U LE COMPAGNON
venait d'y remarquer une jolie petite figure posée gracieusement sur un fût de colonne gothique.
Joséphine fit un petit cri, s'élança sur le dessin , et voulut l'arracher des mains de sa cousine qui le lui dérobait en courant autour de la chambre. Ce jeu dura quelques instants -, puis Joséphine qui était très-nerveuse devint toute rouge de dépit, et arracha le dessin dont une moitié resta dans les mains d'Yseult : c'était précisément la moitié où figurait le personnage.
— C'est égal , dit Yseult en riant. Il est fort gentil, vraiment! Pourquoi te fâches -tu ainsi? Eh bien! te voilà avec les yeux pleins de larmes? que tu es enfant! Tu voulais déchirer ton dessin? C'est fait. T'en repens-tu? je me charge de le recoller ; il n'y paraîtra pas. Au fait, ce serait dommage, il est trèsjoli.
— (^c n'est pas bien. Ysenll . ce que tu fais là. Je ne v<uilais pas (pie tu le visses.
— Tu as de l' amour-propre avec moi, à présent? N'es-tu pas mon élève? depuis quand les élèves cachent-ils leur travail au maître? Mais dis-moi donc, Joséphine, quel est ce personnage?
— Mais, tu le vois, une figure de fantaisie, un page du moyen-âge.
— Bah! c'est un anachronisme. Si la chapelle était debout, le page serait bien placé ; mais quand elle est en ruines, il est hors de date. Il est peu probable que ce pauvre jeune homme se soit conservé là dans toute sa fraîcheur et avec les mêmes habits depuis trois cents ans.
— Tu Yois bien que tu te moques de moi, c'est ce que je voulais m'épargner.
— Si tu te fâches, je n'oserai plus te rien dire... Pourtant...
— Eh bien! dis, puisque tu os en train.
Ne 'te gène pas.
— Joséphine, ce page-là ressemble au Corinthien à faire trembler.
ir, LE COMPAGNON
— Le Corinthien avec un pourpoint tailladé et une toque de page ? tu es folle !
— Le pourpoint est proche parent d'une veste ; et quant à cette toque, elle est cousine-germaine de celle du Corinthien, qui n'est pas laide du tout, et qui lui sied fort bien. Il porte les cheveux longs et coupés absolument comme ceux-là; enfin, il a une charmante figure comme ce page-là. Allons ! c'est son ancêtre, n'en parlons plus.
— Yseult, dit la marquise en pleurant, je ne vous croyais pas méchante.
Le ton dont ces paroles furent prononcées, et les larmes qui s'échappèrent des yeux de Joséphine', firent tressaillir Yseult de surprise. Elle laissa tomber le dessin, croyant rêver, et s'efforça de consoler sa cousine, mais sans savoir comment elle avait pu l'offenser ; car elle n'avait eu d'autre intention que celle de faire une plaisanterie trèsinnocente, et (pii n'était pas tout à fait nouvelle entre elles deux. Elle n'osa point ar-
rêter sa pensée sur la découverte que ces larmes lui faisaient pressentir, et eu repoussa bien vite l'idée, comme absurde et outrageante pour sa cousine. Celle-ci , voyant la candeur d'Yseult, essuya ses larmes; et leur querelle finit comme toutes finissaient , par des caresses et des éclats de rire.
Eh bien ! vous l'avez deviné , 6 lectrice pénétrante ! la pauvre Joséphine , ayant lu beaucoup de romans (que ceci vous soit un avertissement salutaire!), éprouvait le besoin irrésistible de mettre dans sa vie un roman dont elle serait l'héroïne ; et le héros était trouvé. Il était là , jeune , beau comme un demi-dieu, intelligent et pur plus qu'aucun de ceux qui ont droit de cité dans les romans les plus convenables. Seulement il était compagnon menuisier, ce qui est contraire à tous les usages reçus, je l'avoue; mais il était couronné , outre ses beaux cheveux , d'une auréole d'artiste. Ce génie éclos par miracle était choyé et vanté chaque soir au
salon par le vieux comte qui se faisait un amusement et une petite vanité de l'avoir découvert , et celte position intéressante le mettait fort à la mode au château. Ce serait aujourd'hui un rôle usé : on a vu déjà , tant de jeunes prodiges, qu'on en est las; et puis, il est bien certain qu'on en est venu à reconnaître que le peuple est le grand foyer d'intelligence et d'inspiration. Mais , à ces beaux jours de la restauration dont je vous parle, c'était une nouveauté de l'apercevoir, une hardiesse de ne pas le nier, et une générosité seigneuriale d'en favoriser l'essor. Souvenez-vous que dans ce temps déjcà si éloigné de l'année 1840 par ses mœurs et ses opinions, les gens comme il faut ne voulaient point que le peuple apprît à lire, (ît poui' cause. Le vieux comte do Villepreux était d'un libéralisme effréné aux yeux des gentillâtres ses voisins, et ce libéralisme élait d'inie originalité et d'un goût ex([uis aux yeux (le la jeiuiesse cultivée du pays. Il
était tout simple que la romanesque Joséphine donnât un peu dans cet engouement de la mode, sans en comprendre la portée. Elle voyait dans son héros un Giotto ou un Benvenuto en herbe; et par-dessus tout cela il ne s'appelait ni la Rose, ni la Tulipe, ni la Réjouissance , ni le Flamheaud' amour : le moindre de ces surnoms eût mal sonné aux oreilles, et l'eût dépoétisé, comme on dit maintenant; mais il avait un surnom qui plaisait et qu'on aimait à lui confirmer : il s'appelait le Corinthien.
Pourquoi le Corinthien fut-il remarqué, et pourquoi Pierre Huguenin ne le fut-il pas? Ce dernier n'avait guère moins de succès au salon ; c'est-à-dire que lorsque, dans les causeries du soir, on mentionnait le Corinthien, on mettait toujours Pierre de moitié dans les éloges qu'on lui donnait. Le comte admirait sa belle prestance, son air distingué, ses manières dont la dignité naturelle était bien digne de remaniue, son langage probe, in-