‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 34 sur 40 · Î. LE COMPAGNON · texte numérisé non relu

Î. LE COMPAGNON

causeur, fortétonnéet un peu inquiet du résultat de son entreprise.

Pendant que la Savinienne était l'objet de cet entretien, il y en avait un autre non moins animé à son sujet entre Yseult et la marquise. Yseult était entrée le matin chez sa cousine, et s'était inquiétée de l'altération de ses traits. La marquise avait répondu qu'elle souffrait beaucoup des nerfs. Elle avait grondé sa suivante à tout propos; elle avait essayé dix collerettes sans en trouver une qui fût blanchie et repassée à son gré, et elle avait fini par défendre à Julie de confier davantage ses dentelles à cette stupide Savinienne qui ne savait rien faire que du scandale et des enfants.

Lorsque Julie fut sortie, Yseult reproclia sévèrement à Joséphine la manière dont elle s'était exprimée sur le compte d'une fenmic respectable.

Faire l'éloge de la Savinienne devant la marquise, c'élait verser de l'huile bouillante sur le feu. Kllecoutinua de l'accuser avec une étrange

aigreur d'être la maîtresse de Pierre Huguenin et d'Amaury. — Je ne comprends pas , ma chère enfant, lui répondit Yseult avec un sourire de pitié, que tu ajoutes foi à des propos ignobles, et que tu leur donnes accès sur ta jolie bouche. Si j'avais l'esprit aussi mal disposé que tu l'as ce matin , je te dirais que je suis presque tentée de prendre au sérieux les plaisanteries que nous te faisions il y a quelque temps sur le Corinthien.

— Ce serait de ta part , à coup sûr, une mortelle insulte, répondit la marquise ; car tu poses en principe qu'un artisan n'est pas un homme, ce qui fait que tu jjasses ta vie avec eux, comme si c'étaient des oiseaux, des chiens, ou des plantes.

— Joséphine! Joséphine! s'écria Yseult en joignant les mains avec une surprise douloureuse, que se passe-t-il donc en toi, que tu sois aujourd'hui si différente de toi-même?

— Il se passe en moi quelque chose d'aftreux, répondit la marquise en se jetant tout échevelée le visage contre son lit, et en se tordant les mains

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avec des torrents de larmes. Yseult tut effrayée de ce désespoir, qu'elle avait pressenti depuis quelque temps en voyant les traits de Joséphine s'altérer et son caractère s'aigrir. Elle y prit part avec toute la bonté de son cœur et tout le zèle de ses intentions , et, la serrant dans ses bras , elle la supplia avec de tendres caresses et de douces paroles de lui ouvrir son âme.

Certes la marquise ne pouvait rien faire de plus déplacé , de plus coupable peut-être , que de confier son secret à une jeune fille chaste, pour laquelle l'amour avait encore des mystères où l'imagination n'avait voulu pénétrer; mais Joséphine n'était plus maîtresse d'elle-même. Elle déroula devant sa cousine , avec une sorte de cynisme exalté , tout le triste roman de ses amours avec le Corintliien, et elle le termina par une théorie du suicide qui n'était pas trop affectée dans ce moment-h\.

Yseult écouta ce récit en silence et les yeux baissés. Plusieurs fois la rougeur lui monta au visage, ])lusieurs t'ois elle fut sur le ])oint d'ar-

rêter l'effusion de Joséphine. Mais chaque fois elle se commanda le courage, étouffa un soupir, et se soutint ferme et résolue, comme une jeune sœur de charité qui voit pour la première fois une opération de chirurgie , et qui, prête à défaillir, surmonte son dégoût et son effroi par la pensée d'être utile et de soulager un membre de la famille du Christ.

Répondre à cette confession , porter sur Joséphine un jugement qui ne la blessât point, ou justifier un amour adultère était tout aussi impossible l'un que l'autre à mademoiselle de Villepreux. Il eût fallu raisonner sur des principes. Joséphine n'en avait pas , et ne pouvait pas en avoir, grâce à son éducation, à son mariage, et à sa position fausse et douloureuse dans la société. Yseult tâcha cependant de lui faire comprendre qu'en condamnant sa violation du mariage, elle ne méprisait point le choix qu'elle avait fait; mais elle ne l'approuva pas non plus. D'après ce que la Savinioniie lui avait confié du passé du Ou'inlliioii, Yseult i)ressentait de plus

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