‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 36 sur 40 · G LE COMPAGNON · texte numérisé non relu

G LE COMPAGNON

— Aussi n'est-il pas convenable, dans ce moment, que vous le fassiez vous-même. J'approuve vos scrupules à cet égard. Mais moi qui sais bien que mon cher neveu, le marquis, n'est guère aimable, et par conséquent guère regrettable , moi qui ne vous imposerai jamais le semblant d'une hypocrite douleur, et qui comprends fort bien, dans le fond de mon âme, le désir que vous avez d'être libre, je dois me charger de rassurer le Corinthien sur la durée de votre séparation. Cette séparation est nécessaire : ce que moi seul sais aujourd'hui, tout le monde pourrait le découvrir demain. Il lui sera douloureux de vous quitter : il doit vous aimer éperdùment. Mais en lui faisant comprendre qu'il doit vous mériter par ce sacrifice, et qu'il en sera récompensé dans deux ans tout au plus, je ne doute pas qu'il n'accepte la proposition que je vais lui faire.

— Quelle proposition, mon oncle? demanda Joséphine effrayée.

— Celle de partir tout de suite pour l'Italie,

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afin d'aller se livrer au culte de l'art sur une terre qui en a gardé les traditions et qui lui fournira les plus beaux modèles. Je lui donnerai tous les moyens d'y faire de bonnes études et de rapides progrès. Dans deux ans peut-être il pourra concourir pour un prix, et alors vous aurez pour époux un élève distingué auquel votre fortune aplanira le chemin de la réputation.

— Je suis bien sûre, mon oncle, dit Joséphine, que ce jeune homme ne l'entend pas ainsi. Il est fier, désintéressé : il ne voudrait pas devoir ses succès à la position que je lui aurais faite dans le monde.

— Il a de l'ambition, dit le comte; quiconque se sent artiste en a , et la soif de la gloire vaincra bien vite ses scrupules.

— Mais moi, mon oncle, je ne voudrais pas servir d'instrument à la fortune d'un ambitieux. Si le Corinthien pouvait accepter ma fortune avant d'avoir à m'offrir un nom en échange , je douterais de son amour et ne le partagerais plus.

— Eh bien, comme le temps presse et qu'il faut preudre un parti , je vais l'interroger, dit le comle en se levant. Il faut qu'il sache bien que vous l'aimez assez pour l'épouser, quelle que soit sa position, et que j'y consentirais, dût-il rester simple ouvrier. N'est-ce pas que c'est bien là votre pensée?

— Mais, mon oncle,... dit Joséphine en se levant aussi et en retenant le comte qui faisait mine de la quitter, donnez-moi le temps de la réflexion. Je n'ai jamais songé à tout cela, nioi ! Prendre l'engagement de me remarier, quand je ne suis pas encore veuve, et que je ne connais du mariage ^que ses plus grands maux... c'est impossible! Il faut que je respire, que je demande conseil...

— A qui, ma chère nièce? au Corinthien?

— A vous, mon oncle, c'est à vous que je demanderai conseil ! s'écria Joséphine en se jetant dans les bras du comte avec une ruse caressante.

Le vieux sciii,ii(3iir comprit fort bien (pie la

jeune marquise le suppliait de la détourner d'un engagement dont elle avait peur , et qu'elle ne demandait qu'un peu d'aide pour rompre une liaison dont elle rougissait. Joséphine avait aimé le Corinthien, mais elle était vaine : on ne renonce pas au grand monde quand on s'est sacrifiée pour y être admise. On aime mieux y briller quelquefois, sauf à y souffrir sans cesse , que d'en être bannie et de n'y pouvoir plus rentrer.

Le comte, riant en lui-même du succès de sa feinte, la quitta, en lui promettant de réfléchir à l'explication ([u"il aurait avec le Corinthien , et en lui donnant jusqu'au soir pour y réfléchir elle-même.

La marquise courut trouver Yseult, et lui raconta de point en point tout ce que le comte venait de lui dire. Yseult l'écouta avec une vive émotion. Sa figure s'éclaira d'une joie étrange; et la marquise, en finissant son récit, vil avec surprise des larmes d'enthousiasme inonder le visage de sa cousine.

— Eh bien, lui dit-elle, qu'as-tii donc, et que penses-tu de tout cela ?

— 0 mon cher, mon noble aïeul ! s'écria Yseult en levant les yeux et les mains vers le ciel ; j'en étais bien sûre , j'avais bien raison de compter sur lui ! Je le savais bien , moi , que, dans l'occasion, sa conduite s'accorderait avec ses paroles ! Oh oui, oui, Joséphine, il faudra épouser le Corinthien !

— Mais je ne te comprends pas , Yseult : tu me disais tantôt qu'il ne me rendrait jamais heureuse, qu'il fallait rompre avec lui ; et maintenant tu me conseilles de m'engager à luipour toujours!

— J'avais cru devoir te parler ainsi et te montrer les défauts de ton amant, pour te guérir d'un amour qui me semblait coupable. Mais mon père a eu le sentiment d'une morale plus élevée; il compreud la vraie morale, lui ! Il t'a conseillé de redevenir fidiMe à ton mari , à l'approche de cette heure solennelle après la- (pielle lu seras libre, et pourras faire le serment d'un amour plus légitime et plus heureux !

— Ainsi tu me conseilles toi-même d'épouser le Corinthien ! Et son ambition , et sa jalousie , et ses outrages j dont j'ai tant souffert, et son amour pour la Savinienne qui n'est peut-être pas éteint? Tu oublies que cette nuit je l'ai chassé d'ici dans un accès de haine et de colère inexprimable.

— Il reviendra te demander pardon de ses torts, et tu le corrigeras de ses défauts en le guérissant de ses souffrances, en lui prouvant ta sincérité par des promesses...

— C'est de la folie ! s'écria la marquise poussée à bout. Ou vous jouez, ton père et toi , une comédie pour m'éprouver, ou vous êtes sous l'empire de je ne sais quel rêve de républicanisme romanesque auquel vous voulez me sacrifier. Je voudrais bien voir ce que dirait mon oncle si tu voulais épouser Pierre Huguenin, et ce que tu dirais toi-même si on te le conseillait!...

Yseult sourit , et déposa sans rien répondre un long baiser sur le front de sa cousine. Son visage avait une expression sublime.

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