VI INTRODUCTION
chapelle sombre et fermée, le compagnonnage a (li''fendu avec un zèle infatigable et souvent avec succès, la cause des artisans. C'était à son école que l'ouvrier s'instruisait dans la pratique de son art et qu'il acquérait ces connaissances et cette habileté de main attestées par tant de chefs-d'œuvre. C'était encore le compagnonnage qui dirigeait ses pas à travers ce Toin' de France dont il devait, pour achever son éducation professionnelle, parcourir les longues étapes; qui lui assurait en tous lieux du pain, un gîte et du travail; qui le protégeait, s'il le fallait, contre la rapacité du maître, au besoin par la menace d'une grève, et contre l'insécurité des routes, en lui donnant, dans tout compagnon de son rite, un défenseur et un ami; qui le secourait en cas de maladie; qui, enfin, l'assistait à son heure dei'nière et l'accompagnait jusqu'au champ de l'epos. Toutes ces attributions, échues de nos jours en partage à de multiples institutions (syndicats, sociétés de secours mutuels ou d'enseignement, bureaux de placement, etc.), étaient alors dévolues en [ail à ce compagnonnage, société secrète dont, en dépit des prohibitions, des édits et des persécutions policières, l'action s'étendait sur toute la classe ouvrière.
Cette mission sociale du compagnonnage ne devait pas, au surplus, prendre fin à la Révolution. La loi du 2 mars 1791 qui supprima la corporation officielle et celle du 14 juin 1791 qui interdit « à tous citoyens de môme état ou profession, aux ouvriers et compagnons d'un art quelconque, de former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs », furent impuissantes à dissoudre cette étrange et si vivace association. Sous l'Empire, sous la Jlestauration et même sous la monarchie de Juillet, l'initiative et la direction delà presque totalité des mouvements ouvriers ont encore appartenu au compagnonnage, demeuré jusqu'en 1848 le principal, sinon l'unique champion de la cause et des revendications du travail.
Cette institution si forte et si originale fixait aussi l'attention de nos pères par ses coutumes, ses cérémonies et ses rites extérieurs qui constituaient un des aspects les plus curieux de la vie publique d'autrefois. Il suffit encore aujourd'hui d'interroger les vieillards, ceux d'entre eux tout au moins qui ont dépassé l'âge de soixante-dix ans, pour éveiller dans leur esprit des impressions et des
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souvenirs où revit rima£;e d'un compagnonnage ignoré de la génération nouvelle. Il faut les avoir entendus décrire les processions tout enrubannées de ces compagnons qui promenaient leurs chefs-d'œuvre par les villes, ces conduites passant les barrières et s'arrêtant en pleins champs pour accomplir des rites compliqués et bizarres, ces parades d'enterrement, ces topages; il faut avoir prêté l'oreille au récit de ces batailles épiques où le sang coulait à flots ; il faut avoir écouté ces refrains de guerre où s'avivait le fanatisme des compagnons rivaux, ou ces chansons de réconciliation, filles des rêves humanitaires de 1848; il faut avoir recueilli tous ces témoignages et s'être imprégné de toutes ces visions pour se rendre un compte exact de l'ascendant qu'exerçait jadis cette association sur la classe ouvrière, pour comprendre à quel point ses usages et ses traditions éiaient liés aux mœurs et aux habitudes de vie de l'ancienne Finance.
Le but c[ue nous nous sommes proposé dans eut ouvrage est de retracer l'histoire du compagnonnage et de fixer les traits généraux de cette association dont la forme paraît si archaïque alors que le but, l'idée dont elle s'inspirait, apparaît, au contraire, comme si moderne. Il nous a semblé que l'heure était particulièrement favorable à une telle tentative. D'une part, en effet, si déchu qu'il soit de son ancienne splendeur, le compagnonnage n'a pas encore définitivement disparu. Non seulement on rencontre encore des hommes qui l'ont connu au temps de sa prospérité, avant 1848, et il est possible d'enregistrer ainsi de précieuses dépositions, mais il existe encore plusieurs associations de compagnons dont le fonctionnement peut être étudié, dont les règlements et les rites ouvrent toujours un champ à l'investigation. Il est donc encore temps de procéder à une enquête dont chaque année qui s'écoule augmentera les difficultés et qui, dans un quart de siècle, sinon plus tôt, sera devenue impossible.
Il n'y a peut-être pas lieu, d'autre part, de regretter qu'une pareille étude n'ait pas été plus tôt entreprise. Il y a soixante ans, lorsqu'Agricol Perdiguier publia la première édition de son Livre du Compa'jnonnage , si substantiel et si coloré, les sociétés de compagnons étaient encore