II
en plus dans ce jeune homme des instincts et une destinée peu compatibles avec le bonheur d'une femme, quelle qu'elle fût. Elle osa dire toute sa pensée à la marquise , et lui fit faire des réflexions qu'elle n'avait pas encore faites sur l'effrayante personnalité qui se développait insensiblement chez le Corinthien , depuis le jour où la protection de M. de Villepreux l'avait fait sortir du néant.
Joséphine commençait à se calmer, et le langage de la raison la préparait à entendre celui de la morale, lorsqu'on frappa à la porte. Yseult, ayant été voir ce que c'était, ouvrit à son grand-père, en lui adressant, comme elle faisait toujours en le voyant, quelque tendre'parole.
— Va-t-en, mon enfant, dit le comte. Je veux être seul avec ta cousine.
Yseult obéit , et M. de Villepreux, s'asscyant avec une lenteur solennelle , entama ainsi renlrctien :
— J'ai à vous ])arler, ma chère Joséphine, de choses assez délicates, et des plus grands se-
crets qu'une femme puisse avoir. Etes-vous bien certaine que personne ne peut nous entendre ?
— Mais je crois que cela est impossible, dit Joséphine un peu interdite de ce préambule et du regard scrutateur que le comte attachait sur elle.
— Eh bien, reprit-il, regardez aux portes... à toutes les portes !
Joséphine se leva, et alla voir si la porte de sa chambre qui donnait sur le corridor, et celle qui communiquait avec les autres pièces de l'appartement, étaient bien fermées; puis elle revint pour s'asseoir.
— Vous oubliez une porte, lui dit le comte en prenant une prise de tabac, et en la regardant par-dessus ses lunettes.
— Mais, mon oncle, je ne connais pas d'autre porte, répondit Joséphine en pâlissant.
— Et celle de l'alcôve ? Est-ce que vous ne savez pas que de l'ateher on entend tout ce qui se passe ici ?
— Mon Dieu ! dit Joséphine tremblante, comment cela se pourrait-il? Il y a là, je crois, un passage sans issue.
— Vous en êtes bien sûre, Joséphine? Voulez-vous que je demande, à cet égard, des renseignements au Corinthien?
Joséphine se sentit défaillir ; elle tomba sur ses genoux, et regarda le vieillard avec une angoisse inexprimable, sans avoir la force de dire un mot.
— Relevez-vous, ma nièce, reprit le comte avec une douceur glaciale; asseyez-vous, et écoutez-moi.
Joséphine obéit machinalement, et resta devant lui, immobile et pâle comme une statue d'albâtre.
— De mon temps, ma chère enfant, dit le comte, il y avait certaines marquises qui prenaient leurs laquais pour amants. En général, c'étaient des feimnes moins jeunes, moins belles et moins recherchées que vous dans le monde, ce qui rendait peut-être cette ftmlaisic un i)eu
plus explicable de leur part. C'était le temps du Parc-aux-cerfs , après lequel on crie beaucoup aujourd'hui , et que les industriels nous jettent continuellement à la tête comme une souillure ineffaçable imprimée à la noblesse.
— Assez, mon oncle, au nom du ciel! dit Joséphine en joignant les mains. Je comprends bien !
— Loin de moi, dit le comte, la pensée de vous humilier et de vous blesser, ma chère Joséphine. Je voulais seulement vous dire ( ayez un peu de courage, je serai bref) que les mœurs de Louis XV, excusables peut-être dans leur temps, ne sont plus praticables aujourd'hui. Une femme du monde ne pourrait plus dire, au point du jour, à un manant : «Vat'en, je n'ai plus besoin de toi! » car il n'y a plus de manants. Un palefrenier est un homme; un artisan est un artiste; un paysan est un propriétaire , un citoyen ; et aucune femme , fût-elle reine, n'a le pouvoir de persuader à un homme qu'il redevient son inférieur en
sortant de 'ses bras. Vous n'avez donc pas dérogé, ma chère nièce, en choisissant pour votre amant un jeune homme intelhgent, né dans les rangs du peuple. Si vous étiez libre de joindre le don de votre main à celui de votre cœur, je vous dirais de le faire, si cela vous convient ; et au heu d'être la marquise des Fresnays, vous seriez la Corinthienne, sans que j'en fusse humilié ou scandalisé le moins du monde. Mais vous êtes mariée, mon enfant, et votre mari est trop malade (je viens encore de recevoir une lettre de son médecin qui ne lui en donne pas pour six mois), vous touchez de trop près à votre liberté, pour qu'il vous soit pardonné de n'avoir pas su attendre. 11 est des malheurs de toute la vie où l'erreur de quelques instants est presque inévitable, et trouve grâce devant le monde. Dans votre position, vous ne trouveriez aucune indulgence. Voilà poun^uoi je vous engage à éloigner de vous le Corinthien, sauf à le rappeler pour l'épouser après une année de veuvage.
Cette manière de prendre les choses était si éloignée de ce que Joséphine attendait de la sévérité de son oncle, que la surprise remplaça la consternation. Elle leva les yeux plusieurs fois sur lui, pour voir s'il parlait sérieusement, et les baissa aussitôt, après s'être assurée qu'il ne riait pa's le moins du monde. Et pourtant ce n'était qu'un jeu d'esprit, un piège moqueur, le dénoùment bouffon d'une comédie sceptique. Le vieux comte savait fort bien quel en serait l'effet, et ne craignait nullement que sa comédie tournât contre lui. Il connaissait Joséphine beaucoup mieux qu'elle ne se comprenait ellemême. Il rendait les rênes , sachant bien que c'est la seule manière de gouverner un coursier impétueux.
Joséphine demeura quelques instants muette, et enfin elle répondit :
— Je vous remercie, mon cher, mon généreux onde, de me traiter avec cette bonté, lorsqu'au fond du cœur vous me méprisez certainement.
iU LE COMPAGNON
— Moi, VOUS mépriser, mon enfant ! Et pourquoi donc, je vous prie? Si vous étiez une de ces marquises galantes dont je parlais tout à l'heure, je vous traiterais avec plus de sévérité; car un noble esprit doit savoir commander aux sens. Mais ce n'est point une faute de ce genre que vous avez commise...
— Non, mon oncle! s'écria Joséphine, à qui l'inspiration du mensonge revint avec l'espérance de se disculper; je vous jure que c'est un amour de tète , une folie , un rêve romanesque, et que ce jeune homme ne venait
— Que pour vous baiser la main, je n'en doute pas, répondit le comte avec un sourire d'une si terrible ironie, (pi'il ôta tout d'un coup à Joséphine la prétention de lui en imposer. Mais je ne vous demandais pas cela, ajouta-t-il en reprenant son sérieux affecté. Il est des fautes comjtlétes où le cœur joue un si grand rôle, (jn'itii les i»laint an lieu de les condamner. Je suis donc bien pcisiiadé (pie vous avez pour
le Corinthien une affection très-sérieuse, et que, prévoyant la fin prochaine de M. des Fresnays, vous lui avez promis de vous unir un jour à lui. Eh bien, mon enfant, si vous avez fait celte promesse, il faudra la tenir; je vous répète que je ne m'y oppose pas.
— Mais, mon oncle, dit naïvement Joséphine, je ne lui ai jamais fait aucune promesse !...
Le comte poursuivit, comme s'il n'avait pas entendu cette réponse, qu'il venait pourtant de noter très-particulièrement :
— Et même, si vous voulez que je dise au Corinthien la manière dont j'envisage la chose, je la lui dirai aujourd'hui.
— Mais, mon oncle, ce serait lui donner une espérance qui ne se réalisera peut-être pas. Je n'attends ni no désire la mort de l'homme auquel vous m'avez mariée ; et ce serait un crime, à ce qu'il me semble, de présenter cette chance sinistre à l'homme que j'aime, comme un rêve et un espoir do bonhetu\