‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 8 sur 40 · II. c · texte numérisé non relu

II. c

esprit ennoblit les choses les plus viles et divinise encore les plus élevées. Oui , la Savinienne est une sainte ; mais je ne puis l'aimer sans désirer de l'arracher à l'enfer.

— Tu le feras un jour, répondit Pierre. Quand tu auras conquis , à la sueur de ton front, une existence plus douce, il te sera permis d'y associer ta compagne. Alors elle aura bien assez travaillé , bien assez souffert pour ses nombreux enfants du Tour de France; et ce changement de position sera la récompense, non l'abjuration de ses devoirs.

— Et dans combien d'années cela arrivera-t-il? s'écria le Corinthien avec une expression de déchirement dont Pierre fut vivement frappé.

— 0 mon cher enfant! lui dit -il, je ne t'ai jamais vu si pressé de vivre. Comment ! le courage te manque-t-il , à l'heure de ta vie où tu as le plus de force et de puissance ?

Le Corinthien cacha son visage dans ses deux mains. Assis sur un arbre renversé dans le parc du château, les deux amis s'entretenaient ainsi depuis une heure. C'était un dimanche, et les ménétriers qui se rendaient au rond-point pour le bal champêtre passèrent le long du mur extérieur en jouant de leurs instruments, au milieu des rires et des chants de la jeunesse du village qui les escortait.

Le Corinthien se leva brusquement :

— Pierre , dit-il , c'est assez de tristesse pour aujourd'hui. Allons danser sous le Rosny; veux-tu ?

— Je ne danse jamais , répondit Pierre , et je m'en félicite ; car il me semble que c'est une triste ressource contre le chagrin.

— A quoi vois-tu cela ?

— A l'air dont tu m'y invites.

— C'est un singulier plaisir, en effet, dit le Corinthien en se rasseyant; c'est conmie celui du vin , qui vous porte à la tùte , et

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qui VOUS distrait de vos peines pour vous les ramener plus lourdes le lendemain.

— Allons, dit Pierre en se levant à son tour, tous les moyens sont bons, pourvu qu'on vive. Il est bon d'oublier, car il est bon de se souvenir ensuite. L'un est doux , l'autre salutaire. Viens, que je te conduise à la danse.

— Tu devrais plutôt m'empêcher d'y aller, Pierre, répondit le Corinthien sans se lever. Tu ne sais pas ce que tu- me conseilles; tu ne sais pas où tu me conduis.

— Tu m'as donc caché quelque chose?

dit Pierre en se rasseyant auprès de son ami.

— Et toi, tu n'as donc rien deviné? répondit Amaury. Tu n'as donc })as vu qu'il y a là -bas, sous le chêne, une femme que je n'aime pas certainement , car je ne la connais pas, mais dont mes yeux ne peuvent pas se détacher, parce qu'elle est belle, et ({ue la beauté a luic puissance irrésistible?

Est-ce que l'art n'est pas le culte du beau? Comment pourrais-je jamais rencontrer le regard de deux beaux yeux, et détourner les miens? Cela n'est pas possible, Pierre! Et pourtant je ne l'aime pas; je ne peux pas l'aimer, n'est-ce pas? Tout cela est donc bien ridicule.

— Mais que veux-tu dire? Je ne te comprends pas. Quelle est donc cette femme? Comment une autre que la Savinienne peut -elle te sembler belle? Si j'aimais, et si j'étais aimé, il me semble qu'il n'y aurait pour moi qu'une femme sur la terre. Je ne saurais pas seulement s'il en existe d'autres.

— Pierre, tu ne comprends rien à tout cela. Tu n'as jamais été amoureux. Tu crois peut-être à une puissance surbumaine qui n'est pas dans l'amour. Écoute; je veux t'ouvrir mon cœur; je veux te dire ce qui se passe en moi, et, si tu y vois plus clair que moi-même, je suivrai tes conseils. Je te l'ai dit, il y a Kà-bas une femme que je

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