CHAPITRE
Le vieux comle n'était pas très-connu dans son village dtî Villepreux. Il n'avait pris possession de ce domaine (pi'après la révolution , et il n'y était jamais venu (pie de loin en loin , et ])our y faire des stations de trois mois tout au plus. C'était la moins splendide de ses habitations , et la plus i-(.'liréc de ses terres vers l'intérieur paisible
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de la France. A cette époque-là, la Sologne n'était pas semée , comme aujourd'hui , de belles forêts naissantes , ni coupée de routes praticables. Ce pays, où il reste encore tant à faire , était un désert , où la misérable population des campagnes subsistait à peine, mais où les capitalistes pouvaient tenter d'heureuses améliorations. Sous le prétexte de s'adonner à l'agriculture , le vieux seigneur venait de s'y installer avec tous les préparatifs que le projet d'un long séjour entraîne. Les travaux qu'il y faisait faire, et la quantité de malles, de livres, et de domestiques, qu'on y voyait arriver i^haque jour, annonçaient une prise de possession en règle. Cela donnait lieu , comme on peut le croire , à beaucoup de commentaires ; car en province, rien ne peut se passer naturellement. Il faut à tout une explication mystérieuse. Les uns disaient que le vieux seigneur venait là pour composer des mémoires , ce qui paraissait ressortir des longues dictées qu'il faisait à sa
fille , et de la vie de cabinet qu'il menait avec elle. Les autres penchaient à croire que cette même fille, qui paraissait lui être si chère, avait dû se mettre en tête à Paris quelque amour malheureux , dont on venait la soigner et la guérir dans la solitude et le recueillement. La pâleur habituelle de cette jeune personne, son air grave, ses habitudes de retraite, ses longues veilles, étaient des choses assez étranges aux yeux des habitants de la contrée pour qu'il fallût les expliquer par un roman.
Ces derniers propos revenaient quelquefois à l'oreille de Pierre Huguenin , et ne lui paraissaient pas dénués de fondement. Mademoiselle de Villepreux était si différente, en etYct , des jeunes personnes de son âge , la fraîcheur et la vivacité de sa cousine faisaient un tel contraste à coté d'elle , et ])uis on exagérait tellement l'excentricité de ses hal)itudes, (|u'il ne savait à «pielle idée s'arrêter. Mais (|ii(' lui im|)ortait ? C'est la (jucstioii
qu'il se faisait à lui-même; et cependant, lorsqu'il entendait parler de celte passion supposée, il sentait son cœur se serrer d'une manière étrange, et il faisait d'inutiles efforts pour écarter une préoccupation qui lui semblait maladive et funeste.
En peu de temps , le comte de Yillepreux se popularisa dans le village d'une manière merveilleuse. Il faisait beaucoup travailler, et payait avec une libéralité qu'on ne lui avait pas connue. Il dominait le curé , et , à force de cadeaux pour sa cave et pour son église, le forçait d'être tolérant et de laisser danser le dimanche. Il tenait tête au préfet pour la conscription , influençant les médecins préposés pour la visite au conseil de révision. Enfin, il ouvrait son parc le dimanche à tous les habitants du village, et payait même le ménétrier pour les faire danser dans le rondpoint de la garenne , ù l'ombre d'un beau vieux chêne appelé le Rosny, comme tous les arbres séculaires honorés de cette illustre origine.
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Les ouvriers du père Huguenin s'habillaient de leur mieux ce jour-là , et faisaient danser, de préférence aux paysannes, les pimpantes soubrettes du château. Le Berrichon y déployait toutes ses grâces, et ses entrechats ne manquaient pas de succès. Le Corinthien se livrait aussi à cet amusement, mais sans s'occuper d'une danseuse plus que d'une autre , et seulement peut - être pour satisfaire un peu d'enfantine coquetterie; car il était si gracieux avec sa blouse de toile grise brodée de vert , et la toque béarnaise qu'il avait rapportée de ses voyages lui allait si bien, que tous les regards s'attachaient sur lui, et que les jeunes filles enviaient l'honneur de danser avec lui.
Le vieux comte venait avec sa famille . à l'heure où le soleil baisse et où l'air fraîchit, regarder ces danses villageoises, et ftimiliariser les bonnes ^ens avec sa présence seigneuriale. On était flatté du plaisir (|u'il y prenait et des choses agréables (|u"il savait dire
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il chacun. Il y avait un banc de gazon sous le chêne , où personne ne se fût permis de s'asseoir à côté de lui et de sa fille , mais auprès duquel il savait attirer les anciens du pays pour causer avec eux ; voire le père Huguenin, qui affectait vainement son grand air républicain , et qui se laissait prendre tout comme un autre , quoiqu'il n'en convhit jamais.
Dans le commencement, le jeune Raoul de Villepreux dansait avec les plus jolies filles , et ne manquait guère de les embrasser , ce qui faisait rouler de gros yeux à leurs prétendus; mais il n'en était que cela : si bien qu'un jour le père Lacrête, qui était non loin du banc de gazon , serra le poing d'un air demi-goguenard, demi-farouche, et jura, par tous les dieux dont il put invoquer le nom, que, de son temps, il n'aurait pas laissé embrasser son amoureuse , fût-ce par le dauphin de France. Le père Lacréte avait eu un nié-