INTRODUCTION IX
du récit. Si ses ouvrages, et surtout son Licre du Compagno)tnagc et ses Mémoires d'un Compagnon, présentent d'assez nombreuses lacunes et certaines inexactitudes, ils n'en constituent pas moins des documents d'une haute valeur : à côté de ses récits si animés et si attachants, les œuvres de polémique ou les narrations de ses contradicteurs ou de ses disciples semblent bien pâles. Perdiguier n'est comme eux, à vrai dire, qu'un témoin dans l'enquête ouverte sur le compagnonnage et sur sa mission dans le passé. Mais l'intérêt se concentre presque uniquement sur sa déposition. S'il ne dit pas tout, il en dit assez pour nous permettre de nous former une idée précise des êtres et des choses au milieu desquels il a vécu. II nous trace du compagnonnage sous la monarchie de Juillet, sinon un portrait achevé, du moins une esquisse qui demeure, dans ses grandes lignes, une saisissante évocation.
Mais plus de soixante ans se sont écoulés depuis la publication (1840) de ce Livre du Compagnonnage, dont deux éditions nouvelles (1841-1857) n'ont guère développé que la partie anecdotique et liltéiairc. Or, depuis soixante ans, une évolution continue a profondément modifié le régime économique et social de notre pays : le machinisme, encore à ses débuts en 1840, a poursuivi victorieusement ses conquêtes. La construction des chemins de fer a brisé le vieux cadre des mœurs et des habitudes locales en concentrant dans les grandes villes des industries auparavant disséminées sur toute l'étendue du territoire, en réduisant des contrées entières à un véritable vasselage économique. Un changement non moins radical s'est opéré dans les sentiments, les opinions et les croyances de la classe ouvrière. Quel abîme entre l'ouvrier de 1840 ou de 1848, spiritualiste autant que démocrate, amoureux des symboles, passionné pour la liberté et la gloire militaire, plus prompt à s'enflammer pour des idées que pour des intérêts, et l'ouvrier de 1901, animé, lui aussi, dans l'intimité de sa conscience et par un incoercible instinct de race, de sentiments nobles et généreux, mais sceptique, railleur, pessimiste, se défendant de l'émotion comme d'un ridicule, confondant trop aisément le respect avec la servilité, trop enclin surtout à se laisser séduire par des théories dont les prédicateurs s'efforcent d'éveiller en lui
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des convoitises au lieu de parler à sa raison et à son cœur.
Le compagnonnage lui-même, qui constituait encore en 1840 une force sociale de premier ordre, n'est plus aujourd'hui qu'une institution décrrpite dont la fin paraît inévitable et prochaine. Le tableau qu'Agricol Perdiguier nous a laissé de cette association, tel qu'il avait pu l'observer en 18i0, ne ressemble donc pas plus au compagnonnage actuel que le portrait d'un homme de trente ans ne l'eprôsente fidèlement la physionomie de ce même homme devenu octogénaire.
Si, laissant quant à présent de côté les livres des écrivains compagnons dont aucun, sauf Perdiguier, n'a tenté de tracer un tableau d'ensemble de notre institution, nous nous demandons quels ouvrages ont été publiés depuis soi.\ante ans sur ce sujet, nous n'en pouvons découvrir qu'un nombre très restreint.
Il est à peine besoin de rappeler la remarquable étude sur le Charpentier de Paris, Compagnon du Devoir, publiée en IS'ôO par MM. Le Play et Focillon {Ouvriers des deux Mondes, t. I", no i). Cette enquête a été reprise, remise au courant et complétée en ISyi par M. du Maroussem dans son livre : La Question ouvrière, tome I", Charpentiers de Paris, Compagnons et Indépendants (Paris, Rousseau, in-8). Mais il ne s'agit là que de monographies ayant trait à une seule corporation : celle des charpentiers, et nullement d'études générales sur l'institution du compagnonnage.
Deux auteurs seulement ont entrepris, depuis Perdiguier, de composer une histoire générale du compagnonnage. Le premier en date, M. SiMOx(de Nantes), (( membre de la Société académique de cette ville, associé correspondant de la Société industrielle de Muliiouse », a publié, en 1853 (Paris, Capelle, in-8°), une Étude historique et morale sur le compagnonnage, qui n'ajoute, pour ainsi dire, aucun détail nouveau aux révélations de Perdiguier. Le second, M. Alfred KiRCii, a fait paraître, tout récemment, sous ce titre : Le Compagnonnage en France (thèse pour le doctorat en droit; Paris, Pedone, 1901), un travail dont la documentation, entièrement de seconde main, est surtout puisée dans le livre de M. Simon quelque peu rajeuni par des emprunts aux ouvrages de M. du Maroussem et de VOfficc du travail. Il est trop manifeste que l'auteur a