sous une autre forme, et qu'on le reverrait bientôt à Yillepreux, en dépit des tyrans et des sonspréfets. Puis il embrassa Pierre, et l'exhorta si chaudement à rester tidèle au libéralisme, que Pierre fut édifié de sa persévérance et du peu d'effroi qu'il montrait. Le fait est qu'Achille ne connaissait pas la peur, l'amour-propre et la générosité le dirigeant toujours vers les postes avancés des folles entreprises. Yseult lui donna une poignée de main , et le reconduisit avec Pierre, par un petit sentier couvert, jusqu'à la grille du parc, où l'attendaient son guide et les chevaux. Puis ils revinrent pour ranger l'atelier et faire disparaître toute trace du naufrage de la Jcaîi-Jacques Rousseau.

En remontant les meubles dans le cabinet de la tourelle, Pierre ne put se défendre d'une émotion qu' Yseult aperçut et partagea.

— Cette pièce vous rappelle, ainsi (lu'à moi, lui dit-elle avec candeur, un souvenir pénil)le;

je voudrais l'effacer. Ne vous souvenez-vous pas d'une certaine gravure que vous aviez acceptée et que vous avez méprisée ensuite? Elle est toujours là; et tant qu'elle y sera, je croirai que nous ne sommes pas bien réconciliés.

— Donnez-la moi bien vite, répondit Pierre. 11 y a longtemps que je me reproche de ne pas oser la réclamer !

— Tenez, la voici, dit Yseult; et en même temps voici un jouet d'enfant que vous deviez être forcé d'accepter ce soir d'une autre main que la mienne, et que vous allez recevoir de moi comme ini souvenir d'amitié et un gage d'union politique.

— Qu'est-ce donc que cela? dit Pierre en examinant un superbe poignard admirablement ciselé qu'elle lui présentait; à ([iioi cela pourrait-il me servir? Ce n'csst pas un instrument de

menuiserie, (jue je sache.

— C'est une arme de guei-re civile, répondit-elle, et c'est le gage (|iit' Ton (•(inf(''re au ivcipiondaiiv cai'bonai-i».

— J'avais bien ouï-dire qu'on jurait sur ce symbole sinistre. Je n'y croyais pas.

— Le royalisme a fait bien des phrases emphatiques là-dessus ; mais le Carbonarisme a bien prouvé que le poignard n'était dans ses mains qu'un signe de ralliement inoffensif. Son introduction dans nos mystères est respectable, en ce qu'elle nous vient du Carboranisme italien, qui compte de plus sérieuses batailles et de plus nombreux martyrs que le nôtre. C'est le symbole de notre fraternité avec ces victimes , dont chacun de nous devrait faire chaque jour la commémoration religieuse dans son cœur, comme les catholiques font celle de leurs saints dans les prières ; et puisque nous ne pouvons les pleurer (ju'en secret, il est peut-être bon d'avoir toujours devant les yeux cet emblème qui nous rappelle leur mort violente et leur sublime fanatisme.

— Savez-vous , dit Pierre en retournant le poignard dans sa main et en l'examinant avec une sorte de tristesse , qu'il y a chez nous autres une superstition à propos de ces choses-là ? Le

don d'un instrument à lame tranchante coupe l'amitié , suivant les uns , et porte malheur, suivant les autres, à celui qui l'a reçu ou à celui qui Ta donné.

— Je ne crois pas à cela , quoique ce soit une idée poétique.

— Ni moi non plus, et pourtant... Mais qu'est-ce que ce chiffre gravé à jour sur la lame?

— C'est le vôtre à présent. Autrefois ce fut celui d'un de mes ancêtres auquel ce poignard appartint. Il se nommait Pierre de Villepreux ; n'est-ce pas ainsi que vous vous nommez aussi, quand vous réunissez votre nom de baptême à votre nom de compagnon ?

— Il est vrai, dit Pierre en souriant; avec cette différence , que vos ancêtres donnèrent leur nom au village et que le village me l'a cédé.

— Vos ancêtres étaient serfs , et les miens soldais, c'est-à-dire que vous sortez des opprimés, et moi des oppresseurs. J'envie beaucoup votre nol)lesse , maître Pierre.

— Ce poignard est trop beau pour moi , dit-il

en le replaçant sur la table ; on me demanderait par moquerie où je l'ai volé ; et puis vraiment, je suis peuple , je porte le joug de la superstition. Je ne peux me défendre d'une idée sombre devant cette arme tranchante. Décidément, je n'en veux pas. Donnez-moi quelque autre chose.

— Choisissez, dit Yseulten lui ouvrant toutes ses armoires.

— Mon choix sera bientôt fait , dit Pierre. Il y a, dans un volume de votre Bossuet, une petite croix de papier découpé, avec des ornements grecs du Bas-Empire qui sont d'un goût charmant.

— Eh mon Dieu, êtes-vous donc sorcier?

Comment savez-vous cela? Je ne le sais pas moi-même. Il y a deux ans que je n'ai ouvert mon Bossuet.

Pierre prit le volume, l'ouvrit, et lui montra la petite croix, dont il avait eu bien envie autrefois, et qu'il avait respectée.

— Comment savez-vous que c'est moi qui l'ai faite? dit-elle.

— Votre chiffre est découpé à jour en lettres gothiques dans un des ornements.

— C'est la vérité. Eh bien , prenez-la donc. Mais qu'en ferez-vous?

— Je la cacherai, et je la regarderai en secret.

— Voilà tout?

— C'est bien assez.

— Vous attachez à cela quelque idée philosophique; vous préférez cet emblème de miséricorde à l'emblème de vengeance que je vous avais destiné.

— C'est possible ; mais je préfère surtout ce morceau de papier découpé par vous sous l'influence d'une idée calme et religieuse, à ce riche poignard qui a servi peut-être d'instrument à la haine.

— Maintenant, me direz-vous, maître l^ierre, connnent vous connaissez si bien mon cabinet et mes livres, et juscju'aux petites marcpics qui s'y trouvent? A m<tiiis «pie vous n'ayez le don de seconde vu(! , tout me porte A croire ({ue vous avez lu ici.

— J'ai lu tout ce qui est ici , répondit Pierre ; et il fit sa confession , sans omettre les soins recherchés qu'il avait pris pour ne rien gâter dans le cabinet, et pour ne pas ternir même les marges des livres. Ces scrupules firent sourire Yseult. Elle lui fit plusieurs questions sur l'effet que ces lectures avaient produit en lui , lui demanda dans quel ordre il les avait faites, et quelles impressions il en avait reçu. En écoutant ses réponses, elle s'expliqua beaucoup de choses qu'elle n'avait pas comprises en lui auparavant, et fut frappée de la droiture de jugement avec laquelle, sans autre lumière que celle d'une conscience rigide et d'un cœur plein, de charité , il réfutait l'erreur et confondait l'orgueil des savants de ce monde, n'admirant chez les poètes et les philosophes que ce ([ui est vraiment grand et éternellement beau, ne croyant de l'histoire que ce (jui , est d'accord avec la logique divine et la dignité humaine, s'élevant enfin, par sa grandeur innée, au-dessus de toutes les grandeurs décernées par le jugement des hommes. Elle fut entièrement

ir.

subjuguée, attendrie, saisie de respect, remplie de foi , et en même temps d'une sorte de honte, comme il arrive lorsqu'on découvre qu'on a protégé ingénuement un être supérieur ù toute protection. Assise sur le bord d'une table , les yeux baissés, l'âme pénétrée de ce sentiment que les Chrétiens ont défini componction , elle garda le silence longtemps après qu'il eut parlé.

— Je vous ai fatiguée , ennuyée peut-être, lui dit Pierre, intimidé par cette apparence de froideur ; vous m'avez laissé parler, et je me suis oublié. . . Je dois vous sembler plus présomptueux dans mes idées que ce bon M. Lefort...

— Pierre , répondit Yseult , je me demande depuis un quart d'heure si je suis digne de votre amitié...

— Vous raillez-vuus de moi ! s'écria Pierre avec simplicité; non, ce n'est pas là l'idée qui vous absorbe , c'est impossible.

Yseult se leva. Elle était plus pâle qu'elle ne l'avait jamais été, ses yeux brillaient d'un feu mystique. La lueur de la lampe à chapiteau vert

qui éclairait la tourelle répandait sur son visage un ton vague et flottant qui lui donnait l'apparence d'un spectre. Elle semblait agir et parler dans la fièvre , et pourtant son attitude était calme et sa voix ferme. Pierre se souvint de la sibylle qu'il avait vue en rêve , et il eut une sorte de frayeur.

— L'idée qui m'absorbe? lui dit-elle en le regardant avec une fixité qui annonçait une volonté inébranlable ; si je vous la disais aujourd'hui , vous n'y croiriez pas. Mais je vous la dirai quelque jour et vous y croirez. En attendant, priez Dieu pour moi ; car il y a dans ma destinée quelque chose de grand, et je ne suis qu'une pauvre fille pour l'accomplir.

Elle se hâta de ranger son cabinet avec beaucoup d'exactitude, quoiqu'elle eût l'air d'être ravie par la pensée dans un autre monde. Puis elle sortit, et traversa l'atelier sans dire un mot à Pierre, qui la suivait en lui portant son bougeoir. Quand elle fut au seuil de la porte qui donnait dans le parc, elle lui répéta encore : « Priez pour

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moi ; » et reprenant sa bougie, elle l'éteignit, et disparut devant lui comme un fantôme qui se dissipe. Qu'avait-elle voulu dire? Pierre n'osait chercher le sens de ses paroles. Oui , se disait-il, la voilà comme dans mon rêve, parlant par énigmes, et me montrant dans l'avenir quelque chose que je ne comprends pas. Il se sentit pris de vertige, et pressa son front dans ses mains, comme s'il eût craint qu'il ne vînt à éclater.

Ne pouvant résister à l'agitation qui était en lui, entrainé comme par l'aimant, il se glissa dans l'ombre sur les traces de mademoiselle de Yiilepreux, afin de la voir plus longtemps flotter devant lui comme une pâle vision , ou du moins de respirer l'air qu'elle venait de traverser. Il arriva ainsi jusqu'au gazon découvert cpii s'étendait devant la façade du chAteau ; et, s'arrétant dans les derniers massifs, il la vit rentrer dans le salon. Le temps étant magnifique et la danse fort animée, nn avait ouvert les croisées, et, (11* sa place , Pierre pouvait voir passer la vvalse et voltiger la marquise , ciilourée d'adorateurs ,

parmi lesquels se trouvaient des jeunes gens de bonne maison , dont les façons galantes étaient mêlées de cette légère dose d'impertinence qui plaît aux femmelettes. Joséphine était enivrée de son succès; il y avait longtemps qu'elle n'avait^ eu l'occasion d'être belle , et qu'elle ne s'était vue admirée ainsi. Elle était comme un phalène qui tourne et folâtre autour de la lumière. Yseull, pour reposer les personnes qui avaient joué tour à tour du violon, se remit au piano. Pierre se plaça de façon à la voir. Ses yeux nageaient dans une sorte de fluide , où d'autres images que celles de la réalité semblaient se dessiner devant elle. Elle jouait avec beaucoup de nerf et d'action ; mais ses mains couraient sur le clavier sans qu'elle en eût conscience.

Raoul sortit pour prendre l'air avec un de ses amis. Pierre l'entendit qui disait : Regarde donc ma sœur; ne dirait -on pas d'un automate ?

— Est-ce qu'elle ne rit jamais plus (pie cela? reprit son interlocuteur.

— Guère plus. C'est une fille d'esprit, mais une tête de fer.

— Sais-tu qu'elle me fait peur avec ses yeux fixes? Elle a l'air d'une figure de marbre qui se mettrait à jouer des sarabandes.

— Je trouve, moi, qu'elle a l'air de la déesse de la Raison, répondit Raoul d'un ton railleur, et qu'elle joue des contredanses sur le mouvement de la Marseillaise.

Ces jeunes gens passèrent, et presque aussitôt Pierre vit quelqu'un qui errait en silence autour du gazon , et dont la marche entrecoupée trahissait l'agitation intérieure. Lorsque cet homme se trouva près de lui, il reconnut le Corinthien, et, sortant doucement de sa retraite, il le saisit par le bras. — Que fais-tu ici? lui dit-il, car il comprenait bien sa peine secrète ; ne sais-tu pas que ce n'est pas là ta i)la(C, cl ((ue, si tu veux regarder, il ne faut i)as (ju'on le voie? Allons, viens : tu souflres, et tu ne peux ici rien changer à ton sort !

— Eh bien! dit le (^orinlhien, laisse-moi

m'abreuver de ma souffrance. Laisse-moi me dessécher le cœur ù force de colère et de mépris.

— De quel droit mépriserais-tu ce que lu as adoré? Joséphine était-elle moins coquette, moins légère, moins facile à entraîner, le jour où lu as commencé à l'aimer?

— Elle ne m'appartenait pas alors! Mais à présent qu'elle est à moi, il faut qu'elle soit à moi seul , ou qu'elle ne soit plus rien pour moi. Mon Dieu ! avec quelle impatience j'attends le moment de le lui dire!... Mais ce bal ne finira pas ! Elle va danser toute la nuit, et avec tous ces hommes. Quel horrible abandon de soimême ! La danse est ce que je connais de plus inqoudique au monde chez ces gens-là. Mais vois donc, Pierre! regarde-la. Ses bras sont nus, ses épaules sont nues , son sein est presque nu ! Sa jupe est si courte (ju'elle laisse voir à demi ses jambes , et si transparente qu'on distingue toutes ses formes. Une femme du peuple rougirail de se montrer ainsi en public ; elle craindrait

:ilii Lli COMPAGNON

d'être confondue avec les prostituées! Et maintenant la voilà qui passe toute haletante des bras d'un homme aux bras d'un autre homme qui la presse, qui la soulève, qui respire son haleine, qui froisse encore sa ceinture déjà flétrie , et qui boit la volupté dans ses regards. Non ! je ne puis pas voir cela plus longtemps. Allonsnous-en, Pierre; ou bien entrons dans ce bal; brisons ces lustres, renversons tous ces meubles, mettons en fuite tous ces damerets , et leurs femmes verront comme ils savent les défendre des outrages de la populace !

Pierre vit que l'exaspération de son ami ne pouvait plus être conteime; il l'entraîna loin du château, et réussit à le ramener chez lui. I.,à ils trouvèrent une lettre timbrée de Bh^is dont la vue fit tressaillir le Corinthien. Elle était adressée à Pierre, qui lui on fit part nussitùt.

«Mon cher Pays (écrivait le Dii^nilaire) , je « vous annonce (|uc la société du Devoir de «liberté (piitle celte résidence, cl que Ulois «cesse de fain* partie de nos villes de Devoir.

« Les persécutions que nous avons eu à soul- « fi'ir de la part des autres sociétés nous ont « causé de tels dégoûts , que nous préférons « l'abandon de nos droits à une guerre inler- « minable. Cette résolution ayant été prise « d'un commun accord, nous sommes à la veille « de nous disperser. » Ici le Dignitaire entrait dans les détails relatifs à la société , et racontait les divers motifs de cette résolution. Puis il faisait un retour sur ses affaires particulières, et annonçait à son ex-collègue que la Savinienne, forcée de renoncer à (enir son auberge qui n'était achalandée que par les Gavots dont elle était Mère, avait pris le parti de quitter son commerce et de vendre sa maison. « J'aurais « pensé , mon cher Pays, disait-il, que je serais « consuUé sur cette affaire. Comme ami de feu «Savinien, et comme dévoué aux intérêts de « sa veuve plus qu'aux miens })ropres , je me « flattais d'èlre son conseil et son guide dans « iuk; telli; occasion. V\\ bien, elle a agi autre- « meut. VuWa a fait mettre son établissemenl en

« vente sous mon nom , déclarant devant la loi

« que ce n'était point la propriété de ses enfants,

« mais la mienne, parce que j'en avais fourni les

« fonds et qu'ils ne m'étaient point remboursés.

a Et quand je lui en ai fait des reproches, elle m'a

«répondu que c'était son devoir d'agir ainsi,

'( et qu'elle ne voulait pas me tromper plus long-

« temps, son intention étant de ne point se rema-

« rier. Villepreux, elle m'a dit que vous con-

« naissiez ses raisons, et qu'elle vous avait confié

« tout ce qui s'était passé entre moi et son mari

« à l'article de la mort. Je ne vous demande

«rien, mon cher Pays, j'en sais bien assez.

« Quand on a le malheur de n'être pas aimé, on

« doit savoir souiTrir, et ne pas descendre à la

«plainte. Si je vous écris, c'est pour un autre

« motif. Je vois bien que la Mère a l'intention de

« ([uillcrBlois, et je pense qu'elle cherche à s'éta-

« blir de votre côté. Mais je crois qu'elle est

« sans ressoui'ce , quoiqu'elle m'assure avoir

« quelques économies. Elle se fait un pointd'hon-

« neur de ne pas rester endettée avec un homme

qu'elle refuse de prendre pour mari. Mais c'est une fierté mal entendue, et qu'elle n'a pas le droit de me témoigner. Je n'ai rien fait pour être méprisé ainsi, et traité comme un créancier. Je saurai me résignera cet affront; apparemment j'ai commis quelque faute dont il plaît à Dieu de me punir en m'envoyant beaucoup de chagrin. Mais je ne me soumettrai pas à voir cette femme, que son mari m'avait confiée, tomber dans la misère avec ses enfants. Je sais, pays Villepreux , que vous n'êtes pas riche, sans quoi je ne me mettrais pas en peine. Je sais aussi qu'une personne sur laquelle on compte sans doute n'a rien que son travail et son talent, et que ce n'est pas assez pour soutenir une famille. Je viens donc vous prier instamment de vous enquérir de la position de la Mère, et de lui rendre tous les services dont elle aura besoin. Vous pouvez disposer de. tout ce (pie j'ai, pourvu qu'elle ne le sache pas; car l'idée de la faire souffrir et de lliiimilier par mon attachement ii:e fait souffrir et

« m'humilie moi-même. Adieu, mon cher Pays. « Vous ne devez pas trouver mauvais ({ue je « vous parle succinctement de toutes ces choses, « et vous devez comprendre que cela ne m'est « pas facile. Avec le temps, je serai plus raisonce nable, s'il plaît à Dieu.

«Il me reste à vous embrasser.

«Votre ami et pays sincère, «Romanet le Bon-Soutien D.-.G.-. T.-.deBlois.»

La simplicité de cette rédaction , jointe à ridée que Pierre se faisait, avec raison, de la profonde douleur du Bon-Soutien, l'impressionna tellement, qu'il sentit couler ses larmes.

— An)aury, Amaury ! s"écria-t-il, que nous sonmies petits, nous autres, avec nos lectures et nos phrases, devant inie telle force d'âme et ime générosité si peu emphatique ! Avec le icinj)s j(j scrdi plus rdison/Kihlc. s'il plail à Dieu.! \\ cioil inau([uer décourage à l'heure où il (Ml MKMilrc lui sublime ! Hommes de peu de loi que nous sonuucs, nous ne saïu'ions pas

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souffrir avec cet héroïsme. Nous nous répandrions en plaintes, en murmures; nous aurions lie la colère , de la haine , et des idées de venpjeance...

— Tais-toi, Pierre, je te comprends de reste , s'écria le Corinthien en relevant sa tête qu'il avait tenue cachée dans ses mains pendant la lecture de la lettre. C'est pour moi que tu dis tout cela; car toi, tu es aussi vertueux que Romanet, et tu serais aussi calme que lui dans le malheur. Mais si c'est pour me rattacher à la marcjuise que tu vantes le pardon des injures, tu n'y réussis nullement; les nouvelles que contient cette lettre bouleversent tous mes projets, et renouvellent toutes mes idées. Que s'est-il donc passé dans l'esprit de la Savinienne ? Que signifie aujourd'hui sa conduite? Que veut-elK; faire? Sur quoi compte-t-elle ? Je veux savoir loul cela. Tu dois avoir reçu une lettre d'elle, et tu ne me l'as pas montrée, .le veux la voir!

— Tu no la verras pas, répondit Pierre. Non, non ! Ttunant de la marquise des Frenays ne lira

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