AU POINT DE VUE SOCIAL
aux deux partis, on est forcé de convenir que patrons et ouvriers ont vu jusqu'ici dans cette grande force de l'association plutôt une arme offensive ou défensive qu'un mode d'organisation du travail et de pacification sociale, tel que l'avait certainement conçu le législateur de 1884.
Le compagnonnage a compris tout autrement sa mission. Cette association, encore qu'elle ait été parfois, comme en 184o, en conflit avec la classe patronale, n'est nullement hostile, de parti pris, aux patrons et s'est toujours appliquée à prévenir et à apaiser les conflits professionnels. Cette sagesse s'explique du reste, aisément. Il est certain que l'esprit de discipline des Devoirs, le respect de l'autorité qu'on y enseigne ont contribué à créer et à entretenir ces bonnes dispositions. Mais il importe, surtout, de ne pas oublier que le compagnonnage est une association mixte; à côté des ouvriers, membres actifs, il compte, parmi ses membres honoraires, nombre de patrons. Les corporations où l'institution s'est perpétuée sont aussi précisément celles 011 l'évolution industrielle a été la plus lente et où l'ouvrier n'a pas perdu tout contact avec le patron. Boulangers, maréchaux ferrants, charrons, bourreliers, doleurs peuvent encore s'établir à leur compte sans posséder d'importants capitaux. Bien qu'il n'en soit pas tout à fait de même pour les métiers de charpentier et de couvreur où de puissantes entreprises se sont constituées et détiennent le monopole des grands travaux publics, on compte encore, surtout en province, nombre de petits patrons exerçant ces deux professions; au surplus, la plupart des entrepreneurs de charpenterie ont été compagnons et réservent un accueil particulièrement favorable aux ouvriers qui leur sont recommandés par les Devoirs.
A la différence des travailleurs de tant d'autres corps d'état, le jeune compagnon a donc, dans son métier, un avenir professionnel, sinon brillant, du moins assuré. Sa capacité technique, entretenue et fortifiée par la fréquentation des écoles de trait, sa bonne conduite garantie plus sûrement par son titre môme de compagnon que par tout certificat, l'appui de ses anciens devenus entrepreneurs ou
chefs de chantiers, lui permettent de nourrir raisonnablement l'espoir de devenir lui-même patron ou tout au moins de s'élever au rang d'ouvrier d'élite, de tâcheron {ydcheur chez les charpentiers), d'être un jour l'un de ces artisans hors pair qui, bien traités, bien rétribués, employés même en temps de chômage, demeurent de longues années, parfois même toute leur vie, au service du même maître dont la confiance et l'estime lui sont acquises. Dans ces conditions, la bonne entente est grandement facilitée entre les chefs d'industrie et leurs ouvriers. Aussi les compagnonnages ont-ils su se soustraire àTinlluence des agitateurs de carrière et se sont-ils refusés, à diverses reprises, à obéir au mot d'ordre des comités révolutionnaires •. Il ne s'ensuit pas, du reste, que ces associations soient le moins du monde asservies au patronat, ni qu'elles aient cessé de représenter et de défendre les intérêts ouvriers. En 1845, en 1876, en 1879, dans toutes les circonstances où les compagnons ont estimé qu'une demande d'augmentation de salaires ou de diminution de la journée de travail était légitime et opportune, ils ont pris délibérément la direction du moufl'ment; ils ont revendiqué, et souvent conquis de haute lutte pour tous les ouvriers de leur profession, compagnons ou indépendants, de meilleures conditions de travail; ils recommenceraient, et nous ne sau-
1. En 1898, la résistance des compagnons, charpentiers du Devoir et du Devoir do Liberté, a contribué puissamment à réciicc d'une tentative de grève générale du bâtiment. L'ordre du jour voté le 15 octobre par les compagnons charpentiers est un modèle do dignité, do fermeté et do sagesse. « Sans se déclarer satisfaits de la non-application des prix do journée portés à la série de la ville de Paris en 188"2, et faisant toutes réserves sur ce point (|uant aux revendications à formuler plus tard, les compagnons, considérant que leurs ressources no sont pas suflisantes pour soutenir une grève qui serait do longue durée, conscients de l'oblii/ation de ne compter que sur eux-mêmes et ne voulant pas réduire, par les secours qui pourraient leur être olferts, les ressources des corporations déjà en grève, fidèles à. leur passé où, dans leurs grèves successives, ils no se sont jamais départis du plus grand calme et ont toujours mérité les sympathies du public par leur respect do l'ordre.... déclarent ne pouvoir s'associer au mouvement actuel. » Voir, à ce sujet, l'étude publiée dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1898 par M. Le Cour Grandmaison, ce sociologue distingué, cet lioinmc d'État si sincèrement dévoué à la cause ouvrière, trop prématurément enlevé à raffection do ses amis.