‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 104 sur 107 · AVEC LA FRANC-MAÇONNERIE · texte numérisé non relu

AVEC LA FRANC-MAÇONNERIE

Cette étude sur le compagnonnage serait incomplète si nous négligions d'étudier la doctrine morale de cette association, si nous ne recherchions quelles ont été sur CCS grandes entités métaphysiques ou sociales : Dieu, la religion, l'humanité, la société, les opinions et les croyances professées par les compagnons du Tour de France.

Le compagnonna(/e au point de vue religieux. — Quelle a été au point de vue religieux l'influence exercée sur ses adeptes par le compagnonnage? il n'est guère de question plus délicate et il n'y a pas lieu de s'étonner de la contrariété des assertions qui ont été émises à ce sujet. Les uns ne prenant en considération que les cérémonies religieuses dont la célébration a été si longtemps une tradition de ces associations, hantés par le souvenir de ces processions enrubannées qui, aux jours de fêtes patronales, traversaient les villes pour conduire à l'église le chef-d'œuvre corporatif, n'ont vu dans le compagnonnage qu'une vaste confrérie ouvrière, une pieuse congrégation ayant pour but la prière en commun et les bonnes œuvres, autant, sinon plus, que la défense des intérêts de leurs

membres. D'autres regardent au contraire le compagnonnage comme une branche de la maçonnerie dont le rapprochent ses rites secrets et certains emblèmes extérieurs tels que le compas et l'équerre. Ces opinions extrêmes sont également inexactes : d'une part elles ne tiennent pas compte de l'évolution des idées et des croyances à laquelle les compagnons ne sont pas plus demeurés étrangers que leurs contemporains; d'autre part elles impliquent entre tous les compagnons une communauté de vues, une conformité de pensée qui ne correspondent nullement à la réalité.

Et d'abord il est incontestable que par ses origines et ses traditions, le compagnonnage était une institution profondément religieuse, disons plus, catholique. Si épaisse que soit l'obscurité qui entoure leur berceau, il est certain que les premières sociétés de compagnons ont grandi à l'ombre des cathédrales dont leurs membres étaient les constructeurs. Un souffle de foi, de pieuse et mystique dévotion animait ces confréries ouvrières qui poursuivaient, en même temps que des fins terrestres, un but idéal : le salut des âmes, la conquête de la Jéi'usalem céleste.

Ces croyances avaient de si profondes racines qu'aujourd'hui encore, malgré la marche envahissante du scepticisme, elles constituent encore le fond de l'enseignement donné dans les Cayennes aux nouveaux compagnons. Les légendes des trois fondateurs sont des récits édifiants dont maint épisode pourrait paraître extrait des Acta sanctorum ou de la Légende dorée. Les circonstances qui accompagnèrent le meurtre de Maître Jacques rappellent la Passion de Jésus-Christ, et c'est une prière vraiment belle, d'une inspiration vraiment chrétienne que l'Acte de foi prononcé par Maître Jacques devant Salomon lors de sa réception à la maîtrise '. Les coutumes du compagnonnage refié-

1. « 0 Dieu tout-puissant, souverain Maître de la terre, toi qui vois tout l'Univers soumis à tes lois, toi qui, d'un seul regard, peux faire rentrer le monde dans le n(!'ant dont tu l'as tiré, jo to salue, 6 Hoi dos Rois; prosterné devant le trône de ta majesté toute-puissante, jo te remercie de la grâce que tu m'as faite de pouvoir te connaître comme le vrai Dieu... » etc. (Voir Perdiguieh, Livre du Compaynonnaije, t. I, p. 38.)

taient ce même esprit idéaliste et religieux : témoins les messes célébrées le jour de la fêle patronale et le pèlerinage de la sainte Baume. Il y a trente ans encore, chez les compagnons du Devoir, on n'était reçu que si l'on professait la religion catholique et, dans certaines occasions, un compagnon était tenu de communier.

L'enseignement secret donné aux nouveaux compagnons est empreint des mêmes sentiments. On leur apprend que la parole par excellence, c'est le mot : « Jehova », nom hébreu de la Divinité. Dans l'Instruction h l'usage des compagnons du Devoir, tout le symbolisme que l'on explique au catéchumène est emprunté à la Bible et au Nouveau Testament. Citons quelques passages :

« Demande : Que signifie le Triangle lumineux?

Réponse : La gloire de Dieu et la Triple Divinité.

D. Connaissez-vous le chaume des Gros?

R. Oui, parce que tous les compagnons doivent adorer Dieu par qui tous ont été reçus.

D. Connaissez-vous les saints?

R. Oui, je les connais et je les honore. »

Pendant toute la première moitié du xix'^ siècle, le compagnonnage est demeuré fermement attaché à ses anciennes croyances. Sans doute, nombre de compagnons avaient cessé d'être, au sens strict du mot, des chrétiens pratiquants ; mais ils n'en étaient pas moins restés profondément religieux dans le sens le plus élevé de ce mot. En 1848, la foi en Dieu et en l'immortalité de l'àme anime encore la grande masse de la classe ouvrière et plus particulièrement cette élite des travailleurs qui s'appelle le compagnonnage. Ces croyances se reflètent dans les chansons de compagnons de celte époque * et aussi dans tous les écrits en prose des compagnons. Après avoir plaidé la cause des cordonniers et des boulangers qui demandaient à être reçus par le Tour de France, Sciandro, dit la Sagesse, compagnon passant tailleur de pierre, invoque ce dernier argu-

1. Voir plus particulièrement clans le Chansonnier du Tour de France, les chansons intitulées : Ode à VEternel et Amitié, Concorde et Fraternité par Libourno le Décidé et Bourguignon le Laurier d'honneur.

ment que « ce serait faire injure à la Providence, de mépriser des arts si m'cessaires ». Moreau, le fondateur de l'Union des travailleurs du Tour de France, esquisse un projet de fédération de tous les corps qui grouperait tous les compagnons français régénérés sous l'invocation du Dieu tout-puissant. Enfin, Perdiguier, qui certes n'était pas ce qu'on est convenu d'appeler un clérical, Perdiguier, qui hantait jtou ou point les églises ', proclame que sa première communion fut le plus beau jour de sa vie. Il n'était au surplus assurément pas un athée celui qui adressait aux compagnons cette exhortation : « Ne soyons pas comme la bête stupide, soyons hommes, soyons ce que Dieu a voulu que nous fussions. Plus votre cerveau sera dévelopjié, plus vos pensées planeront dans l'espace et le temps, plus vous vous rapprocherez de la divinité- ». (( Dieu, écrit-il ailleurs, a créé les nations diverses; il a inspiré les sentiments religieux pour que chacun l'adore à sa manière. Il a voulu que tous les hommes fussent heureux et cette volonté divine se comprend et se comprendra chaque jour davantage ■'. » En manifestant ces sentiments, Perdiguier est du reste en parfait accord avec les idées et les tendances de ses contemporains. Les hommes de la génération de 1830, qui atteignaient en 1848 leur pleine maturité, étaient, en grande majorité, des spiritualistes convaincus. La littérature de celte époque est ti-avcrsée par un courant idéaliste et religieux dans l'acception la plus haute du terme. Victor Hugo, Lamartine, de Maistre, Nodier, George Sand, Michelet, Lamennais, Balzac, tous les grands penseurs, tous les grands poètes, tous les grands orateurs de cette éj)oque, à une ou deux exce[)tions près, croyaient en Dieu et se fussent associés sans hésiter à la prufession de fui d'Agiicot Perdiguier.

1. Voir l'ancodoto qu'il conto à co suj(!t. Mémoires d'un coi»jj(iijnoii, t. 1, p. 418.

2. Le chansonnier du Tour de Fiance, caliior n" 2 (1800), p. 10, notico insiTC(,' à la suite de la cliausun intitulée : « Instruisons-nous ».

3. ^'«i^ encore, dans la 3' édition du Liere du Compagnonnaiie , le très curieux Oialoguc moral ot religieux.

Un demi-siècle s'est écoulé depuis le temps où, dans son Dialogue moral et religieux, Perdiguier demandait qu'on laissât à l'homme la foi et l'espérance, ses derniers biens. Ce vœu a-t-il été exaucé? Quel est, aujourd'hui, sur ces questions capitales le fond de la pensée du compagnon du Tour de France? Est-il croyant, athée ou simplement indifférent? grave et délicate question; car si le compagnonnage, comme inslitution et comme société secrète, exerce une action indiscutable sur tous ses membres, auxquels il impose une discipline morale en même temps que le respect de ses coutumes et de ses traditions, le compagnon n'en a pas moins été avant et n'en demeure pas moins après son initiation un ouvrier accessible comme tel à toutes les influences qui créent ou modifient les opinions et les sentiments de la classe ouvrière. Nous userons d'une comparaison et nous dirons que l'ouvrier compagnon se trouve placé au milieu de deux cercles concentriques : le cercle intérieur où il se meut correspond au compagnonnage traditionnaliste et religieux avec tout un héritage de légendes, d'idées, de maximes et de préceptes dont il ne peut se dégager complètement ; le cercle extérieur, dans lequel le précédent est inscrit, figure le monde ouvrier avec sa mentalité propre, ses instincts généreux, ses ambitions, son imagination, mais aussi ses préjugés, ses rancunes, son scepticisme.

Deux courants inverses agissent donc à tour de rôle sur l'ouvrier-compagnon ; une double attraction s'exerce, en sens contraire, sur sa volonté. Sa pensée, que tout l'enseignement moral du compagnonnage tend à orienter vers l'idéalisme et la foi, est au contraire dirigée vers le rationalisme et l'utilitarisme par tout un ensemble d'influences ambiantes : le milieu social, la propagande de la presse révolutionnaire qui a un accès si facile aupi^ès de la classe ouvrière, les railleries des esprits forts de l'atelier. Il y a conflit entre ces deux forces, qui concourent à la formation morale du compagnon; il y a contradiction entre les principes qu'on lui inculque au cours de son instruction de compagnon et l'incrédulité systématique, l'irrespect

chronique dont est saturée ratmosphère du lieu où il vit et travaille. Comment se dénoue ce conflit? Comment se résout cette antinomie? C'est la question que nous devons examiner.

Tout d'abord, si l'enseignement donné au nouveau compagnon a gardé, à certains égards, l'empreinte des idées religieuses des anciens Devoirs, les sociétés de compagnons respectent absolument la liberté de conscience de leurs adhérents. « Pays, dit-on à l'aspirant qui va être reçu membre de l'Union compagnonnique, l'engagement que vous allez contracter ne contient rien qui puisse blesser le respect que nous devons tous aux lois de notre pays, ni aux bonnes mœurs, ni à votre foi politique et religieuse, en un mot rien qui puisse blesser votre conscience. » Pour acquérir la preuve que cette neutralité est loyalement observée, il suffit de parcourir la collection du journal qui est l'organe de la société. On y trouvera, par exemple dans le numéro du 10 Juin 1898, le récit des obsèques purement civiles du C.'. Salducci, dit la Libre Pensée, le Corse, tailleur d'habits, conduit à sa dernièi'e demeure par tous les compagnons de Marseille. Mais, dans le numéro du 18 juin 1899, on lira un article nécrologique des plus élogieux consacré à la mémoire d'un vénérable prêtre, l'abbé Vuillod, curé de Guyotville (Algérie), qui avant d'entrer dans les ordres, avait été compagnon cordonnier. L'abbé Vuillod, qui avait rendu des services importants à l'Union compagnonnique, avait parcouru, en 188G, les jjrincipales villes du Tour de France, en conii)agnie de M. Lucien IJlanc. « Partout, dit l'article précité, ils furent acclamés, sauf à Tours, oi!i (jucbnios mécontents avaient organisé une cabale, et à la Uochcile, où la soutane effraya quelques fanatiques qui ne comprirent pas que sous l'habit de ce prêtre battait un cœur véritablement fraternel et humain et que, sous d'autres insignes, il y avait quelquefois un conir de tyran ou d'égoïste. »

Chez les compagnons dits restés fidèles au Devoir, la neutralité de l'associndon en malière politi(|U(' et rcligirnse

est également de règle. Quelques compagnons manifestent cependant isolément leurs opinions, mais sans engager les Devoirs. Il s'en faut, du reste, que les opinions ainsi émises soient identiques. Le C". Auger, président du Ralliement de Paris, s'est déclaré assez nettement positiviste dans un discours prononcé au banquet annuel des compagnons et il a cité, comme inspirés par la pensée la plus haute de l'humanité, ces deux vers :

Gardez votre infini, deux lointains, vastes mondes, J'ai le mien dans mon cœur.

Mais tous les compagnons n'ont pas le cœur aussi vaste et ne prétendent pas receler en eux-mêmes l'infini. Il en est encore que trouble et qu'angoisse l'éternelle énigme de notre destinée. Il en est dont la raison ne se tient pas pour humiliée d'avouer son impuissance à pénétrer l'insondable mystère des êtres et des mondes. Ceux-là espèrent, ceux-là croient, et du plus profond de leur cime jaillit souvent un acte de foi intelligente, un acte d'adoration, une prière. « Pax! Salve! écrit le compagnon couvreur Bonvous en saluant, le jour de la Toussaint, la mémoire de ses camarades morts. A vous qui avez donné au Devoir la marque traditionnelle de fidélité, salut et paix! Le respect du Devoir était inspiré chez nos pères par deux principes : Dieu et les honnêtes compagnons. L'amour du compagnonnage, combien il était profond chez nos vieux compagnons soutenus par cette croyance de l'immortalité! Les sociétés comme les peuples puisent cette énergie sublime, ce dévouement constant dans la conservation de leur foi et de leur liberté, »

Le compagnonnage — et ce sera notre conclusion sur cette importante question — compte donc dans ses rangs des chrétiens pratiquants, de même que des positivistes et des athées. Il est éminemment libéral et ouvert à tous les hommes de bonne volonté, quelle que soit l'orientation de leur pensée.

Cette étude sur les idées religieuses du compagnonnage serait toutefois incomplète si nous omettions de signaler

ici les efforts persistants de la franc-maçonnerie pour détruire chez les compagnons les croyances chrétiennes dont ils ont été si longtemps animés et qui ont conservé leur empire sur un certain nombre d'entre eux. A la vérité, cette propagande ne date pas de très loin et paraît n'avoir été entreprise que depuis trente ou quarante ans '. Mais depuis cette époque, elle a été fort active.

Dès 1870, le Monde maçonnique {n° de mai, p. 52) insiste sur les liens qui unissent maçons et compagnons, (c La maçonnerie, y est-il dit, a couvé dans l'œuf du compagnonnage. Les compagnons ont nos trois grades symboliques et un grand nombre des cérémonies de la maçonnerie bleue. Mais tandis que les uns acceptent toutes les religions, il en est d'autres qui n'acceptent que la religion catholique, quoique souvent ils soient philosophes. Telle est la puissance des formules vieillies qu'elles gouvernent encore après la disparition de la foi qui les inspirait; » et la même revue rend compte, dans son numéro d'août, d'un Congrès des sociétés compagnonniques des Devoirs réunis tenu à Surgères (Charente - Inférieure). Le F.-. Fleury, délégué de la Loge de Rochefort, vient y offrir au.x^ compagnons, au nom de la maçonnerie, « les ressources et l'appui dont elle pourrait disposer, demandant, en échange, leur concours à l'œuvre de progrès ». Mallicureusement, la joie que le journal maçonnique éprouvait en relatant celle réunion amicale fut obscurcie pur la nouvelle que les compagnons s'étaient rendus en corps à l'église de Sur-

1. La franc-maconncric du xviii' siècle se souciait fort peu dos ouvriers, ne se recrutant que dans les rauys de l'aristocratie ou de la bourgcoisio. 11 nous a été donné de consulter aux Arcliires Nalionales (F', l^iiG) un rituel maçonnique inédit de la fin du xviii'' siècle où sont énuméréos les conditions exigées pour l'admission d'un profane. Il est interdit, en principe, do recevoir ceux qui exercent un état vil et abject ; par exemple, les domestiques no sont acceptés qu'en qualité do frères servants. Les maîtres (i)atrons) dos corps de métier no sont reçus qu'exceptionnelle mont; quant aux compagnons, c'est-à-dire aux ouvriers pour lesquels la franc-maçonnerie contemporaine déclare professer une tendresse sans limites, ils étaient placés au-dessous des domestiques et n'étaient admis dans aucun cas. « Rarement on admettra un maître artisan et jamais les comjiagnoiis. »

gèi'os pour y entendre une messe. Le Monde maçonnique se console néanmoins en songeant qu'une pareille coutume ne peut tarder à disparaître '.

En 1871, pendant la Commune, la franc-maçonnerie prépare une manifestation dite de conciliation, en faveur de l'insurrection. Les Loges songent alors à tirer parti du prestige que peut encore conserver le compagnonnage. Leurs délégués vont trouver Perdiguier pour lui faire part de leur projet. « Ils m'ont dit, écrit-il, que si Versailles ne les écoutait pas, si les balles perçaient les bannières maçonniques, ils prendraient le fusil et se battraient en faveur de la Commune. Ils me priaient de convoquer tous les compagnons de Paris afin qu'ils vinssent se joindre à cette manifestation. » Mais le vieux républicain de 1848 était aussi un ferme patriote; il devina le piège et se garda d'y tomber. « Je leur répondis que je m'en garderais bien; (jue, du moment oii ils répandaient le manifeste de la Commune et se préparaient à prendre les armes en sa faveur, ils étaient bien loin de faire de la conciliation; qu'ils se jetaient dans la politique et la guerre civile, ce qui est grave; que, comme individu, chacun est libre de suivre son penchant, mais que, comme corps, nous ne devions pas sortir de nos anciennes règles et que je les désapprouvais radicalement. « {Patriotisme et modération, 1875, p. 57.)

Après la guerre, la campagne maçonnique s'accentue. La Chaîne d'fJnfo», journal de la maçonnerie universelle, consacre un article (n° du 5 avril 1874) à tenter d'établir un parallèle entre la franc-maçonnerie et le compagnonnage qui ont plus fait ensemble pour les progrès de la civilisation que « les sermons des prêtres, les bulles des papes et les ordonnances des rois ». Au Congrès de la Fédération

1. Nous sommes redevables de la communication de cette revue maçonnique ainsi que do la plupart des documents de cette nature à M. Prache, député de la Seine. M. (Jeorges Cîoyau, auteur d'une remarquable étudo sur la franc-maçonnerie en France (Perrin, 1890, in-lî), a bien voulu nous communiquer la très rare brochure do Perdiguier citée ci-après. Nous prions MM. Prache et Goyau d'agréer tous nos remerciements.

compagnonnique réuni à Bordeaux en septembre 1884 un compagnon nommé Mussaut propose que les « francsmaçons de tous les rites soient admis à faire partie de la Caisse de retraites compagnonnique ». Cette motion, qui tendait à faciliter l'invasion des maçons dans les sociétés de compagnons, fut combattue par un autre membre du Congrès, M. Chabert, maçon lui aussi, mais compagnon avant tout et liostile à toute absorption du compagnonnage par les Loges '; l'amendement fut rejeté.

En 1886 les maçons tentent un nouvL-l efl'ort. L'annuaire de la R.-. L.*. Travail et Perfection à l'Orient d'Angers (année 1887, p. 2o) mentionne la tenue, à la Rochelle, le 9 mai 1886, d'un congrès mixte de maçons et de compagnons. A l'ordre du Jour de cette assemblée figurait la question suivante : organisation de rapports réguliers entre la Maçonnerie et la Fédération compagnonnique. La publication maçonnique appréciait ainsi cette réunion. « Nous applaudissons chaleureusement à l'excellente initiative prise par la Loge de la Rochelle. — Les cléricaux cherchent à enrégimenter les travailleurs sous la bannière de l'obscurantisme. Les francs-maçons doivent enrayer ce recrutement en attirant les groupes de travailleurs indépendants sous la bannière de la liberté et du progrès. »

Enfin on peut lire ce qui suit dans le rapport présenté au Grand Orient en 1897 par le F.-. Maréchaux au nom de la commission de propagande : « Les compagnonnages sont de précieux auxiliaires qu'il importe d'attirer à nous au même titre que les libres penseurs. »

Malgré cette incessante propagande, les compagnonnages ont su sauvegarder leur indépendance morale. Leurs rapports avec la maçonnerie se réduisent en réalité à l'acceptai ion par eux de menus services sans conséquence tels

1. Il serait au surplus injuste de considérer tous les francs-macoiis sans exception comme animés de l'esprit d'intolérance dont s'inspiro malheureusement aujourd'liui la yrando majorité dos adeptes do cette association. Il existe encore parmi eux quelques vrais libéraux, exempts de toute passion sectaire. Il n'est pas très rare do rencontrer ces sentiments chez les anciens du compagnonnage, affiliés depuis trente ans ou i)lus à la maçonnerie.

que le prêt de locaux pour les fêtes ou les réceptions compagnonniques *. Il n'est pas niable toutefois que l'influence maçonnique ait laissé quelques traces dans le compagnonnage. L'œuvre de déchristianisation que poursuit la maçonnerie avec tant de ténacité et d'habile perfidie n'a pas été tout à fait vaine. Ici comme ailleurs, la guerre à la foi, la guerre à l'idéal ont exei'cé leurs ravages et renversé dans bien des cœurs ces autels intérieurs auprès desquels l'homme vient, aux heures de doute et d'amertume, chercher la consolation et le réconfort. Toutefois, il faut le proclamer à l'honneur des compagnons, la maçonnerie a pu, triste victoire, réussir à enlever à nombre d'entre eux leurs croyances et leurs espérances; elle a été impuissante à les asservir, à les ployer sous son joug, à leur inoculer ses rancunes et ses passions sectaires. Le compagnonnage est demeuré une association loyale et indépendante, respectueuse de toutes les libertés et surtout de cette liberté de conscience qui est le bien le plus précieux en môme temps que le droit le plus sacré de l'homme et du citoyen. Ce n'est pas au compagnonnage que l'on pourra Jamais reprocher de dissimuler ses véritables desseins sous le masque d'une philanthropie de commande, d'exploiter, sous couleur de solidarité, les sentiments généreux des naïfs au profit des calculs et des appétits des habiles. Le compagnonnage n'est ni une coterie politique, ni un syndicat d'ambitieux, encore moins une école d'irréligion et d'internationalisme. Le compagnonnage n'est pas une autre franc-maçonnerie.

Le compagnonnage au point de vue moral. — En mettant en évidence l'esprit profondément religieux dont fut animé jusqu'à nos jours le compagnonnage, nous avons implicitement défini la doctrine morale de cette association. Chez ceux-là même des compagnons qui se déclarent aujourd'hui athées, positivistes ou simplement indifférents, les pré-

1. En 1894 les membres de l'Uuiou compagnonnique réunis à Nantes à Toccasion de leur congrès, défilèrent sous la voûte d'acier formée sur leurs têtes par les glaives des francs-maçons. Ce sont là d'inoffensives amuseites.

ceples du christianisme ont survécu, à leur insu, à la fdi de leur enfance et dirigent encore leurs actes. Cette inlluence souvent inconsciente, exercée parla morale chrétienne sur le compagnonnage, n'a pas peu contrihué à imprimer à la vil' du compagnon ce caractère de dignité qui l'élève si fort au-dessus des autres ouvriers du même corps d'état.

Il est aisé de citer des exemples à l'appui des assertions précédentes.

« Quelle est la première vertu qu'un compagnon doit exercer pour devenir semblable à Jésus-Christ et à Maître Jacques? » demande-t-on au nouveau compagnon (Imitruction secrète des compagnons du Devoir) et il doit répondre : « La charité parce qu'elle est la mère de toutes les vertus ' ; la charité, tout le monde ne pouvant pas la faire -, mais pardonner les injures et cacher les défauls de ses semblables.

D. Quel est le Devoir d'un compagnon?

R. La sagesse, la prudence, le travail et la probité.

D. C'est tout?

R. Non.

D. Que lui reste-t-il encore à faire?

R. Ne jamais faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fît et l'egarder son prochain comme soi-même pour l'amour de Dieu, soidager son frère dans la misère, etc. «

Le compagnonnage au point de vue social. — Bien que ses membres actifs soient presque tous des ouvriers travaillant chez autrui, le compagnonnage n'est pas une association exclusivement ouvrière comme les syndicats ouvriers. Ces dernières associations n'ont, pour la plupart, aucun lien avec les syndicats patronaux dont elles combattent l'influence. Si l'on excepte les syndicats mixtes dont l'effectif est peu nombreux et quelques syndicats dont les chefs ont su prendre contact avec les chefs d'industrie et conclure avec eux, sous forme de tarifs syndicaux ou de comités d'ai'bitrage, des accords durables et profitables

1. « Surit très virtutcs : fides, spos, charitas. Major autom cliaritas. » (.Saint Paul.)

Page 1