‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 46 sur 107 · Arch. A«^, AD, XI · texte numérisé non relu

Arch. A«^, AD, XI

circonstances et de l'état d'esprit qui (Mait alors celui de la classe moyenne. Après avoir renversé tous les privilèges et notamment celui de la bourgeoisie des métiers par la suppression des jurandes et maîtrises, la Constituante se voit obligée maintenant de compter avec l'armée ouvrière qui, émancipée, bat l'estrade, menaçante et révoltée. Elle se résout alors à agir, elle vote une loi que l'on peut, si l'on veut, qualifier de loi de circonstance puisque les événements en ont précipité l'adoption, mais qui en définitive est la conséquence fatale de toute la politique sociale suivie de 1789 à 1791, une affirmation injuste et aveugle, mais en quelque sorte impulsive du principe d'autorité. Cette décision soudaine, c'est un brusque coup de barre donné à droite par un timonier dont la vigilance s'est endormie et qui voit tout à coup émerger sur sa gauche un écueil sur lequel le navire va se briser.

Ce sentiment tardif et quelque peu éperdu d'un danger social qui est en même temps un danger politique transparaît dans le rapport que Le Chapelier lit le 14 juin au nom du comité de la Constitution. L'orateur se garde bien, il est vrai, d'exprimer ouvertement sa pensée; il proclame la liberté des conventions qu'il prétend hypocritement défendre en protégeant l'individu contre la tyrannie d'une collectivité. 11 essaie de prétendre que les assemblées des arts et métiers qu'il dénonce ne sont qu'une tentative pour reconstituer les corporations supprimées. Mais il se trahit lui-même dans ce passage de son rapport.

Le but de ces assemblées qui se propagent dans le royaume el qui ont entre elles des correspondances est de forcer les entrepreneurs de travaux à augmenter le prix de la journée de travail, d'empêcher les ouvriers et les particuliers qui les occupent de faire entre eux des conventions à l'amiable.... Votre comité a cru qu'il était instant d'arrêter les progrès de ce désordre. Ces malheureuses sociétés ont succédé à Paris à une autre société^ la Société des Devoirs. Ceux qui ne satisfaisaient pas aux règlements de cette société étaient vexés de toutes manières. Nous avons de fortes raisons de croire que l'institution de ces assemblées a été stimulée dans l'esprit des ouvriers moins dans le but de faire augmenter par leur coalition le salaire de la journée de travail que dcms Vintenlion de fomenter des troubles.

El en ri'-ponse ù une objection île fiaulier Biauzal, il déclare qu'il serait imprudent d'ajourner le projet de décret « car la fermentation est grande tant dans les villes de province qu'à Paris ». C'est alors qu'est votée la loi du 14 juin 1791 par laquelle il est défendu à tous citoyens d'une même profession, entrepreneurs et ouvriers, de se nommer des présidents, secrétaires ou syndics et de faire des règlements sur leurs prétendus intérêts communs; les auteurs de ces délibérations étaient passibles d'une forte amende et d'un an de suspension de leurs droits civiques. Deux jours après (10 juin) l'Assemblée votait la fermeture des ateliers de cliarité.

Ces mesures énergiques ramenèrent l'ordre dans la rue; mais le compagnonnage ne disparut pas. Moins de quinze jours après la loi, la municipalité de Bordeaux est saisie d'une pétition des compagnons charpentiers qui demandent l'autorisation de célébrer le 30 juin la fêle de la Saint- Pierre. Celle autorisation leur est refusée, la loi du It juin interdisant aux citoyens de même état de se réunir [hivcntaire sommaire des Arcliivcs municipales deBordcaux : Révolution, — publii' par iM. ])i:caunès-Duv.\l, 1890, t. I, p. 202.) Les compagnons charpentiers bordelais ne célébrèrent donc pas leur fêle; on ne les vit pas déliler par les rues de la ville, avec des cannes enrubannées et précédés de quatre d'entre eux porteurs du traditionnel chef-d'œuvre. Mais leur association n'en subsista pas moins, comme du reste presque tous les compagnonnages. Deux ans plus tard, en pleine Terreur, le ilécrel du 7 juin 179."i sur la fabrication des assignais renferme à ce sujet une disposition caractérisliciue. « Celui, dit-il, qui introduira dans les ateliers de fabrication des compagnons étrangers ou voyageurs connus sous la dénomination de pays sera puni de six mois de prison. » {Procès-Verbaux de la Convention Nationale, Paris, 1793, t. XIII, p. 129.) Le gouvernement révolutionnaire n'a donc pu sup|)rimer les sociétés de compagnons puisque en pleine Terreur, il croit devoir prendre des précautions contre les dangers que lui paraît offrii- la solidarité qui lie leurs membres.

Toutefois si les compagnonnages subsistent encore, ils sont ilevenus prudents. C'est qu'en effet, dès la fin de 1792, commence la domination des clubs, celte conquête jacobine que, dans le livre II de son admirable ouvrage les Origines de la France contemporaine {Révolution), Taine a dépeinte en un inoubliable tableau. Le Jacobin est devenu omnipotent. La loi du 2'j juillet 1793 punit quiconque empêchera les clubs de se réunir; les lois des 13 septembre 1793, 18, 24 vendémiaire an H les investissent d'attributions oflicielles, les chargent de surveiller les fonctionnaires publics. « Les sociétés populaires (dira, quelques années plus tard, Pastoret au Conseil des Cinq Cents, séance du 4 thermidor an V. Arch. Nat., AD, XVIII, c. 459) étaient devenues un pouvoir public; elles avaient des journaux, s'emparaient de tous les emplois, désignaient les ministres, assistaient en corps aux fêtes publiques, se faisaient donner des places marquées dans les tribunaux..., mandaient les fonctionnaires publics, recevaient à leur barre des généraux assez lâches pour venir courber devant elles un front digne d'être couronné par la victoire... » Le Jacobin était le roi de l'époque.

Cette incroyable fortune des clubs devait nuire doublement au compagnonnage. Un certain nombre de ses adhérents l'abandonnèrent sans doute pour prendre part aux réunions des sociétés populaires '. Mais surtout le compagnonnage comprit d'instinct la nécessité de se faire oublier, de ne pas éveiller les déliances des Jacobins, si prompts à suspecter les desseins de toute société indépendante.

1. Nous pensons toutefois que les compagnons jacobins dcincurcrent jlexception. « La théorie jacobine, a dit Taine, a fait surtout des adeptes dans la couche inférieure de la bourgeoisie et dans la couche supérieure du pouide. Encore de ces deux groupes juxtaposés et qui se continuent l'un dans l'autre, faut-il retrancher les hommes qui, ayant pris racine dans leur profession ou leur métier, n'ont plus d'attention ou de loisir à donner aux atfaircs publiques,... les gens rangés, mariés, d'âge mûr. » {La Révolution, t. II, ch. II.) Or les compagnons, no l'oublions pas, formaient l'élite de la classe ouvrière ; les ouvriers inhabiles, les ivrognes, ceux qui étaient connus pour leur inconduite ou perdus de dettes étaient exclus des Devoirs. Ce fut sans doute cette lie des luc'ticrs boancoup plus que le compagnonnage qui servit d'instrument aux Jacobins.

L'agrégation au compagnonnage de deux corporations nouvelles, celles des maréchaux ferrants (1795) et des toiliers (1797) sont les seuls événements qui signalent cette période de l'histoire de notre institution ^

1. Nous trouvons la confirmation do notre opinion on oo qui conoerno lo rôle ctTacë du compagnonnage ])cndant la Këvolution dans une note do service adressée sous le premier l'^nijjire au préfet do police par son colli-gue le comte Real, conseiller d'État chargé du l" arrondissement do police générale. Dans cotte note, datée du '2-i février 1813, Real (dont le témoignage ne peut être récusé, car, avant d'être haut fonctionnaire do l'Empire, il avait été fougueux terroriste et accusateur public près lo triliunal extraordinaire du 17 août) s'exprime en ces termes : « Ces coteries (les sociétés de compagnons), neutralisées pendant la période révolutionnaire où elles n'avaient plus d'objet, ont reparu depuis que les éléments du corps social se sont replacés et fixés. >• {Arch. Aat., F", l-^SG).

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