CHAPITRE I
Cahiers des États généraux de 1789. — Abolition des corporations d'arts et métiers (2 mars 1791). — Grèves des cliarpenliers. — Craintes de désordres à l'occasion de la suppression des octrois (avril 1791). — Pétitions des maîtres contre les compagnons; répliques de ces derniers. — Loi du 14 juin 1791. — Le compagnonnage sous la Terreur. — Défiances des Jacobins à l'égard des sociétés ouvrières.
Les cahiers des assemblées appelées à élire les députés aux États généraux ne renferment que deux vœux relatifs aux associations de compagnons. Ces vœux furent émis par le tiers état des sénéchaussées de Montpellier et de Nimes *; ils sont conçus à peu près dans les mêmes termes
L Sénéc/iaussée de Montpellier, cti. iv, art. 5 : « ... quo les associations de compagnons et d'artisans connus sous les noms de garots, dévorants et autres soient sévèrement prohiliôes par une loi trénérale qui sera promulguée au même instant dans toutes les villes et lieux du royaume. — Art. 6 : ... que les compagnons soient tenus, lorsqu'ils voudront se procurer du travail, de s'adresser aux consuls des corps de leur art et métier ou aux officiers municipaux dans les lieux où il n'y a pas de maîtrise et dans le cas d'attroupement ou délit des compagnons réfractaires, qu'ils soient jugés présidialement.
Sénéchaussée de Nimes, ch. vi, art. 3: ... que les assemblées illicites de
et tendent à la prohibition des compagnonnages. Le silence de la presque totalité des autres assemblées peut paraître, à première vue, quelque peu surprenant. A notre avis, il s'explique facilement. En ce qui concerne la noblesse et lo clergé, la question était dépourvue d'intérêt; les compagnonnages ne pouvaient ni les servir, ni leur nuire. Quant au tiers état, ou plutôt à cette fraction du tiers qui se recrutait parmi lesmarcliands et fabricants, il était évidemment hostile, en principe, aux compagnonnages; mais l'échec des innombrables édits, arrêtés, règlements et statuts qui avaient déjà prohibé ces associations avait déterminé dans cette classe la conviction que le mal était irrémédiable et que toute tentative pour le combattre serait vaine. Au surplus, l'institution du comiiagnonnage, proscrite par la loi, était profondément entrée dans les mœurs; elle faisait partie intégrante de l'état social et s'acquittait de fonctions pour l'exercice desquelles les maîtres euxmêmes la jugeaient au fond qualifiée puisqu'ils n'hésitèrent pas, en mainte circonstance, à faire appel à ses bons offices. Ne leur fournissait-elle pas de bons ouvriers? N'était-elle pas souvent intervenue pour obliger ses adhérents à exécuter leurs engagements envers les maîtres? N'était-clle pas la seule autorité que reconnussent les artisans d'alors, natures frustes et indisciplinées? Ces avantages constituaient une compensation aux torts dont on chargeait les compagnons et, tout compte fait, une partie de la bourgeoisie des métiers estimait, sans doute, le maintien du compagnonnage moins dangereux que l'émancipation brusque et radicale de la classe ouvrière livrée sans frein à ses instincts violents et grossiers.
Toutefois, si la question de la suppression des conijiagnonnages ne paraît avoir été discutée en 1789 que dans un très petit nombre d'assemblées électorales du tiers, les maîtres des métiers de Paris et des grandes villes, plus
compagnons et les associations connues sous lo nom do Devoirs et do Gnvots soient rc'^primces et dùl'cnducs, et qu'à cet effet, les règlements faits sur cet objet pour la ville do Paris soient rendus communs à tout lo royaume.
directement menacés par ces sociétés ouvrières, devaient être amenés bientôt, pour se défendre, à invoquer contre elles l'appui des pouvoirs publics. Dès le début de la Révolution une agitation inquiétante se manifeste parmi les artisans de tous les corps d'état. Le 18 août 1789, 3 000 garçons tailleurs réunis sur le gazon du Louvre envoient à la municipalité une députation pour réclamer l'élévation de leurs salaires. Leur exemple est suivi peu après par les garçons perruquiers qui demandent la suppression des bureaux de placement, par les ouvriers cordonniers qui nomment un comité de vigilance et s'engagent à ne pas travailler au-dessous d'un certain prix. Les patrons s'émurent, et, le .31 mars 1790, Dupont de Nemours présentait à l'Assemblée Nationale une pétition dont les auteurs apparents se prétendaient compagnons de toutes les professions, arts et métiers, mais dont l'idée leur avait été évidemment suggérée parles maîtres ^ Ces compagnons se prétendaient persécutés par ceux de leurs camarades qui faisaient partie d'une espèce de corporation dite du Devoir. Les compagnons du Devoir se reconnaissaient entre eux, disaient les pétitionnaires, au moyen de signaux et de mots d'ordre. « Ils attaquent et fi^appent ceux des ouvriers qu'ils rencontrent sur les grandes routes et qui ne répondent pas à ces signaux; dans les villes, ils obligent les autres compagnons à consigner une certaine somme d'argent avec promesse d'entrer dans leurs sociétés, sinon, ils les empêchent de travailler. Les choses en sont à ce point que 800 compagnons chapeliers, fatigués des vexations odieuses qu'on exerce contre eux, ont dû cesser tout travail ; dans toutes les provinces, les mêmes abus se reproduisent. Il est temps d'y mettre un terme, d'anéantir cette prétendue corporation, et d'interdire à tout compagnon de porter un nom autre que son nom de baptême. » Le 12 mai 1790, une seconde pétition invoquant les mômes griefs et tendant aux mêmes fins est présentée à
1. Archives Nationales, T), IV, 51, n» l'188, cité par M. Germain Martin, op. cit., p. 2-25.
l'Assemblée au nom des compagnons charpentiers hors du Devoir ou Renards *. Aucune suite ne fut donnée à ces pétitions. Mais, l'année suivante, l'abolition des maîtrises et jurandes, c'est-à-dire de la corporation officielle (loi du 2 mars 1791), vint augmenter encore l'agitation qui régnait dans la classe ouvrière. Cette mesure radicale eut pour ofTet — comme il arriva si souvent à cette époque dans des circonstances analogues — d'éveiller d'ardentes convoitises dans la classe populaire. Comme, d'autre part, la suppression des droits d'entrée dans Paris venait d'être votée, ce fut bientôt un bruit public que les patrons allaient augmenter tous les salaires, et associer leurs ouvriers aux bénéfices dont cette réforme serait pour eux la source. Aussi le mécontentement fut-il général lorsqu'on apprit que les maîtres se refusaient à relever le prix de la journée de travail. Des coalitions se formèrent. La municipalité dut intervenir par un avis en date du 2G avril {Monilcur du 29). Ce document n'est en somme qu'un appel au calme et au bon sens de la population; il condamne toute tentative do pression sur les maîtres, mais il ne prévoit aucune sanction, il n'édicte aucune mesure de police contre les émeutiers.
La situation, cependant, ne laissait pas d'être grave. Le même jour, 2G avril, les ouvriers charpentiers, groupés en une association dite Union fraternelle des ouvriers en l'art de la charpente, — laquelle n'était, sans doute, qu'un compagnonnage masqué — s'étaient mis en grève, et bien que l'on annonçât la reprise du travail pour le lendemain, on n'était pas sans crainte pour cette journée du 27, comme en fait foi une correspondance échangée le 26 entre Bailly, maire de Paris, et Gouvion, major général de la garde nationale. « 11 y a dans les salles de l'Archevôclié, Monsieur (écrit Hailly), une assemblée de charpentiers qui nous inquiète suitout pour demain à la reprise des travaux. Je vous prie de donner des ordres pour que, si l'assemblée a lieu demain, on surveille alentour et surtout les ateliers