‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 27 sur 107 · GiRY, op. cit., p. 55 et · texte numérisé non relu

GiRY, op. cit., p. 55 et

3. A Abbeville, à Amiens, dans les jïriucipales villes Je Picardie, les municipalités sont élues par les maïeurs des bannières ou métiers. A Montpellier, à Marseille, à Arles, les corporations nommaient également le corps de ville. Toutefois, l'influence des métiers n'était pas toujours mise au service de la bourgeoisie. A Metz, les métiers étaient en lutte continuelle avec l'aristocratie de la ville dite des paraiges. (Voir notre Histoire des corporations de métiers, p. 259 à 294.)

LE CO.Ml'.VGNONNAGE. ^

comme une caste aristocratique, jalouse à l'excès de ses privilèges, impitoyable pour le menu peuple qu'elle exclut des charges municipales tout en Vécrasant d'impôts. »

Il semble, à lire ce jugement sévère, que le menu peuple n'ait rien gagné à l'avènement des Communes, qu'il n'ait fait que changer de maître, qu'il ait continué à souffrir les mêmes misères, à gémir dans la même servitude. A ce compte, la riche bourgeoisie seule eût tiré avantage du nouveau régime. Il n'est pas douteux, cependant, et M. Luchaire le constate lui-même {op. cit., p. 39 et suivantes) que le sort du menu peuple ait été notablement amélioré par l'établissement des Communes. Le servage disparut, sinon immédiatement et sur tous les points, du moins assez rapidement; la mainmorte fut abolie, et l'ancien serf put devenir propriétaire et disposer de son bien ; les tailles arbitraires furent supprimées; le droit de participer, par son vote, sinon à l'élection directe du Corps de ville, du moins au choix de délégués chargés de le nommer définitivement, fut reconnu, à peu près partout, aux plus pauvres artisans. D'autres privilèges fiscaux ou militaires furent octroyés plus ou moins libéralement à la collectivité. Sans aucun doute, la constitution des Communes du xii« siècle fut loin d'être égalitaire; mais elle fut, en général, assez humaine et réalisa, pour les moins favorisés, un progrès considérable sur l'état social antérieur'.

Il n'est pas douteux, non plus, que ce déplacement de la puissance publique qui substitua, dans tant de villes, à l'autorité absolue des seigneurs, l'autonomie de la Commune, ait eu pour résultat de resserrer les liens qui unissaient déjà les bourgeois, habitants d'une même cité, d'éveiller en eux, ou plutôt d'éclaircir la conscience, auparavant latente, des intérêts, des sympathies et des

1. A Lorris, où la bourgeoisie s'acquérait par une résidence d'un an et un jour, la corvée était supprimée, sauf pour le transport du vin du roi ; les bourgeois devaient bieu encore au roi, leur soigneur direct, le service d'ost ou chevauchée. Mais ils ne pouvaient être obligés de passer la nuit hors de leur foyer; ce service ne durait donc, chaque fois, que quelques heures. Voir, sur ces exemptions, Prou, Les Coutumes de Lorris et leur propagation.

haines qui formaient leur commun patrimoine. Un esprit municipal se crée; la Commune devient le centre de toute une organisation politique, économique et industrielle. On la voit conclure des traités de commerce et de navigation \ parfois, même, des traités d'alliance avec des villes ou des seigneurs voisins, se gouverner et s'administrer librement en s'aiTranchissant peu à peu des dernières entraves qui perpétuaient le souvenir de la domination du seigneur'^. Elle inspire des dévouements tels que celui des bourgeois de Calais; elle est devenue une petite patrie.

En n^ème temps que le mouvement municipal, dont les premières manifestations remontent à la fin du xi*^ siècle, mais qui a atteint son apogée au xii^ siècle, restituait aux populations des villes de France tout ou partie de leurs libertés civiles, un élan universel de foi et de reconnaissance les entraînait vers les autels. Au moyen âge, on ne saurait trop le redire, la vie civile était intimement liée à la vie morale, ou plutôt religieuse. La doctrine que toute une école s'est efforcée de faire triompher en France, depuis un siècle, et qui consiste à soustraire l'individu à toute influence philosophique ou religieuse, à l'amener à agir en vertu de considérations purement utilitaires, le matérialisme, pour l'appeler par son nom, était alors inconnu. L'humanité n'avait pas encore appris à séparer l'action de la pensée qui la détermine, le comment et le pourquoi, le corps et l'âme des choses. La destinée humaine apparaissait comme une échelle de Jacob dont les premiers degrés reposaient sur la terre, mais dont le sommet se perdait dans le ciel. La maison de Dieu était aussi, était surtout, la maison du peuple, l'asile des faibles, des persécutés, de tous les fugitifs, innocents ou coupables.

C'était à l'église, devant l'autel d'un saint, que se con-

1. Il suffira de citer ici l'exemiilo do la célèbre Hanse do Londres à laquelle étaient agrégées les iiriucipales villes du nord et de l'est de la France.

2. Ainsi, en 1215, la nomination des échevins de Saint-Quentin, dont la juridiction était, dans cette ville, distincte de la municipalité, fut retirée au comte et attribuée au maire. Giry, Etude sur les orii/iiies de la Commune de Saint-Quenlin, p. 63.

cluaieul les transactions les plus importantes (ventes, échanges ou donations). La superstition y amenait aussi parfois sa clientèle; on y interrogeait l'avenir en consultant les « sorts « ou l'on s'y justifiait d'une accusation criminelle en se soumettant à l'oixlalie. Mais surtout la foule y aflluait les dimanches et les jours de fêtes, alors si nombreux, pour y entendre la parole sacrée, pour y communier dans un sentiment de foi et de recueillement avec ce monde idéal de la Bible et de la Légende dorée qui lui semblait se mouvoir autour d'elle, invisible témoin de sa vie, censeur incorruptible de ses faiblesses, confident de ses joies et de ses douleurs.

Le xi^ siècle avait vu construire un grand nombre d'églises, édifiées aux frais de seigneurs ou de riches bourgeois, sous l'influence d'une piété stimulée par la crainte de la fin du monde alors universellement considérée comme imminente. Le terme fatal, l'an mil, est cependant dépassé, et l'humanité n'a pas péri; bien mieux, sous l'égide puissante des Capétiens, la paix vient de renaître et avec elle le peuple des communes voit reparaître après six siècles la liberté, non pas assurément la liberté politique, la souveraineté collective et intégrale telle que la connaissent et la possèdent les sociétés modernes, mais une liberté municipale faite de franchises particulières, d'exemptions d'impôts, de garanties accordées contre le retour des abus et des exactions du passé, de tout un ensemble de concessions et de privilèges dont se contentent les communiers. L'allégresse populaire éclate alors en un hymne triomphal. Un élan artistique et religieux entraîne les foules; elles obéissent à un instinct incoercible, à un irrésistible appel de tout leur être, en célébrant leurs libertés reconquises, la raison de vivre retrouvée, en saluant l'ère nouvelle qui vient de s'ouvrir. De ce mouvement sont sorties les cathédrales.

Cet enthousiasme sacré qui transporte des populations entières, qui conduit à tiavers les camiuigues de longues théories de pèlerins constructeurs et les plie pendant dix ans, vingt ans, toute leur vie, à leur rude tâche de char-

penliers, de maçons, de tailleurs de pierre, tâche à peine rémunérée, cet enlhousiasme nous est attesté par l'histoire. Suger nous montre ainsi tout un peuple de travailleurs volontaires occupé à extraire d'une carrière sise près de Pontoise des blocs de pierre destinés à la construction du sanctuaire de Saint-Denis. Des magistrats de tout rang coopèrent cà l'œuvre commune à côté de pauvres artisans; ils oiïVent leurs peines « comme un hommage à Dieu et aux saints martyrs ^ » L'abbé d'Andres entreprend-il de bâtir une infirmerie sur les terres de son monastère; ses vassaux s'empressent et lui offrent un concours dévoué et désintéressé. « Peu de temps après avoir été commencé, nous dit un chroniqueur, l'édiiîce s'élève déjà dans les airs {surgit in altum)... Nous avons vu travailler à cette construction nombre d'ouvriers qui n'avaient pas été attirés par l'appât du gain, mais qui se tenaient pour contents de recevoir du pain et de la petite bière, pour joyeux si (à ce maigre festin) on ajoutait un peu de viande bouillie ^. » « C'était un spectacle admirable, dit un chroniqueur de la même époque ^, de voir cette longue multitude d'hommes traîner, sur des chars et des chai'iots, nuit et jour, sans discontinuer et sans demander aucun salaire, les pierres, la chaux, le sable, tous les matériaux nécessaires à leur entreprise. Témoins ces blocs de pierres sèches pesants et énormes, qui servirent de fondements à l'édiflce et qu'il fallut apporter de contrées lointaines, car on n'en put trouve f dans toute l'Hasbanie *. » Des colonnes amenées par eau de Worms à Cologne étaient transportées de là sur les chantiers par des chariots auxquels s'attelait tout un peuple. Ces travailleurs volontaires s'encourageaient à

1. SuGER, Libellus de eonsecralione eeclesise et tramlatione corjtoris Sancti /lioxijsii... [Recueil des historiens de la France^ XIV, 313).

2. « Nara niultos hic oporari vidimus non nummis conductos, sed solo pano ot touui cervisia contentes et pro adjectionc alicujus pulmenti satis exliilaratos ». Wilhelmi, Ckronicon Andrensis Monusterii. Monumcnta Germani;e historica, H. S. XXIV, 7^21.

3. Gesta ahbalum Tridonensiwn. Mon. Gennanix liistorica, S.S. 'K,\[h. I, 231. Ce monastère ctn.it celui de Saiiit-Trond (Limbourg belgo).

1. Aujourd'hui la llesljaye, région do l'ancionno principauté de Liègo comprise entre le Ilainaut, le Brabant, la Campine ot la Mouse.

leur tâche en chantant une sorte d'hymne dont ki cadence leur permettait d'assurer la simultanéité de leurs efforts.

Cet élan ne devait plus s'arrêter que le jour oh le sol de la France fut couvert de ces admirahles monuments auxquels le style ogival prête sa grâce et sa majesté. La plus ancienne cathédrale gothique paraît avoir été celle de Noyon, dont la nef était déjà construite en 1190. Les travaux de construction de Notre-Dame de Paris commencèrent en UGO. En 1196, le chœur était achevé jusqu'au transept; la nef s'élevait à quelques mètres au-dessus du sol. Notre-Dame de Chartres, dont la première pierre fut posée en 1145, dut être reconstruite à nouveau à la suite de l'incendie de 1194. En 1223, à la mort de Philippe Auguste, les principales villes du Nord, de l'Est, de l'Ouest et du Centre possédaient déjà des cathédrales achevées ou en cours d'achèvement. Citons notamment : Paris, Chartres, Bourges, Noyon, Laon, Soissons, Meaux, Amiens, Arras, Cambrai, Rouen, Évreux, Séez, Bagneux, Coutances, le Mans, Angers, Poitiers *.

Le peuple tout entier avait coopéré à la construction des églises nouvelles. Les maîtres es œuvres sur les plans desquels ces édifices furent bâtis, les Robert de Luzarches, les Hugues Liberge, les Erwin de Steinbach paraissent avoir été tous, ou presque tous, des laïques. Une question se présente ici tout naturellement à l'esprit : n'existait-il entre ces pieux et habiles artisans d'autres liens que ceux de la prière et du travail en commun? Ne se forma-t-il pas entre eux des associations, des confréries ouvrières auxquelles on pourrait rattacher les origines du compagnonnage ?

Tout d'abord, un fait parait aciiuis à l'histoire. Le grand mouvement d'affranchissement des Communes et de construction des cathédrales est contemporain de l'apparition des premières corporations de métiers. La guilde marchande, association de riches bourgeois qui entreprennent

1. Voir, pour plus do détails, Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'arcltitecturc, art. Cathédrale.

le négoce et le trafic avec d'autres villes ou provinces, est assurément beaucoup plus ancienne. La charte de Saint- Omer concédée en H27 fait mention de guildes déjà établies dans cette ville depuis de longues années. Mais la corporation ouvrière, le métier, c'est-à-dire l'association qui groupe de simples maîtres-artisans et réglemente leur travail ne paraît pas remonter au delà du xii'' siècle. Nous avons admis dans une étude précédente * et nous persistons à considérer comme infiniment probable, sinon comme rigoureusement démontré, qu'il y a dans ce rapprochement entre le réveil de l'esprit municipal s'aflirmant par des œuvres architecturales et la naissance des plus anciennes corporations, plus qu'une coïncidence historique : un lien très étroit. La création des métiers est le couronnement de l'uHivre d'émancipation et de foi dont le xii'' siècle a vu l'accomplissement.

Toutefois il importe de ne pas s'y tromper. La corporation de métiers n'est pas le compagnonnage ; elle en est au contraire, à certains égards, l'antithèse. Le métier, tel qu'il nous est révélé par le livre d'Etienne Boileau et encore qu'il ne soit pas l'association fermée et jalouse, la Jurande, qu'il deviendra au xvn' siècle, présente dès cette époque des différences caractéristiques avec l'association de compagnons. Institution municipale, il est reconnu et protégé par le roi ou par le seigneur; à Paris ses statuts sont soumis à la sanction du prévôt qui leur donne la force exécutoire. Le métier comprend des maîtres, des valets, des apprentis; le compagnonnage, s'il admet les apprentis dont il fait des aspirants, n'accepte pas les maîtres dont bientôt il battra en brèche l'autorité. Le compagnonnage a, du reste, une physionomie si originale, d'un relief si saisissant, avec ses rites secrets, ses coutumes étranges, son vocabulaire mystique ou familier, qu'il n'est pas possible de le confondre avec le métier, ni de supposer qu'à aucune époque, si reculée fût-elle, les deux associations aient pu n'en faire qu'une.

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