ORGANISATION DU COMPAGNONNAGE SOUS L'ANCIEN UÉGIME
I. Comment on devenait compagnon (réception , parrainage, etc.). — ^ La hiérarchie : aspirants, compagnons, capitaines. — Les Pères et les Mères; surveillance exercée sur eux par la police. — Archives du compagnonnage. — Bourse commune.
Comment on devenait compagnon. La hiérarchie. — On a vu que le nouveau comi)agnon était reçu dans le plus grand secret avec accompagnement des cérémonies et rites bizarres décrits en iGoo. Il devait se faire baptiser et recevait un nouveau nom. Des registres de baptême conservaient la mention de ces surnoms ainsi que des noms des parrains et marraines '.
Il est aisé de concevoir la raison pour laquelle les compagnons adoptaient ainsi un nom de guerre : ils rendaient ainsi plus difficile la tâche de la police toujours occupée à les traquer.
L'aspirant devait acquitter une certaine redevance et régaler les compagnons (droits de bienvenue, de parrainage). La Table des grosses amendes infligées par les
1. Cl Botlmnc prêt à boiro », c'est ainsi qu'il a été nommé par sou parrain (Béthune la Gaîté) ; c'est ainsi qu'il sera nommé ». Archives du Loiret, B 1988, année 1767. — Cité par M. Germain Martin, Les Associations ouvrières au XVIII" siècle, p. 107,
LE ÇOMPAONONNAGB) 4
compagnons serruriers de Bordeaux du 9 octobre 1757 à la fête des rois de l'année 1758 {Archives départementales de la Gironde, C, 3708) renferme des mentions qui permettent d'imaginer ce qu'étaient ces ripailles :
« Jean le Maçonnais doit une grosse amende pour avoir mis une bouteille dans sa poche à la réception, 2^ (livres). Antoine le Piémontais, pour avoir cherché dispute à tous les compagnons et au Père dans le temps de sa réceptinn, 2.-H-. »
Sans nul doute les compagnons exigeaient alors comme aujourd'hui de l'aspirant la preuve qu'il était un bon ouvrier et lui imposaient l'obligation d'exécuter, sous les yeux de ses anciens, un travail professionnel analogue au chef-d'œuvre des métiers. De tout temps le compagnonnage a été une élite; les mauvais ouvriers n'ont jamais été admis dans ces rangs.
Le nouveau compagnon jouissait des mêmes droits que les anciens et participait comme eux à l'élection du capitaine, appelé déjà quelquefois, comme il l'est universellement de nos jours, premier compagnon. Le capitaine présidait aux réceptions, aux baptêmes, aux assemblées, à toutes les cérémonies et réunions quelconques.
Le Père. La Mère. — Les compagnons logeaient, mangeaient et s'assemblaient chez le Père et la Mère, noms sous lesquels on désignait les aubergistes affdiés à l'association. La police se défiait non sans raison de ces Pères et Mères; aussi leur défendit-on à mninte reprise de recevoir des compagnons; on tenta aussi de les soumettre à une surveillance et à une réglementation qui demeurèrent inefficaces.
« Il est expressément enjoint (dit une sentence de police du 28 juin 1768; — Archives d'Avallon, FF, 33'*) à tous hôteliers et cabaretiers logeant à pied et à cheval en celte ville et faubourgs de se transporter au greffe de l'hôtel de ville à l'arrivée des voyageurs qui séjourneront chez eux pour y faire la déclaration des noms, surnoms, qualités, demeures des dits voyageurs. » De même en 1750 une ordonnance du lieutenant général de police de Tours [Archives d' Indre-et-Loire , E, 439) ordonne à tous compa-
gnons menuisiers arrivant dans cette ville de se faire inscrire dans les vingt-quatre heures sur un registre d'inscription tenu par l'un des jurés de la communauté. Cette ordonnance ne fut jamais exécutée, ainsi que le déclarait, vingt-quatre ans plus tard, un des jurés, le sieur (iibert, cité en justice pour n'en avoir pas tenu compte.
Le 12 novembre 1778, un arrêt du Parlement de Paris (ISAMBERT, Recueil des anciennes lois françaises, t. XXV, p. 4rj2) défend à nouveau aux compagnons de faire aucunes conventions contraires à l'ordre public, leur prescrit de se faire inscrire à leur arrivée sur le registre de la communauté, défend aux taverniers, cabaretiers et autres de recevoir plus de trois compagnons h la fois à peine de punition exemplaire. Malgré ces défenses les auberges des Pères continuaient à servir de lieu de réunion aux compagnons'. Ceux-ci ne cessèrent jamais d'opposer à toutes les injonctions et prohibitions une invincible force d'inertie. Le !<"' mars 1787, le lieutenant général de police de la Rochelle rappelle encore les compagnons au respect des règlements. (Archives de la ville de Blois, liasse E, supplément 122.)
Archives. Bourse commune. — A Dijon le procureur du roi se transporte (juillet 1737) chez le Père 2. Il perquisitionne dans la chambre réservée aux compagnons, « une chambre haute ayant vue sur la rue ». Il y saisit un coffre '< dans lequel il s'est trouvé un rolle en deux grandes feuilles et demye de papier simple contenant les noms et règlements des compagnons menuisiers... — une autre feuille volante sur laquelle sont inscrits les noms des quelques compagnons qui ont encouru des amendes; — une demi-feuille contenantles noms de ceux qui ont rendu visite au capitaine pendant qu'il était à l'hôpital; bref des archives et une comptabilité en règle. »
1. Voir à ce propos, clans le livre do M. Bourgeois, Les Métiers de Blui^t (t. II, p. 303, 306, 307, 349), le procès intenté en 1779 à un aubergiste do Blois, Dauvergne, Père des compagnons, et le récit des circonstances qui donnèrent lieu à ce procès.
2. Archives municipales de Dijon, G, 210, cité par M. Germain Martin, p. 114.
A Bordeaux, une perquisition amène la saisie de papiers de même nature*. Les compagnons avaient, on le sait, une bourse commune alimentée parles cotisations et les amendes. Cette bourse supportait les frais occasionnés par les conduites, les banquets, les fêtes religieuses, les enterrements ; elle venait en aide aux compagnons malades ou nécessiteux. Entre les compagnons et la bourse commune, c'était un échange continuel d'avances. On se préoccupe actuellement, à très bon droit, d'organiser des caisses de crédit populaire et de prêts gratuits. A ce point de vue comme à beaucoup d'autres, le compagnonnage a été un précurseur.
Cette fraternité entre compagnons, nous la retrouvons, pour ainsi dire, dans chacune des coutumes, dans chacun des règlements qui président aux rapports du compagnon avec le Devoir, de l'individu avec l'association, qu'il s'agisse de placer un des leurs dans une ville, de l'assister et de le secourir en cas de maladie, de lui assurer des funérailles décentes, de prier pour le repos de son âme. Les compagnons, ont pour celui d'entre eux qui a besoin de leur aide, des âmes de frères, et ils s'acquittent envers lui de toutes les obligations qu'impose un si beau titre ; nous nous en convaincrons aisément en étudiant les coutumes et les règlements du Tour de France.
IL Le Tour fie France. — Arrivée d'un compagnon. — Sahil de boutique. — Placement par le rouleur. — Vains efforts des maîtres et des autorités pour interdire ce mode de placement. — Levage d'acquit. — Secours mutuels. — Dettes des compagnons. Brûleurs. — La conduite. — La conduite de Grenoble. — Les amendes. — Les croyances religieuses des compagnons.
Un asiùrant ou un compagnon était tenu, jadis, de faire son Ti)ur de France, c'est-à-dire un voyage à travers les diverses provinces, pour parfaire ainsi son éducation professionnelle. Prenons cet artisan voyageur à son arrivée dans une ville et voyons comment le compagnonnage va lui venir en aide,
]. Archives dépniicmcnlales (le la Gironde, C, 3708, op. cit., p. 116,
Tout d'abord l'arrivant se rendra directement dans la première boutique où il saura trouver des compagnons et il se fera reconnaître par eux. C'est le salut de boutique. On le conduit alors chez la Mère. Ici, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire les articles d'un règlement ou rôle des compagnons menuisiers de Màcon qui prévoit et règle cette réception *.
Article premier.
S'il arrive quelque compagnon en ville désirant travailler, s'adressanlà la première boutique où il y aura des compagnons signez sur ledit rolle, l'un d'eux sera obligé de le conduire au rôleur et le rôleur sera tenu de le mener au capitaine pour l'interroger avant de l'embaucher et, à faute de cela faire, payer la somme de dix sols.
Article 2.
S'il arrive quelque compagnon en ville désirant travailler, le rouleur ne luy trouvant pas d'ouvrage, il sera tenu de luy faire prendre congé du capitaine et des quatre compagnons anciens signé sur ledit rolle et en cas qu'ils n'ayenl pas d'argent, le capitaine et les quatre compagnons prendront des expédiens convenables pour luy en donner pour le conduire jusque à la première ville et le rôleur sera obligé de luy faire conduite à ses frais et dépens; cela étant fait, le rôleur remettra le rôle à son suivant, faute de cela faire, payera la somme de dix sols.
Article 3.
Le rôleur et le capitaine seront tenus d'écrire les arrivants sur le rôle avec plume et encre; à faute de cela, payeront la somme de dix sols.
Article 4.
Après que le rôleur aura mis son arrivant à son établi, il remettra le rôle à son ensuivant; faute de cela, payera la somme de dix sols.
Article 5.
S'il arrive qu'un compagnon refuse le rolle à son tour et qui ne l'accepte pas, payera dix sols.
Article 6.
11 sera donné par la boële à celui qui fera le rolle dix sols et deux sols de chaque assistant.
1. Ce document est extrait des Archives de Màcon, H. H, n» 20. II a été reproduit par M. Levasreur dans les Mémoires et procès-verhaux de l'Académie des Sciences morales et politiques, 1890.
AuTiCLE 7.
Si il y a quelque compagnon qui déchire ou tache le rolle, il sera tenu d'en faire faire un autre au gré des compagnons à ses frais et dépens; à faute de cela faire, payera la somme de trente-deux sols.
On le voit, tout est prévu par ce règlement. Un délégué spécial nommé râleur ou routeur est chargé de placer les arrivanis. Il tient, à cet ellct, un registroi où il inscrit à tour de rôle les nouveaux venus; il se met ensuite en cam-' pagne et tente de leur procurer du travail. L'arrivant est tenu d'acquitter certaines taxes d'embauchage. A Bordeaux, chez les compagnons serruriers, le droit d'embauchage est de 2 livres', dont 10 sols pour la hoëte (bourse commune) et 30 sols pour sa dépense et celle du rouleur (sans doute pour le repas qu'il offrait à ce dernier). Au cas oîi il changeait de maître au cours de son séjour dans la ville, il devait 5 sous au rouleur.
La police voyait tout naturellement d'un fort mauvais œil les sociétés de compagnons se charger ainsi du placement et se ménager par là un moyen d'action très puissant, puisqu'il dépendait d'elles d'arrêter tout travail chez un maître en lui refusant des ouvriers. Aussi l'autorité judiciaire intervenait-elle fréquemment pour interdire le placement clandestin par l'intermédiaire du rouleur et pour défendre aux maîtres d'employer aucun compagnon si ce dernier ne s'était fait inscrire au bureau de la communauté. Citons quelques exenniles.
Un arrêt du Parlement du 31 juillet 1748^ décide que tous les noms et surnoms des anciens seront portés sur un registre qui sera tenu à cet effet par les jurés en charge; qu'il sera fait mention sur ce registre des mutations des ouvriers; que les ouvriers venant de province à Paris seront tenus de faire enregistrer leurs noms et surnoms au bureau de la dite communauté et de montrer aux gardes le certificat de satisfaction du dernier maître chez lequel ils auront travaillé. Les ouvriers et compagnons ainsi que