‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 33 sur 40 · O LE COMPAGNON · texte numérisé non relu

O LE COMPAGNON

devenant tout à fait brutal, prétendit qu'il allait embrasser la Savinienne à la barbe de son galant. — Je ne suis pas son galant, dit Pierre , mais je suis son ami ; et pour le prouver, je la débarrasse d'un sot. En parlant ainsi, il prit Isidore par les deux épaules; et quoiqu'il conservât assez de patience pour n'employer pas toute sa force , il l'envoya tomber contre un mur où l'ex-employé s'endommagea quelque peu le visage.

Il se le tint pour dit, et, connaissant désormais le bras de l'ouvrier, il ne se vanta pas de sa mésaventure ; mais il sentit revenir tous ses projets'' de vengeance, et sa haine contre Pierre Hugueniu se ralluma plus vive et plus motivée.

Il commença par s'attaquer au plus faible ennemi, et par déchirer la Savinienne. Il coiilia loiil l)as à tout le monde que le Corinthien et Pierre se partageaient ses faveurs avec un mépris cyni(|iM' pour elle cl ])(tur la morah' pul)li(jue, et uk^mic (juc le liorrichon était sou

amant par-dessus le marché. — Il en était bien sûr, disait-il; il voyait de sa fenêtre tout ce qui se passait la nuit à la Tour carrée.

Quelques personnes se refusèrent à le croire; un plus grand nombre le crurent sans examen, et le répétèrent sans scrupule. Les domestiques du château, observant de près la conduite de la Savinienne, repoussaient à bon escient les calomnies d'Isidore, que, du reste, ils détestaient cordialement; et, comme ils avaient beaucoup d'estime et d'affection pour Pierre, ils se gardèrent de les lui répéter. Mais ils les donnèrent à entendre au Corinthien, qu'ils aimaient beaucoup moins, parce qu'ils le trouvaient fier, et quelque peu méprisant à leui* endroit.

Ce fut un grand châtiment pour Amaury, et un nouveau remords, que de voir celle qu'il avait aimée et appelée auprès de lui , diffamée à cause de lui et défendue par un autre que lui. Il jura que le fils Lerebours s'en repentirait cruellement; mais il fut empêché

de prendre aucun parti par la jalousie de la marquise.

Joséphine avait l'habitude de causer le matin avec sa soubrette, pendant qu'elle se faisait coiffer, et Julie la tenait au courant de tous les cancans de l'office et du village. Lorsqu'elle apprit les soupçons dont la Savinienne était l'objet, avant d'examiner s'ils étaient fondés, elle conçut une aversion étrange pour cette victime de ses amours avec le Corinthien. Elle commença par interroger ce dernier, et le fit avec tant d'aigreur et d'emportement, que le Corinthien, dont l'humeur était déjà assez sombre, lui répondit avec un [)eu de hauteur (pfii ne lui devait pas compte de son passé.

— Pourtant, ajouta-t-il, je veux bien vous le dire, pour vous faire voir à quel point vos outrages sont mal fondés, et votre jalousie injuste. Il est bien vrai que j'ai aimé la Savinienne, et que j'ai été aimé d'elle; il est bien vrai (pu; je devais l'épouser à la fin de son deuil, et que je l'aurais fait si je ne vous avais pas renconti'ée ;

il est bien vrai aussi que j"ai brisé le plus fidèle et le plus généreux cœur qui fut jamais, pour en conserver un qui me dédaigne et m'échappe à chaque instant. Mais soyez tranquille ; quoique je sente ma fohe, quoique je sois certain d'être brisé un jour par vous à mon tour, je vous adore et je n'aime plus la Savinienne. C'est en vain que je rougis de ma conduite, c'est en vain que je voudrais réparer mon crime : c'est pour moi un supplice affreux que de la voir , et lorsque Pierre me traîne auprès d'elle, j'y compte les minutes que je voudrais passer avec vous.

— Et alors, dit la marquise en secouant la tète d'un air d'incrédulité, cette femme généreuse et fidèle, que vous ne daignez pas seulement regarder, se jette par désespoir dans les bras de votre ami Pierre, et se console avec lui de votre abandon?

Le Corinthien fut outré de cette accusation. Il n'aurait jamais pensé que la vanité froissée pût donner à Joséphine des pensées aussi mau-

vaises et de tels accès de méchanceté. Il en fît la cruelle épreuve ; car, dans son indignation, il défendit chaudement la Savinienne, et, poussé à bout par les sarcasmes amers de la marquise, il se laissa entraîner jusqu'à rabaisser celle-ci pour exalter sa rivale. Alors Joséphine entra en fureur, eut de véritables attaques de nerfs, et ne s'apaisa que lorsque , brisée de fatigue, épuisée de larmes, elle eut jeté à ses pieds son amant , égaré et brisé comme elle.

Ces orages se renouvelèrent la nuit suivante, et furent plus violents encore. Joséphine chassa le Corinthien de sa chambre , et, quand il fut dans le passage secret, elle eut de tels sanglots et de tels délires, qu'il revint sur ses pas pour la défendre contre elle-même. lisse réconcilièrent pour se brouiller encore ; et, dans ces tristes convulsions d'un amour que la foi ne dominait j)lus, il y eut de ces paroles qui tuent l'idéal, et de ces réponses (\uv rien ne peut cflacer. Le Corinthien , consteiné, se demandait avec épou-

vante si c'était de l'amour ou de la haine qu'il y avait entre lui et Joséphine.

Jusque-là de telles précautions avaient été prises par eux, que pas un souffle, pas un bruit imprudent n'avait troublé le silence des longues nuits du vieux château. Mais dans ces deux nuits d'orage, on se fia trop cà l'épaisseur des murs et à la situation isolée de l'appartement. Le comte, qui dormait peu, et d'un sommeil léger, comme tous les vieillards, fut frappé des cris étouffés, des sourds gémissements et des éclats de voix soudainement comprimés, qui semblaient s'exhaler des flancs massifs de la muraille. Le passage secret passait non loin de sa chambre à coucher. Il le savait, mais il ignoraitqu'une communication pût être établie entre cet impasse et le boyau plus étroit et plus mystérieux que le Corinthien seul avait découvert dans la boiserie de la chapelle.

Le vieux comte croyait peu aux revenants. Il pensa d'abord à sa petite-fille, se leva, et approcha de son appartement qui était situé au

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bout du corridor et qui avait une communication par la tourelle avec l'atelier. Il n'entendit aucun bruit, entra doucement, trouva Yseult paisiblement endormie, et traversa sa cbambre pour descendre le petit escalier tournant qui conduisait au cabinet de la tourelle. Durant ce court trajet les bruitsétrangesqui l'avaient frappé ne se firent plus entendre. Mais quand il se fut avancé sur la tribune de l'atelier, il lui sembla les retrouver encore.

Le comte avait toujours eu la vue très- basse , et en revanche l'oreille excessivement fine et exercée. Il entendit venir, comme par un conduit acoustique , deux voix qui se querellaient , et qui semblaient partir de très-loin. Il examina les sculptures avec son lorgnon; mais le panneau mobile était placé trop haut pour qu'il pût en voir le disjoint. D'ailleurs il n'entendait plus rien , et allait se retirer, lorsqu'il vit le panneau s'ébranler, glisser comme dans une coulisse , et le Corinthien pdle, les cheveux en désordre et la rage flans les yeux, saiilcr de dix pieds de haut

sur un tas de copeaux qu'il avait placés là pour amortir le bruit de sa chute quotidienne. Il montait avec une échelle qu'il jetait ensuite par terre sur ces mêmes copeaux , pour ôter touL soupçon à ceux qui pourraient enlrer la nuit dans l'atelier.

Aussitôt que le comte avait vu remuer le panneau, il s'était retiré en arrière , et, se cachant derrière le rideau de tapisserie, il avait lorgné et observé le Corinthien sans être aperçu. A peine le jeune homme se fut-il retiré, que le comte descendit dans l'atelier, frotta le bout de sa béquille dans un pot de blanc de céruse, et fit sur le panneau mobile une marque pour le reconnaître. Puis avant que le jour fût levé, il alla réveiller Camille, sou vieux valet de chambre, le plus petit, le plus vert, le plus pointu, le plus rusé et le plus discret de tous les Frontins du temps passé. Camille prit sespassc-jx/rtoi/f. et conduisit son maître par un autre chemin à râtelier. 11 posa réchelle (-outre la Itoiserie désignée, prit sa petite lanterne sourde, grimpa

lestement malgré ses soixante-dix ans, pénétra dans le couloir mystérieux comme un furet, et, traversant la trouée faite dans l'impasse , arriva jusqu'à la porte de l'alcôve de la marquise, qu'il connaissait fort bien pour avoir dans sa jeunesse fait passer par là un rival de son maître. A telles enseignes que le couloir avait été muré , mais trop tard.

Lorsqu'il revint apprendre au comte (non pas sans quelque embarras) le résultat de son voyage à travers les murs, le comte, au lieu de se troubler, lui dit d'un air ironique : — Camille, je ne savais pas qu'au lieu d'un couloir il yen avait deux! J'ai été t rompe plus longtemps ({ue je ne croyais.

Puis, lui recommandant le silence sur l'existence du couloir , et se gardant bien de lui dire quel homme il avait vu en sortir, il alla se recoucher assez tranquillement. Il avait tant vécu, que rien ne pouvait lui sembler neuf, ni exciter sa stupeur ou son indigualioii. Mais i) ne s'endormit pas avant d'avoir calculé ce ([u'il avait

à faire pour mettre fin à une intrigue qu'il ne voulait tolérer en aucune façon.

Le lendemain de grand matin , le jeune Raoul partit pour la chasse avec Isidore Lerebours, dont il se servait comme d'un piqueur robuste pour courir le lièvre, et comme d'un maquignon effronté dans l'achat ou l'échange de ses chevaux. Vers midi, en revenant au château, il lui adressa plusieurs questions sur la Savinienne, dont la beauté avait excité en lui quelque désir; et Isidore lui ayant répondu que c'était une prude hypocrite , il lui demanda s'il jugeait qu'elle serait sensible à quelques présents. Isidore, qui désirait surtout se venger de Pierre, l'encouragea dans son projet de séduction, et ajouta que si on pouvait écarter le fils Huguenin , qui était fort jaloux d'elle, il serait bien plus facile de s'en faire écouter.

— Éloigner cet ouvrier de la maison ne me paraît pas chose aisée, répondit Raoul; mon père et ma sœur en sont coiffés, et le citent

à tout propos comme un homme de génie. Quel homme est-ce?

— Un sot , répondit l' ex-employé aux pontset-chaussées , un manant qui vous manquerait de respect, si vous vous commettiez avec lui en quoi que ce soit. Il se donne de grands airs parce que M. le comte le protège , et il dit tout haut que si vous faisiez mine de regarder la Savinieniie , vous trouveriez à qui parler, tout comte que vous êtes.

— Ah ! eh hien , nous verrons cela. Mais , dites-moi, la Savinienne est donc bien réellement sa maîtresse?

— 11 n'y a ({ue vous qui ne le sachiez pas. '

— Ma sœur se persuade cependant que c'est la plus honnête femme du monde.

— Hélas! mademoiselle Yscult est dans une grande erreur. Il est bien malheureux qu'elle ail laissé ces gens-là se familiariser avec elle; cela pourra lui l'aire plus dt; tort ({u'ellc ne pense.

ou TOUR DE FRANCE. m

Raoul devint tout à coup sérieux , et ralentissant son cheval : — Qu'entendez - vous par là? dit -il; quelle familiarité trouvez -vous possible entre ma sœur et des gens de cette sorte?

Le lecteur n'a pas oublié l'aversion que le fils Lerebours nourrissait contre Yseult depuis le jour où elle avait ri de sa chute de cheval. De son côté elle n'avait jamais pu lui dissimuler l'antipathie et l'espèce de mépris qu'elle éprouvait pour lui , et l'aventure du plan de l'escalier lui avait arraché quelques mo([ueries qui étaient revenues à Isidore. Il n'avait donc jamais négligé l'occasion de la dénigrer, lorsi^u'il avait pu le faire sans se compromettre; et depuis quelque temps, il poussait la vengeance jusqu'à insinuer que mademoiselle de Villepreux ne regardait pas de travers le fds Kuguenin ; que de sa chambre il les voyait causer ensemble des heures entiéies chez la Savinieime /et qu'il était tout au moins fort singulifr((ii'niie demoiselle de son rang fiv-

quentàt une femme de mauvaise vie et prît ses amis dans le ruisseau.

Il pensa donc qu'en attribuant à l'opinion publique les sales idées qui lui étaient venues, et en les faisant pressentir au frère ultra de la jeune républicaine, il porterait un grand coup, soit à l'indépendance et au bonheur domestique d'Yseult, soit à Pierre Huguenin et à la Savinienne. Il répondit à Raoul que Ton avait remarqué dans la maison l'intimité étrange qui s'était établie à la Tour carrée entre la demoiselle du château, la lingère , et les artisans ; que les domestiques en avaient bavardé dans le village; que, du village, les mauvais propos avaient été plus loin , et que dans les foires et marchés des environs il n'était pas question d'autre chose. Il ajouta que cela lui faisait une peine mortelle, et qu'il avait failli se battre avec ceux qui déchiraient ainsi la sœur de M. Raoul.

— Vous auriez dû le l'aire «H n'en jamais |>arlei', lui répondit Raoul ipii l'avait écoulé en sik'uce; mais puisijiH! vous n'avez lait ni l'un ni

l'autre , je vous conseille fort, monsieur Isidore, de ne vous lamenter auprès de personne 'autre que moi de la malveillance dont ma sœur est Fobjet. Il est possible qu'elle ait eu trop de liberté pour une jeune personne ; mais il est impossible qu'elle en ait jamais abusé. Il est possible encore que je m'occupe de faire cesser les causes de ces mauvais bruits; il est possible surtout que je fasse un exemple , et que les bavards insolents aient à se repentir avant qu'il soit peu. Quant à vous , rappelez-vous qu'il y a une manière de défendre les personnes à qui l'on doit du respect, qui est pire que de les accuser. Si vous veniez à l'oublier, je pourrais bien, malgré toute l'amitié que j'ai pour vous , vous casser sur la tôle la meilleure de mes cannes.

En parlant ainsi , Raoul piqua des deux, et froissa assez rudement, du poitrail de son cheval, le bidet beauceron d'Isidore, qui marchait à ses côtés. Le fils de l'économe fut forcé de Caire place à son maître, qui franchit lestement la grille du parc , et laissa derrière lui l'olïicieux

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