II
telligent , sensé , et surtout son ardente et poétique amitié pour le jeune sculpteur. Mais c'est que le sculpteur était doué du feu sacré , qu'il avait dû refléter sur son ami le menuisier. Lorsqu'on disait ces choses, le front de la marquise s'animait ; elle se trompait de cartes en jouant au re's>ersi avec son oncle, ou faisait rouler ses pelottes de soie en brodant au métier; et puis elle hasardait un timide regard vers sa cousine. Il lui semblait qu'elle devait surprendre, tôt ou tard, un roman analogue entre elle et Pierre Hugue- •nin, et cette fantaisie de son imagination lui doimait du courage. Pourtant la paisible Yseult lui parlait de Pierre avec tant de calme et de franchise , qu'il n'y avait guère d'illusion à se faire de ce côté-là.
IMais si Joséphine comprenait qu'on pût et qu'on dût faire attention à Pierre, elle n'en avait pas moins accordé la préférence au jeune Amaury. On pouvait se familiariser plus aisément avec celui-ci ipie l'on coiisidé-
rait un peu comme un enfant. On le nommait le petit sculpteur; on s'entretenait de l'avenir qu^on lui rêvait; tous les jours on allait le voir travailler; le comte le tutoyait, l'appelait soji enfant , et lui prenait la tête pour le présenter aux personnes qui venaient lui rendre visite et qu'il conduisait à l'atelier. On remarquait la largeur et l'élévation de son front; un docteur du pays, partisan de Lavater et de Gall , voulait mouler son crâne. Enfin, il avait un succès plus brillant que maître Pierre , avec qui l'on ne pouvait pas jouer de même. Il est triste de le dire , mais il n'en est pas moins vrai que la plupart des femmes du monde attendent, pour donner la préférence à un homme, le jugement qu'en porteront les salons; et le plus goûté est, selon elles, le plus accompli. Joséphine avait été trop sensible aux séductions de la vanité , pour ne pas subir un peu ce travers. Elle s'était donc monté la tête pour le liel enfant, et ne pouvait plus s'en cacher.
Les choses en étaient venues à ce point qu'on l'en plaisantait tout haut dans la famille, et qu'elle se livrait à la plaisanterie de trèsbonne grâce. Elle la provoquait même au besoin ; ce qui était une assez bonne manœuvre pour empêcher que la remarque ne tournât au sérieux. Voilà pourquoi sa cousine se permettait quelquefois d'en rire avec elle , ne pensant nullement qu'elle pût l'affliger par ce qui lui semblait un jeu ; et voilà pourquoi aussi elle fut si étonnée lorsqu'elle la vit pleurer à cette occasion. Mais ces larmes ne lui apprirent rien encore ; car Joséphine les expliqua par un amour-propre d'artiste, par une migraine, par tout ce qu'il lui plut d'inventer.
Toutes les cajoleries du château n'avaient pas jusqu'alors troublé la cervelle du Ixm Corinthien. L'engouement du vieux comte partait certainement d'un grand fonds de bienveillance et de générosité : mais il était fort imi)rudent; car il p(^ii\ail égarer le juge-
ment du jeune homme, arraché à son ohscurité paisible pour être lancé d'un bond dans la carrière du succès et de l'ambition. Heureusement Pierre Huguenin veillait sur lui comme la Providence, et le maintenait dans son bon sens par une sage critique. De son côté, le père Huguenin, tout en admirant franchement l'adresse et le goût du jeune sculpteur, lui donnait l'avis paternel de se tenir en srarde contre la louan2;e. Il n'avait pas à se plaindre de la nouvelle direction que le travail de ce compagnon allait prendre ; car celui-ci, fidèle à sa parole, ne faisait de sculpture que le dimanche ou le soir pendant une heure ou deux de la veillée, par manière d'essai, et toutes ses journées de la semaine étaient consacrées à terminer la boiserie pour laquelle il avait engagé ses services. Il ne devait sculpter définitivement qu'après avoir satisfait entièrement son maitre. Mais si le vieux menuisier ne bliiniait pas cette tentative hardie ( voyant même avec
plaisir son fils s'y associer; car sur ce terrain cessait toute jalousie de métier, toute concurrence de talent), il n'approuvait pas tout à fait les fréquentes et amicales relations qui s'étaient établies entre le salon et l'atelier. — Certainement , disait-il , je n'ai pas à me plaindre du vieux comte. C'est un homme juste, et son économie ordinaire se change en magnificence quand il rencontre le mérite. Il a des façons fort honnêtes. Sa fille aussi est avenante et bonne, sous son air tranquille et indifférent. Le jeune homme (il parlait de Raoul , le frère d'Yseult ) est un peu borné , paresseux , et , comme dit notre Berrichon , sert -de -rien; mais, en somme, ce n'est pas un méchant enfant; et f[uand ses chiens mangent nos poules, il bat bcs chiens sans les ménager. Enfin on voit , aux manières de l'intendant avec nous, que son maître hii a commandé d'être poli et humain pour V\ pauvre monde. Mais, nialgié tout cela , je ne peux pas , moi , me
mettre à aimer ces gens-là comme j'aimerais d'autres gens, des gens de notre espèce. Je vois le père Lacrête qui n'en est pas content, parce que ses manières un peu sans façon, et son envie bien naturelle de gagner le plus possible, ne sont pas bien venues au château. Monsieur le comte a beau faire , il ne me fera pas croire qu'il aime le peuple , quoiqu'il passe pour un fameux libéral, et que les imbéciles le traitent de jacobin. Il tirera bien son chapeau à celui de nous qui aura le plus d'esprit; mais on n'a qu'à s'oublier un peu avec lui , on verra comme il remontera sur ses grands chevaux pour passer sur le ventre des manants. Il sortira bien \\\\ louis d'or de sa poche pour qu'un pauvre diable boive à sa santé; mais essayons de boire à la république, on verra comme il nous paiera les violons! Je vois bien la demoiselle du château faire l'aumône, aller et venir chez les malades comme une sœur de charité , causer avec un gueux comme avec
un riche, et porter des robes moins belles que celles de sa fille de chambre; on ne peut pas dire qu'elle veuille écraser le village, ni qu'elle ait jamais refusé de rendre un service; mais allez lui proposer d'épouser le fils d'un gros fermier : eût-il de l'éducation et des écus autant qu'elle , elle vous dira qu'elle ne saurait déroger. Je ne la blâme pas; les bourgeois ne valent pas mieux que les nobles. Mais enfin rappelez - vous , mes enfants, que les grands seront toujours les grands, et les petits toujours les petits. On a l'air de chercher à vous le faire oublier; mais laissez-vous-y prendre, et vous verrez comme on vous rafraîchira la mémoire ! Oh ! oh ! je n'ai pas vécu jusqu'à présent sans savoir ce que pèse un vilain dans la main de son seigneur.
Il y avait une chose qui déplaisait surtout au pure llugiicnin ; c'était l'assiduité de la marquise à se poser sin- la tribune pour (lossiiior pendant (juc les ouvriers travaillaient
devant elle. Il semblait craindre que sou fils n'y fît trop d'attention. Que vient faire là cette belle dame? disait-il bien bas quand elle était partie. Est-ce la place d'une marquise, de se tenir lù-haut comme une poule sur un bâton , tandis que des gars comme vous lui regardent le bout du pied? Je veux bien qu'elle ait le pied petit; la grosse Marton l'aurait petit aussi, si, au lieu de porter des sabots, elle s'était serrée toute sa vie dans des escarpins. Et moi , je ne vois pas ce que cela a de si beau. En marche- 1- on mieux? en saute -t- on plus haut? Et d'ailleurs, à qui veut -elle plaire? qui veut -elle épouser? N'est- elle pas mariée? Et, ne le fût-elle pas, voudrait-elle d'un artisan? Enfin, que fait -elle là-haut sur son perchoir? Est-ce pour nous surveiller? est-ce pour faire notre portrait? Ne voilà-t-il pas des messieurs bien costumés, en blouse ou en manches do chemise, pour lui servir de modèles? Ou dit qu'il y a à Paris des gens ((u'on paie poui'
^ avoir une grande barbe et pour se faire mettre en tableau. Mais c'est un métier de fainéant, et ça n'est pas le nôtre.
— Ma foi , disait le Berrichon , je ne 'gagnerais pas beaucoup à ce métier-là; car je ne suis pas beau, et à moins qu'il n'y eut un singe à fourrer dans une peinture , je n'aurais pas beaucoup de pratiques. Mais savez-YOus, notre maître, qu'elle est bien heureuse , la petite baronne , ou la petite comtesse, comme on l'appelle, de se trouver avec des garçons honnêtes comme nous, qui ne disons jamais de vilaines paroles et qui ne chantons que des chansons morales P Car enfin , il y a bien des ouvriers qui ne souffriraient pas de se voir lorgnés comme ça, et qui la feraient partir en disant des gros mots exprès devant elle.
— C'est ce que nous ne ferons jamais , j'espère, dit Âmaury ; nous devons du respect à une femme, qu'elle soit mendiante ou marquise ; et, d'ailleurs, nous nous respectons
trop nous-mêmes pour tenir des propos grossiers. On est là pour travailler , on travaille. Cette dame travaille aussi. Je ne sais si c'est à quelque chose de beau ou d'utile. Il faut le croire : sans cela quel plaisir trouverait-elle à quitter sa société pour la nôtre? La marquise ne faisait pas d'autre impression sur Amaury. Il avait bien remarqué qu'elle était jolie, à force de l'entendre dire ; mais il ne voulait pas croire qu'elle fût là pour lui, comme le Berrichon et les apprentis le pensaient. D'ailleurs il n'avait dans l'esprit que la sculpture , et dans le cœur que la Savinienne.