II. s
moire réglé par l'architecte du château , et faisait de l'opposition ouvertement contre la famille.
Le comte, qui ne voulait pas compromettre sa popularité, ne releva pas le propos du vieux serrurier; mais il ne le laissa pas tomber non plus , et le, jeune seigneur ne reparut plus aux danses sous le chêne.
M. Isidore dansait, et Dieu sait avec quelle prétention ridicule et quels airs de triomphe impertinents ! Les filles du village en étaient éblouies; mais les femmes de chambre, qui se connaissaient en belles manières , et la fille de l'adjoint, qui était une princesse , le trouvaient trop familier. Madame des Frenays avait dansé avec son cousin Raoul dans les premiers jours ^ et n'avait pas dédaigné de mettre sa petite main dans celle du paysan qui lui faisait vis-à-vis à la chaîne anglaise. Mais cette main était couverte d'un gant, ce qui parut fort injurieux à la plupart des danseurs, et ce ({ui les emjR'cha de l'inviter , quoiqu'elle mourût d'envie
de rêtre : car elle dansait à ravir ; ses petits pieds effleuraient à peine le gazon , et il n'est point de manants pour une jolie femme qui se voit admirée.
Quand Raoul s'éclipsa du bal champêtre par ordre supérieur, la marquise , n'y tenant plus, accepta l'invitation d'Isidore. Mais après Isidore , personne ne se présenta ; et elle s'en plaignit tout naïvement à son oncle , lorsqu'il lui demanda pourquoi elle ne dansait plus.
— Voilà ce que c'est que d'être une belle dame, dit le comte. Mais voyons donc si je ne te trouverai pas un danseur. Viens ici, mon enfant, dit-il au Corinthien qui était à deux pas de lui : je vois bien que tu grilles d'inviter ma nièce, mais que tu n'oses pas. Moi, je te déclare qu'elle sera charmée de danser. Allons , offre-lui la main , et en place pour la contredanse ; c'est moi qui vais crier les ligures.
Le Corinthien était trop gâté au cliAteau
pour être étonné ou confus d'un tel honneur. C'est la première fois que je fais danser une marquise, se disait -il en lui-même; c'est égal ; je la ferai danser tout aussi bien qu'un autre, et je ne vois pas pourquoi j'en serais si ébloui. C'était une réponse intérieure qu'il faisait aux regards écarquillés du Berrichon , placé vis-à-vis de lui, et tout stupéfait de l'aventure.
Tout en sautant légèrement sur le pré avec sa danseuse , le Corinthien, qui, malgré son courage intérieur, n'avait pas encore osé la regarder en face, s'aperçut que cette reine du bal était si troublée qu'elle s'embrouillait dans les figures. Il n'y comprit rien d'abord, et , voulant l'aider ù reprendre sa place sans être atteinte par les ronds -de -jambe impétueux du Berrichon, il osa, mais sans aucun autre sentiment ijue celui d'une déférence naturelle, placer sa main sous le coude de la marquise |)our l'empêcher de tomber. Ce
coude nu entre une manche courte et une mitaine de soie noire , était si rond , si mignon et si doux, que le Corinthien ne le sentit pas d'abord, et que, voyant le Berrichon lancé dans une pirouette irréfrénable et la marquise chanceler, il lui serra le coude pour la remettre en équilibre. Mais cette pression fut électrique. Joséphine devint rouge comme une fraise, et le Corinthien eut un accès de timidité subite et de malaise insurmontable. Il eut hâte de la reconduire à sa place , aussitôt que la contredanse finit , et de s'éloigner avec une sorte d'effroi. Mais le violon n'eut pas plus tôt donné le signal de la contredanse suivante, qu'il se retrouva, comme par magie, auprès de madame des Frenays , et que la main de celle - ci était dans la sienne. De quelle formule s'était -il servi pour l'inviter de nouveau, et comment l'avait-il osé? Il ne le sut jamais. Un nuage flottait autour de lui, et il agissait comme dans un rêve.
Depuis ce jour, le Corinthien fit danser la
marquise tous les dimanches, et plutôt trois fois qu'une. Sou exemple encouragea les autres, et Joséphine ne manqua plus une contredanse. Quand le Corinthien ne l'invitait pas, il était toujours son vis-à-vis, et leurs mains se touchaient, leurs haleines se confondaient, et leurs regards se cherchaient pour se fuir et pour se chercher encore. Tous ces petits prodiges s'opèrent si spontanément quand on aime la danse , qu'on n'a pas le temps de se raviser, et que la galerie n'a pas le temps de s'en apercevoir.
Yseult ne dansait jamais, quoique son grandpère l'y engageât souvent, et que la marquise, un peu honteuse du plaisir qu'elle-même y prenait, ei^t voulu l'entraîner dans le tourbillon champêtre. Était-ce dédain , était-ce nonchalance de la part de la jeune châtelaine? Pierre Huguenin, toujours placé à une assez grande distance d^îllc, et masqué soit par des groujies , soit par les buissons (l<M'rière les- (piels il errait lentement , avait souvent les
yeux attachés sur elle, et se demandait quelles pensées remplissaient ce front impénétrable, où tant d'énergie se cachait derrière tant de langueur. Mademoiselle de Yillepreux avait toujours l'air d'une personne fatiguée qui se donne le plaisir de ne pas faire usage de ses facultés, en attendant qu'elle les applique à de nouveaux actes de force. Pierre Huguenin l'étudiait comme un livre écrit dans une langue inconnue , où l'on espère trouver un mot qui vous fera deviner le sens. Mais ce livre était scellé, et pas une syllabe n'en révélait le mystère.
Elle n'avait pourtant pas l'air de s'ennuyer. De temps en temps elle adressait la parole aux villageoises, et c'était avec une familiarité polie dont la nuance était bien difficile à saisir. Elle semblait fuir l'affectation de bonté que révélait chaque geste de son grand-père , et en même temps elle était sérieusement et tranquillement bienveillante. Elle n'intimidait jamais les personnes avec
qui elle s'entretenait ; et il était impossible de trouver la moindre différence dans sa contenance et dans ses traits , soit qu'elle parlât à son grand-père ou à sa cousine, soit qu'elle parlât au père Huguenin ou aux enfants du village. Quoique le pauvre Pierre eût sur le cœur une insulte qui lui semblait ineffaçal'le , il se disait parfois qu'elle avait le sentiment ou l'instinct de l'égalité au degré le plus net et le plus complet. Mais c'était là un aperçu trop élevé pour les gens du village. Ils ne haïssaient point /c^ Demoiselle^ comme ils l'appelaient; mais ils n'avaient pas pour elle cet engouement (|uc le vieux comte savait leur inspirer. « Elle ne le montre pas, disaient-ils, mais on dirait bien qu'en dessous elle est fière. »
Un jour, Amaury trouva un volume que la marquise, qui ne venait plus dessiner dans l'atelier, avait laissé traîner dans le parc. Il le porta à son ami Pierre, sachant combien il aimait les livres.
Vax effet, la vue d'iui livie faisait toujours
tressaillir Pierre de désir et de joie. Depuis bien des jours, il était sevré de lecture, et il s'imaginait que ce délassement favori chasserait les tristes pensées dont il était obsédé.
C'était un roman deWalter Scott, je ne sais plus lequel ; mais un de ceux où le héros, simple montaguard ou pauvre aventurier, s'énamoure de quelque dame , reine ou princesse , est aimé d'elle à la dérobée , et , après une suite d'aventures charmantes ou terribles , tiiiit par devenir son amant et son époux. Cette hitrigue à la fois simple et piquante est, comme on sait, le thème favori du roi des romanciers. S'il est le poète des lords et des monarques , il est aussi le poète du paysan , du soldat , du proscrit , et de l'artisan. 11 est vrai que , fidèle à ses prédilections aristocratiques , et trop Anglais pour être hardi jusqu'au dénouement, il ne manque jamais de découvrir à ses nobles vagabonds une illustre famille , un riche
héritage , ou de leur faire monter de grade eu grade l'échelle des honneurs et de la fortune, pour les mettre aux pieds de leurs belles , sans exposer celles-ci à se mésallier par un pur mariage d'amour. Mais il est certain aussi qu'il faut lui savoir gré de nous avoir peint le peuple sous des couleurs poétiques, et d'en avoir tiré de grandes et sévères ligures, dont le dévouement, la bravoure, l'intelligence et la beauté rivalisent avec l'éclat du héros principal, souvent jusqu'à le surpasser et à l'effacer. Sans nul doute , il a compris et aimé le peuple , non par principe, mais par instinct, et l'artiste n'a pas été aveuglé par les préjugés du gentleman.
Ces romans -là, malgré leur exquise et adorable chasteté , sont tout aussi dangereux pour les jeunes tAtes, tout aussi subversifs (lu vieux ordre social , ipie romans le doivent être pour Atre romanesques et pour être lus avidement par toutes les classes de
la société. C'est donc à sir ^Yalter Scott qu'il faut attribuer le désordre qui s'était organisé, si l'on peut parler ainsi, dans la cervelle de Joséphine. Elle se rêvait la dame du quinzième ou du seizième siècle que devait poursuivre un jeune artisan, enfant perdu de quelque grande maison, lancé prochainement dans la carrière du talent et de la gloire, en attendant qu'il recouvrât ses titres, ou qu'il en acquit par son mérite et sa réputation. La plupart des grands maîtres de l'art ne sont-ils pas sortis de la plèbe , et quelle marquise , même ayant généalogie , n'eût pas été flattée d'être l'idole et l'idéal du Puget, de Jean-Jacques, et même de Canova? Ce volume fut dévoré par les deux amis en une soirée, et leur donna une telle envie de connaître le reste du roman , que , n'osant demander au château qu'on le leur prêtât, ils le louèrent chez le libraire de la ville voisine. Cette lecture fit sur eux une impression également profonde , quoique
diverse : Pierre y voyait l'idéalisation fantastique de la femme ; le Corinthien y voyait la réalisation possible de sa propre destinée, non comme l'héritier méconnu de quelque grande fortune, mais comme le conquérant prédestiné à la gloire dans l'art. Il avouait naïvement à Pierre son ambition et ses espérances.
— Tu es heureux , lui répondait son ami, d'avoir ces douces chimères dans l'esprit. Et après tout , pourquoi ne se réaliseraient-elles pas? les arts sont aujourd'hui la seule carrière où les titres et les privilèges ne soient pas absolument nécessaires. Travaille donc, mon frère, et ne te rebute pas. Dieu t'a beaucoup donné : le génie et ramour! 11 semble qu'il t'ait mar([uè au front pour une existence brillante; car, à l'âge où nous végétons encore pour la plupart dans une grossière ignorance , interrogeant avec une tristesse ajiathicpie le problème de notre avenir, te voilà déjà sur de ta vocation; te
voilà distingué par des gens capables de l'apprécier et de t'aider. Mais ceci n'est rien encore : te voilà aimé de la plus belle et de la plus noble femme qu'il y ait peut-être au monde.
Lorsque Pierre parlait de la Savinienne, Amaury tombait dans une mélancolie que son ami s'efforçait en vain de combattre. — Comment peux-tu t'affecter si profondément d'une absence dont tu sais le terme, lui disait-il, et dans laquelle tu es soutenu par la certitude d'être aimé fidèlement et courageusement! Je me surprends, moi, à envier ton malheur.
Amaury avait coutume de répondre à ces reproches que l'avenir était couvert d'un voile impénétrable , et que l'espoir dont il s'était bercé était peut-être trop beau pour se réaliser. — Crois-tu donc , disait-il , que Romanet renoncera aisément au trésor (jue je lui dispute? Pendant un an qu'il va passer auprès de la Mère , la voyant tous les
jours, et lui donnant à toute heure des preuves de dévouement et de passion, croistu qu'elle ne fera pas de plus sages réflexions que celles dont tu as été le confident dans une heure de trouble et d'enthousiasme?
Lorsqu'elle fa parlé , nous avions tous la fièvre. C'était à la suite d'émotions violentes ; après une scène où , pour la venger, j'avais commis un meurtre : un meurtre dont le souvenir fatal me poursuit sans cesse et jette un reflet lugubre sur mes pensées d'amour! Aujourd'hui elle se repent déjà peut-être de ce qu'elle t'a dit; et avant la fin de son deuil, peut-être qu'elle regrettera l'espèce d'engagement que cette confidence lui a fait contracter indirectement avec moi, comme elle regrettait alors l'engagement que son mari lui avait fait contracter avec le Bon-Soutien.
Ces doutes, qui n'étaient pas d'accord avec le caractère hardi et croyant du Corinthien , étonnaient Pierre , d'autant plus (ju'ils sem-
blaieiit augmenter chaque jour; à tel point, qu'il attribua cet abattement au meurtre involontaire commis par son ami. Il essaya de bannir les angoisses de ce souvenir amer, et de justifier le Corinthien à ses propres yeux.
— Non , je n'ai pas de remords , lui répondit le jeune homme. Chaque matin et chaque soir, j'élève mon âme à Dieu, et je sais qu'elle est en paix avec lui : car je déteste la violence; je ne suis ni haineux, ni emporté, ni vindicatif, et les querelles du Compagnonnage me font horreur et pitié à l'heure qu'il est. J'ai vu tomber celle que j'aimais, frappée d'un coup que j'ai cru mortel; j"ai donné la mort à son assassin, dans un mouvement de défense plus légitime que celui du soldat à la guerre. Mais ce sang répandu entre la Savinienne et moi laissera des traces douloureuses : c'est un présage affreux , et auquel je ne puis songer sans frémir.
— C'est l'absence qui te rend cette idée plus affreuse encore. Si la Savinienne était ici, tu oublierais, dans le bonheur de la regarder et de l'entendre , les images sinistres qui flottent dans ton souvenir.
— Cela est certain; mais je serais peutêtre alors plus coupable que je ne le suis. Pierre, tu me disais, il n'y a pas longtemps, que tu étais dégoûté du Compagnonnage , et que tu éprouvais le besoin d'en finir avec tout ce qui avait rapport à ces luttes criminelles et insensées. J'ai bien plus de motifs aujourd'hui que tu n'en avais alors pour éprouver le même dégoût. Je ne puis supporter l'idée de m'y replonger, et surtout d'y laisser vivre la compagne que j'ai rêvée. Il faudrait que la Savinienne pût «juitter ce triste métier ; je voudrais l'arracher de ce coupe -gorge, (loiil je ne pourrai jamais repasser le seuil sans une sueur iVoide et sans un frisson mortiîi.
— J'espère , répondit Pierre , que le temps
adoucira cette impression , dont je comprends trop bien l'amertume , mais dont tu es dominé peut-être plus qu'il ne faudrait. Rappelle-toi tes jours de bonheur passés dans cette maison si religieusement hospitalière que la Savinienne sanctifie de sa présence. Plus ferme et plus forte que toi dans l'orage, elle a gardé sa foi et sa clémence toujours au service des victimes que de nouvelles fureurs pourraient venir briser encore sur la pierre de son foyer. Son rôle est bien grand, je t'assure ; et plus je la vois entourée de dangers , plus je la trouve digne de respect et d'amour, cette femme pure au milieu de l'orgie et calme au sein des fureurs qui grondent autour d'elle. Il m„e semble qu'elle remplit là un devoir plus auguste que celui d'une reine au milieu de sa cour, et qu'en cherchant une vie plus paisible et plus élégante , elle renoncerait à une mission que le ciel lui a confiée.
— 0 Pierre ! dit le Corinthien ému , ton