Histoire des corj)orations de métiers, p
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Cependant le phtMiomène de l'appatilion du métier au xii° siècle n'est pas indifférent, en soi pour l'étude des origines du compagnonnage. Il constilue une présomption très forte en faveur de l'opinion qui tend à placer autour des cathédrales en construction le berceau de la confrérie de compagnons. Si l'esprit d'association s'est vraiment éveillé assez puissamment chez les artisans de ces grands travaux pour donner naissance à des organisations professionnelles telles que les corporations de métiers, ce même esprit n'a-t-il pu créer également d'autres groupements d'une autre nature, plus particulièrement ouvriers, des confréries d'un nouveau genre qui devaient se perpétuer à travers les âges avec leur cortège de traditions archaïques et de rites mystérieux? Si l'on admet cette hypothèse, les légendes du compagnonnage s'expliquent tout naturellement : les récits de la vie et de la mort d'Hiram, de Maître Jacques et de Soubise, les allusions répétées à la construction du Temple de Salomon ne sont qu'une allégorie, un souvenir affaibli et déformé des travaux entrepris à Chartres, à Paris, à Noyon, à Reims, à Orléans pour bâtir de nouveaux temples au Seigneur *. L'âme du peuple était alors tout imprégnée de récits bibliques; les Croisés avaient répandu partout la relation de leur pèlerinage armé dans la Palestine et de la prise de la Cité Sainte. Jérusalem était le but de toutes les pensées, le miroir où se réfléchissait l'image de la chrétienté tout entière. Le clergé prenait pour texte de ses sermons et de ses exhortations des passages de l'xVncien Testament aussi souvent que des paraboles de l'Evangile. Les ouvriers qui prêtaient leur concours à l'édification des cathédrales étaient comparés par lui aux Hébreux qui élevèrent autrefois un sanctuaire à l'Éternel. A la longue, l'imagination populaire transposa;
1. Nous serions tentés de trouver un argument on faveur de cette conjecture dans la tradition très ancienne et très vivacc encore parmi les compagnons qui fait dater de la construction de la cathédrale d'Orléans (1287), soit la fondation du compagnonnage du Devoir, soit la scission entre les compagnons du Devoir et ceux du Devoir de Liberté. Les chansons do geste du compagnonnage renferment de fréquentes allusions aux événements survenus au.\ tours d'Orléans.
un siècle ou deux plus tard, le symbole étail devenu pour elle une réalité. Les premiers compagnons, Maître Jacques et Soubise, personnages dont la fiction s'est emparée mais qui, peut-être, existèrent réellement sous ces noms ou sous d'autres, et furent dans ce cas, tout simplement, des maîtres es œuvres, des fondateurs de confréries du xn® et du xiii<^ siècles ', devinrent, par un effet de recul très explicable, des maîtres architectes contemporains de Salomon. La légende était née. On a tenté de consolider la thèse historique qui vient d'être exposée et qui est loin d'être nouvelle, en s'efforçant de l'étayer sur des arguments tirés de faits historiques contemporains, tels que l'existence constatée dès le XII'' siècle de confréries de frères pontifes (constructeurs de ponts) ou sur l'analogie prétendue entre les pratiques secrètes des Templiers et des rites des compagnons. 11 ne nous est pas possible, encore bien que nous considérions comme très vraisemblable la version ci-dessus présentée, d'admettre comme justifiés ces rapprochements arbitraires.
L'ordre des frères pontifes - était une confrérie qui s'était donnée pour mission de construire des ponts sur les principaux fleuves et rivières du midi de la France. Cette communauté aurait été fondée par saint Benezet, qui construisit, en 1176, le pont d'Avignon. Quoiqu'il en soit,
1. D'après rAnni'; GnANDinir:» (Essai historique et topoyrapliique sur l'Eglise rath'hlrule de Strasboiur/, Strasbourg, 1752), l'histoire de l'assassinat d'Hiram ou de Maître Jacques aurait pour origine l'altôration du récit d'un assassinat véritable dont l'un des maîtres maçons constructeurs de la catliédralo de Strasbourg aurait été la victime. Les maîtres maçons s'étant disputé l'iionncur de mettre, après l'évoque, la première main à l'ouvrage, l'un d'eux l'ut tué à coups de pelle. Ce fait véritable a quelque analogie avec l'histoire prétendue d'IIiram. « Les fameuses colonnes de Jakliin et de Booz, dont les noms ont été tirés de l'Écriture sainte, ne forment-elles pas l'emblème des deux tours qui devaient orner la cathédrale et dont il n'y a qu'une d'achevée? » Dans son histoire dos Classes ouvrières en France, 1" éd., t. I, p. 509, M. Levasscur a émis la même opinion.
2. Sur ces corporations de frères pontifes, voir l'Histoire des ordres monastiques et des congy'ér/atioris séculières de Hélijot, Paris, Nicolas Gosselin, 1719, 8 vol. in-4, t. II, p. 281. Le célèbre conventionnel Grégoirk, ancien évoque de Tours, a publié en 1818, à Paris, chez Baudouin frères, des Reclterches historiques sur les congrégations hospitalières de frères pontifes (in-8 de 64 p.).
une de ces confréries est mentionnée dès 1189 dans une bulle papale qui félicite les frères d'avoir édifié un pont à Bonpas sur la Durance. En 1203 et en 1237, des franchises sont accordées par les comtes de Toulouse à cette même confrérie qui fut réunie en 1278 à celle des religieux de Saint-Jean de Jérusalem. Ces pontifes paraissent avoir été des religieux. Au contraire, la confrérie des frères pontifes qui commencèrent en 1263 à bâtir le pont Saint-Esprit (achevé en 1307) se serait composée, au début, de laïques (charpentiers et maçons) et ne se serait transformée en ordre religieux qu'en 1281. Mais les renseignements que nous possédons sur les frères pontifes sont beaucoup trop vagues pour qu'il soit possible d'en tirer aucune conclusion positive et d'établir une relation certaine entre ces confréries et le compagnonnage.
Tout aussi hypothétique est la croyance généralement reçue chez les compagnons que les Templiers auraient entretenu des rapports avec les premiers Devoirs et que les rites de cet ordre militaire et religieux auraient été à peu près identiques à ceux de l'association ouvrière dont nous recherchons les origines ^ Les quelques analogies que l'on pourrait relever à première vue entre les pratiques occultes des deux sociétés sont trop lointaines et trop imprécises pour permettre d'édifier sur elles une argumentation de quelque portée. Ainsi nous verrons bientôt la Faculté de théologie accuser, en 165o, les compagnons de se rendre coupables de sacrilèges en contrefaisant la Passion du Christ et le sacrement du baptême. Les Templiers furent également accusés et convaincus de certaines impiétés que l'on forçait le récipiendaire à commettre pour éprouver son obéissance; il lui faUait renier Dieu, fouler aux pieds la croix, adorer des
1. Le procès des Templiers a été public par Micliolet dans la Collection des Documents inédits. On peut encore consulter sur l'histoire do l'ordre du Temple les ouvrages suivants : Loiseleur, La Doctrine secrète des Templiers, Orléans, 1872, in-8. — Ijavocat, Procès des frères de l'Ordre du Temple, Pion, 1888. — Prutz, Geheimlehre und Gcheimstaluten des Tempelherrcn Ordens, Berlin, 1873. — Voir aussi la Rèr/le de l'Ordre du Temple, publiée par M. de Curzon dans la collection do la Société do l'Histoire de France.
idoles '. Il n'y a pas toutefois correspondance entre les articulations du prre Lebrun et les faits reconnus par les chevaliers. Certains gestes et actes indécents étaient, il est vrai, reprochés aux membres des deux associations - ; mais ces pratiques obscènes ont malheureusement été en usage en bien d'autres temps et dans les pays les plus divers '•^.
Il existe cependant une institution dont l'antiquité n'est pas contestable et qui semble avoir présenté à l'origine des caractères très voisins de ceux qui distinguent le compagnonnage, si même elle ne s'est pas confondue tout d'abord avec notre institution : nous voulons parler de la francmaçonnerie. L'hypothèse d'une affinité primitive entre ces deux associations a été émise en premier lieu par l'abbé Grandidier dans son ouvrage précité et intitulé : Essais historiques et lopographiques sur l'Église cathédrale de Strasbourg. Ce livre est orné d'un appendice intitulé : « Esquisse du travail d'un profane au R. • . F. • . Marquis de S. • . Vénérable de la loge la. • . à l'Orient de. • . Académicien des Arcades de Rome. » « Notre société de francs-maçons, écrit l'abbé Grandidier, n'est qu'une imitation d'une ancienne et utile société de vrais maçons établie autrefois en Allemagne et dont le lieu fut Strasbourg. » Réédifiée par l'évêque Werner à la place d'un antique édifice religieux contemporain de Charlemagne, la cathédrale de Strasbourg avait été détruite par un incendie au xii'= siècle. On entreprit de la reconstruire; mais le travail se poursuivit fort lentement. Le 7 septembre 1273, on terminait seulement la partie du milieu des voûtes supérieures. Il restait à achever la nef et à bâtir les tours. Cette œuvre fut confiée, par l'évêque Conrad de Lichtenberg, à Erwin de Steinbach, qui
1. « Item quod ipsam crucem pedibus conculcari quandoquc niandabant. Quod recepciones clandestine faciebant. Quod adorabant qucmdani catiun sibi in congregationo apparcntcm ; ([uod ipsi per singulas provineias liabebant ydola. » (interrogatoire du grand-maître du 21 octobre 1307.)
■2. Voir les aveux do plusieurs chevaliers. Lavocat, p. l-lô et 117.
3. Faut-il rappeler dans l'antiquité les Saturnales, les Bacchanales, le culte do Priape, etc.?
posa les fondements de la lour en 127G. C'est à cette époque que se serait formée à Strasbourg la première loge {Bauhfitte) de francs-maçons {Frci-M<turer). D'autres loges se fondèrent ensuite à Vienne, à Cologne, à Zurich, à Landsliut. Mais la loge de Strasbourg demeura toujours la grande loge {Haiiplhûttc). Deux siècles plus tard, en 1432, Dotzinger, architecte de la cathédrale, songea à établir une fédération entre les diverses loges allemandes. Il leur donna un mot de passe et un signe de reconnaissance. Une assemblée générale de ces confréries se réunit à Ratisbonne le 23 avril 1459 et un règlement général de la franc-maçonnerie fut voté.
Il n'est pas douteux que l'organisation des francs-maçons telle qu'elle nous est révélée par ce document ne rappelle à beaucoup d'égards celle des compagnons. Chez les deux associations, la constitution était essentiellement démocratique et religieuse. L'une et l'autre exigeaient le serment d'obéissance et de discrétion si différent du serment professionnel qu'imposaient les statuts des métiers. Enfin les voyages que tout maçon devait faire ^ ressemblaient fort au Tour de France du compagnonnage. <( On apprenait aux nouveaux venus dans la maçonnerie l'allégorie, la symbolique de la grande architecture et la signification de certains ornements architectoniques; enfin on leur apprenait à dresser des plans selon les règles de l'art. » Cet enseignement du trait, ce culte de l'allégorie se retrouvent également chez les compagnons. Enfin aux termes de l'Ordonnance des tailleurs de pierre de Strasbourg (1459, art. 15) 2, l'ouvrier est tenu de se libérer de toutes les dettes qu'il a contractées. N'est-ce pas là le levage d'acquit du compagnonnage?
Sans doute on pourrait objecter que la franc-maçonnerie du xv^ siècle (ou du xui*^ si l'on admet qu'elle date de si loin) se constitua à Strasbourg et dans les villes d'Allemagne, tandis qu'en France on n'en trouve alors aucune trace. Mais de ce qu'une institution essentiellement secrète n'a
1. GiiANTiiiuKR, op. cit., \>. G-2. Les ojjroiives imposées aux profanes lors de lour initiation rappollcnl encore cette oljligation.
2. Levasseur, Histoire des classes ouvrières, 2" éd., t. I, p. 610.
pas laissé de vestiges, de ce que les annales d'une époque ne la mentionnent pas, s'ensuit-il qu'elle n'ait pas existé? Les mêmes causes sont génératrices des mêmes effets, et si l'agglomération des artisans groupés autour du Dôme de Strasbourg alors en construction a donné naissance à des associations ouvrières régies par des statuts particuliers, pratiquant des rites secrets, n'est-il pas vraisemblable qu'à Laon, à Noyon, à Reims, à Paris les maçons, les tailleurs de pierre, les charpentiers devaient avoir formé entre eux des confréries mystiques^ de même nature?
Il n'est pas impossible au surplus de découvrir dans l'histoire des métiers une explication de cette incertitude qui plane sur les origines du compagnonnage. Au xni° et au xiV"^ siècle, la constitution des métiers était essentiellement égalilaire; entre le maître et le valet (comme on nommait l'ouvrier d'un mot qui n'avait alors aucune signification humiliante), il n'existait encore aucune trace de cet antagonisme qui plus tard se traduira par des conflits assez fréquents, sans aboutir cependant à une guerre déclarée.
Les valets étaient représentés dans mainte corporation par des mandataires élus par eux dits jurés valets (statuts des boucliers d'archal, Livre des Métiers, titre XXII; foulons, l. LUI; épingliers, t. LX). Ils étaient membres participants de la confrérie *. Bien plus, dans certains métiers, ils étaient, par dérogation aux principes qui régissaient le système corporatif, autorisés à travailler chez eux et à former des apprentis. Si étrange que paraisse cette disposition excep-
1. Il existe du reste la preuve que dès le xiv' siècle des confréries ouvrières s'étaient constituées. Voir Ordonnances des Bois de France, VII. G8Ô. Permission aux f/arcons pelletiers et autres bourgeois du faubourg Saint- Gennain-l' Auxerroi s d'avoir confréries, 1" novembre 1301. — Mais il n'est pas prouvé que ces confréries de compagnons aient eu le caractère de véritables compagnonnages.
•2. « De recliief, nous disons que il n'i ait nul ne nule qui ouvre oudit nicstier pour que il gaaigne argent qu'il ne soit de lu confrérie. » Statut des tabletiers, t. LXVIII, additions d'après le niss. de la Sorbonne, f" 153 (Lespin.\sse, t. I, p. 144). — « Que cliacun du mestier, mestres, vallet mette chascune semaine la boîte un denier pour garder les profits du mestier. » Statut des épingliers, t. LX (Lespinasse, t. I, p. 125).
tionnelle, il n'est pas douteux qu'elle ait été admise dans plusieurs corporations, ainsi que le prouvent les textes cités en note *.
Le valet pouvait raisonnablement espérer devenir maître à son tour. « Quiconque veut être maître... disent la plupart des statuts, le peut, pour tant qnil sache le métier. « Sans doute ceci ne doit pas être interprété trop à la lettre. Certaines conditions sont exigées du candidat. Il doit prouver qu'il a été apprenti, payer certaines redevances. Mais aucun obstacle infranchissable ne lui ferme l'entrée de la maîtrise. Une fois maître, il sera, du reste, protégé contre ses concurrents plus riches que lui par une série de coutumes tutélaires, vraiment égalitaires — si moderne que soit le mot, il est ici à sa place — , telles que le lotissement et la limitation du nombre des apprentis. Si donc, comme nous le pensons, le compagnonnage a existé dès cette époque, il n'est pas surprenant qu'il ait passé sans laisser de traces dans l'histoire. Les compagnons d'alors n'inspiraient aucune défiance aux maîtres, vivaient en bonne intelligence avec eux, ne se réunissaient que pour prier en commun, prati- {juer certains rites, soit religieux, soit professionnels, pour prendre entre amis et selon la mode du temps leur abreuvement et leur past.
Mais dès la iin du xiv<= et surtout dès le xv^ siècle une évolution manifeste se produit dans les institutions corporatives, évolution encore à son début, mais qui, s'accentuant plus tard, aura pour effet de transformer l'ancien corps de métier, c'est-à-dire une association fraternelle, égalitaire, largement ouverte à tous en une organisation fiscale et exclusive, insti'ument d'une oligarchie marchande.
1. Nus (nul) valiez ne puot (peut) prendre aprentiz tant com il soit en autrui service. — Nus valiez ne nus mestro ne puet aprentiz prendre pour mètre en œure en autrui ovroor que en son propre ovrocr {Statut des tabletiers, §§ XXII et XXIV).
Li valet gantier de Paris no puent tenir ne prendre no t'ortrairc les aprentiz à leurs mestres, si co n'est par leur congiô. tit. (LXXXVIII, Gantiers, § 12).
Hi valet qui le mes lier (aco ou lils do maistro voul avoir un aprontis... (t. XXIV, laceurs de fil).
Dès le xv"-' siècle, il ne suflil plus ^jour accéder à la maîtrise de justifier de son apprentissage et d'acquitter certains droits; il faut encore avoir servi quatre ou cinq années en qualité de compagnon; il faut exécuter un chef-d'œuvre coûteux et difficile et le faire agréer par les jurés, magistrats corporatifs qui sont en même temps des maîtres et qui, par suite, sont personnellement intéressés à se montrer difficiles à l'égard d'un futur concurrent. Sans doute, au xv^ siècle, la décadence de la corporation est encore loin d'être consommée ; mais elle a déjà commencé. » L'édifice est encore intact, écrivions-nous dans un précédent ouvrage ', en traçant un tableau de la corporation de métier en 1461 (avènement de Charles VIII); il offre toujours à l'œil la même belle oi'donnance et paraît donner les mêmes promesses de stabilité; mais une exploration attentive y révélerait déjcà des fissures qui plus tard s'élargiront, s'approfondiront au point d'en compromettre la stabilité. L'artisan obéit encore à son maître et le respecte, mais il n'a plus pour lui la même confiance et la même vénération qu'autrefois, de même qu'à son tour, le maître n'a plus pour son ouvrier le même bon vouloir amical et protecteur. Les sociétés de compagnons se fondent comme une menace future pour l'unité de la corporation. L'obligation du chef-d'œuvre et les frais qu'il entraîne tendent à rendre plus difficile à l'artisan l'accès de la maîtrise; les métiers aspirent à se hiérarchiser. Ce ne sont encore là que des symptômes mal définis, les prodromes d'une maladie à très lente évolution sur un corps jeune et vigoureux. Nous verrons cependant dès le siècle suivant ces symptômes s'aggraver, et se manifester déjà les abus qui devaient finir par rendre si impopulaires les corporations d'arts et métiers et par contribuer pour une si grande part à leur suppression. »
1. Histoire des corporations de métiers. Paris, Guillaumin, 1897, p. 218.