‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 33 sur 107 · JUSQU'A SA CONDAMNATION EN SORBONNK · texte numérisé non relu

JUSQU'A SA CONDAMNATION EN SORBONNK

la charge du service divin déduit, seront applitiurs « à l'entretènement des écoles et aumônes es plus prochaines villes » ; l'ordonnance de Moulins (février 15GG, Isambert, l. XIV, p. 188), qui interdit à nouveau les confréries, assemblées, banquets accoutumez pour bâtons et autres choses semblables; l'ordonnance de Blois (1579 Isambert, t. XIV, p. 380), qui renouvelle les mômes prohibitions. Ces textes proscrivent évidemment la confrérie de compagnons, quelle qu'en soit la forme, au même titre que la confrérie du métier ou confrérie mixte. En dépit de toutes ces condamnations, la confrérie devait survivre, mais à partir de la fin du xvi'^ siècle, il semble que ces deux catégories de confréries jusqu'alors quelques peu mêlées — la confrérie du métier, celle qui comprend à la fois des maîtres et des ouvriers, mais est réellement gouvernée par les premiers, et la confrérie ouvrière, — tendent de plus en plus à se séparer et adoptent une ligne de conduite radicalement différente. La confrérie de métiers se renferme de plus en plus dans son rôle d'association pieuse et charitable, tandis que la confrérie de compagnons revêt de plus en plus le caractère d'une société secrète, d'une organisation de combat. Aussi cette dernière seule est-elle désormais en butte à toutes les rigueurs du pouvoir civil et de l'autorité ecclésiastique.

Citons d'abord une sentence du 10 janvier 1601 (Collect. Lamoignox, t. X, f" 178) qui défend à tous compagnons cordonniers de s'accoster en sortant des maisons de leurs maîtres, ni de se servir de parrains les uns les autres pour se procurer de la besogne, de s'assembler en plus grand nombre que trois, d'aller ensemble aux tavernes et cabarets. Des prohibitions analogues sont édictées en ce qui concerne les compagnons charpentiers par un arrêt du Parlement du 31 août 1631 (Lespinasse, t. II, p. 606, note).

Ces textes sont intéressants en ce qu'ils montrent dans la classe ouvrière une entente, une discipline très étroite. Mais ces liens étaient-ils le résultat d'une organisation fédérative occulte, bien que nettement définie et cohérente? Il n'est plus permis d'en douter lorsqu'on a pris connaissance d'un document qui constitue le certificat d'identité du

compagnonnage au xvii'^ siècle : la sentence de la Sorbonne qui, en 1655, condamne « les praticiues impies, sacrilèges et superstitieuses des compagnons selliers, cordonniers, tailleurs, couteliers et chapeliers ». Ce document, qui est loin d'être inédit \ renferme une description complète du rituel d'initiation en usage chez les compagnons du XYii"^ siècle.

Les compagnons avaient été dénoncés en 1039 par une société dévote dite Confrérie du Saint-Sacrement 2. Sur cette plainte et après divers monitoires et sentences de l'otficialité (1640-1641), intervint enfin, le 14 mars 1655, une sentence de la Faculté de théologie qui énumère ainsi qu'il suit les caractères généraux du compagnonnage.

« Ce prétendu Devoir de compagnon consiste en trois paroles : honneur à Dieu, conserver le bien du maître et maintenir les compagnons. Mais tout au contraire ces compagnons déshonorent grandement Dieu, profanans tous les mystères de notre religion, ruinant les maîtres, vidant leurs boutiques de serviteurs quand quelqu'un de leur cabale se plaint d'avoir reçu bravade et se ruinant eux-mêmes par les défauts aux Devoirs (amendes) qu'ils font payer les uns aux autres pour être employés à boire. Ils ont entre eux une juridiction, élisent des officiers, un prévôt, un lieutenant, un greffier, un sergent, ont des correspondances par les villes et un mot du guet... font une ligue olTensive contre les apprentis de leur métier qui ne sont pas de leur cabale, les battent, les maltraitent... « Le préambule constate encore que les compagnons <• font jurer sur les évangiles à ceux qu'ils reçoivent de ne révéler ni à père, ni à mère, femme ni enfants, ni confesseur ce qu'ils feront ou verront faire; qu'ils s'assemblent pour les réceptions dans un cabaret tenu par la Mère et choisissent deux chambres, dont l'une sert pour leurs abominations et l'autre pour le festin, qu'ils choisissent à l'initié un parrain, une marraine, lui donnent un nouveau nom, le baptisent par dérision et font les autres maudites cérémonies de réception particulières à leur métier selon leurs traditions diaboliques. »

1. Il a été publié d'abord par lo Pore Lebrun dans son Histoire des pratiques superstiiicuses, Paris, 1751, t. IV, p. 51 à 68, puis analysé par M. Leber dans sa Colteclion des meilleures dissertations pour se/'vir à l'histoire de France, t. JX, p. ■17-2, enfin reproduit, in extenso par M. Vahin (Archives de Reims, Collect. des Documents inédits), et par M. Levasseur, op. cit., t. II, p. 493 de la 1'''' édition et en annncxc du l" volume de la seconde édition, p. 703.

2. Voir dans la. /lerue historique de novembre 1800, l'arlicle de M. Rawhe : Une société secrète catholique au X VII' siècle.

jusqu'à sa condamnation en SORBONNE 41

La sentence de lu Sorbonne décrit ensuite les rites usités pour la réception dans les divers Devoirs. Ces rites sont bizarres sans qu'tl soit possible de discerner nettement si les cérémonies allégoriques célébrées par les compagnons avaient eu à l'origine le caractère de pieuses observances plus ou moins déformées et altérées ensuite par le mélange de superstitions populaires, ou s'il convient d'y voir la parodie intentionnelle des mystères de la religion chrétienne; la première hypothèse nous semble de beaucoup la plus vraisemblable.

Chez les cordonniers, les rites de la réception étaient les suivants. On mettait sur une table du pain, du vin, du sel, de l'eau (les quatre éléments). On faisait jurer le futur compagnon sur sa foi, sa part de paradis, son Dieu, sou chrême et son baptême; puis on lui donnait un nouveau nom et on le baptisait avec le contenu d'un verre d'eau. A quelques détails près la réception des tailleurs était identique; on apprenait à l'initié l'histoire des trois premiers compagnons « laquelle, dit le père Lebrun, est pleine d'impuretés ».

Chez les chapeliers, on dressait une table dans une des chambres du logis de la mère. Sur cette table, on plaçait une nappe qui était censée figurer le saint Suaire. Les quatre pieds étaient le symbole des quatre Évangélistes; le dessus de la table était le saint Sépulcre. Dans la chambre se trouvaient une croix et quantité d'objets dont la signification allégorique rappelait la Passion et diverses scènes de la Bible (un coffre représentait l'arche do Noé, un buffet le tabernacle de Jacob, etc.). Le prévôt de la confrérie (Pilate) se tenait dans une chaire, ayant en mains une baguette (la verge d'Aaron); son lieutenant (Anne) et son greffier (Caïpho) étaient à ses côtés. On introduisait l'aspirant qui prononçait ces mots : « Honneur à Dieu! honneur à la table! honneur à mon prévôt! » Il baisait ensuite la table et disait : « A Dieu ne plaise que ce baiser soit celui de Judas! » On l'interrogeait alors sur la signification des objets qui l'entouraient; on lui donnait à manger du pain et du sel, par raillerie, ce qui lui faisait dire : « Je n'ai

mangé morceau si salé ni bu coup de vin si serré; trois coups à la cheminée, mon parrain et ma marraine m'ont fait frapper; à quoi je reconnais être bon compagnon ».

Chez les selliers, le futur compagnon assistait à un simulacre de messe; « les huguenots étaient reçus par les catholiques et les catholiques par les huguenots. »

La Sorbonne déclara « qu'en ces pratiques il y avait péché et sacrilège d'impureté, blasphème contre les mystères de la religion, que le serment que faisaient les compagnons de ne rien révéler de leurs pratiques même dans les confessions n'était ni juste ni légitime; que si ce mal continuait, ils seraient obligés en conscience de déclarer ces pratiques aux juges ecclésiastiques et même, si besoin était, aux juges séculiers ; qu'ils ne pouvaient, sans péché mortel, se servir du mot du guet et s'engager aux mauvaises pi^atiques de ce compagnonnage;... que l'on ne se pouvait mettre dans ces compagnonnages sans péché mortel ».

Tel est ce très curieux document dont l'intérêt est double. Il nous décrit tout d'abord les rites et les pratiques secrètes des anciens Devoirs, dont il nous montre l'étroite cohésion. Il est, de plus, une pierre de louche qui nous permet de restituer aux textes antérieurs toute leur valeur et leur signification. Si l'on compare l'Édit de 1539 à la sentence de 1655, il n'est pas possible de méconnaître que ces deux documents visent, à cent ans de date, la même institution. Déjà en 1539 comme en 1655, les compagnons élisaient des capitaines, des lieutenants, des prévôts; déjà ils molestaient les apprentis pour les forcer à se faire recevoir de leur confrérie ; déjà ils étaient accusés de former une cabale et de se reconnaître au moyen d'un mot de passe. Quel que soit le nom qui ait servi à le désigner en 1539, il demeure donc prouvé par ce rapprochement entre les deux textes que le compagnonnage était organisé, et très fortement, dès le début du xvi'^ siècle; il est du reste sans doute beaucoup plus ancien encore.

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