‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 51 sur 107 · Ardi. .\nl., P · texte numérisé non relu

Ardi. .\nl., P

société ou réunion ouvrière sous peine de déportation, défendant l'usage des surnoms, le port des cannes, rubans, couleurs, les conduites, etc. Ce projet ne devait pas aboutir. A quel parti s'arrêta en fin de compte la police impériale? Il semble qu'il y ait eu à cet égard divergence de vues entre les autorités. D'une part, en effet, le comte Pelet de la Lozère, chef du 2° arrondissement de police générale, adressait, le 20 février 1813, aux commissaires généraux de police de Paris et Marseille, au commissaire spécial de Toulouse et à divers préfets une circulaire les invitant à prendre des mesures pour dissoudre les sociétés de compagnons, pour saisir leurs registres, pour arrêter ceux qui tiennent des réunions illicites. D'autre part, au contraire, le comte Real, chef du l"-''' arrondissement de police générale, adresse, le 22 février 1813, à son collègue le préfet de police, une lettre où il expose, ainsi qu'il suit, ses vues sur la question :

Le compagnonnage, espèce de franc-maçonnerie, existe de temps immémorial. Né de l'intérêt et du sentiment de la faiblesse de cliaque individu il a en elTet pour but principal de faire la loi pour le prix des journées de travail. Les caractères que vous avez observés dans la corporation des cordonniers de la capitale sont absolument les mêmes que ceux qu'on remarque dans les autres professions partout où l'on a l'occasion de les étudier. M. le comte Pelet avait fait, à la fin de 1809, une découverte de ce genre, à Bordeaux, qui paraissait devoir conduire à des résultats majeurs pour l'ordre public. Je joignis mes recherches aux siennes et nous n'obtînmes aucun succès. En voici la raison : les informations auxquelles on s'était livré à Bordeaux avaient donné l'éveil à Angers et dans d'autres villes; les associés avaient fait disparaître jusqu'aux moindres traces de leur organisation. On avait arrêté un assez grand nombre d'ouvriers; il fallut les relâcher. Tout a échoué contre l'habitude, le secret et la fidélité que maintiennent entre elles ces coteries.... Désespérant de les attaquer avec fruit dans leur essence, je me borne à prévenir leurs excès autant que cela dépend de moi. {Archives Nationales, F', 423fi).

Les autorités administratives semblent du reste s'être finalement plutôt inspirées des idées tolérantes de Real que des instructions tracassières de son collègue. De

même les tribunaux ne sévirent guère contre les compagnons que lorsque ceux-ci s'étaient rendus coupables de délits caractérisés. Le 9 janvier 1812, le tribunal de Saintes acquitte plusieurs compagnons poursuivis en vertu de l'article 413 du Code pénal, «■ attendu qu'il ne résultait pas des débats la preuve que leur société eût pour but de faire hausser les salaires » et ne les condamne qu'à 3 francs d'amende pour infraction à l'article 291. Par contre les coalitions contre les patrons sont sévèrement réprimées. Le 31 août 1813, la police de Cliarires annote quatre compagnons promoteurs d'une coalition contre les maîtres. Les rixes entre compagnons éveillent également l'attention des autorités. En avril ISll, le piéfet de la Charente prend un arrêté ordonnant que tout compagnon qui aura pris paît à une lixe sera arrêté parla gendarmerie sur la réquisition des autorités locales et conduit de brigade en brigade au lieu de son domicile, excepté ceux qui auraient été dans le cas d'être traduits devant les tribunaux. [Archives Nationales, ¥">, 4236.)

III. Revue des sociétés de compagnons en activité sous l'Empire. — Leur organisation. — Leur liicrarchie.

Nous terminerons cet historique du compagnonnage par une rapide revue des sociétés de compagnons sous le premier Empire ' :

Au début du xix" siècle toutes les sociétés de compagnons existantes se rattachaient à l'une ou l'autre de ces deux grandes fédérations : le Devoir de Liberté [Enfants de Salomon) ; le Devoir ou Saint Devoir de Dieu qui comprenait les Enfants de Maître Jacques et les Enfants du Père Souhise.

A. — Devoir de Liberté [Enfants de Salomon). — Trois grandes sociétés professionnelles se rattachaient à ce rite.

1. Les éléments de cotte étude ont été onijiruutés en partie à Ai;hicol Peh- DiGUiEti {Livre du Compaijnomuuje, 1" éd., 1810), en partie à un rapport do police inédit du iiréf'ct du Loiret du 9 fructidor an XIII {Archives Nationalij.i, F', 4y3G), en partie à des notes manuscrites qui nous ont été communiquées. Les données générales exposées dans cette étude rétrospective do la situation du compagnonnage sous le premier Empire, no subiront pas do changement appréciable j)ondaMt la licstanralion.

1° Les tailleurs de pierre {compcKjnons étrangers ou loups). Ils étaient les doyens du compagnonnage et se glorifiaient d'avoir eu Hiram pour ancêtre. La hiérarchie des loups comprenait deux degrés : les jeunes hommes, les compagnons. « Un premier compagnon, écrit Perdiguier {Livre du Compagnonnage, 3"^ éd., p. 40), préside l'assemblée des compagnons; un premier jeune homme préside l'assemblée lies jeunes hommes. Les compagnons se parent de cannes et de rubans lleuris d'une infinité de couleurs qu'ils portent derrière le cou et flottant sur la poitrine. Celui qui se présente pour faire partie de la société fait un temps de noviciat : il mange, il couche chez la Mère et ne participe l)as aux frais du corps; quand il est suffisamment connu, on le reçoit jeune homme et il porte, comme ceux de sa classe, les rubans verts et bleus attachés à la boutonnière de l'habit et flottant au côté droit. Les compagnons et les jeunes hommes ont des surnoms tels que ceux-ci : la Prudence de Draguignan, la Valeur de Bagnolet. Ils remplacent entre eux le mot monsieur pas le mot coterie. Ils ne hurlent pas : ils exercent parfois le topage '. »

2° Menuisiers du Devoir de Liberté ou Gavots. — Cette société était autrefois fort nombreuse. Les Gavots se divisaient en trois catégories d'adhérents : les compagnons reçus, les compagnons fmis, les compagnons initiés; ceux qui n'étaient pas encore repus se nommaient affilies. Jusqu'en 1803, les Gavots ne connurent que les deux premiers grades : compagnons reçus, compagnons finis. Mais à cette époque un compagnon qui était franc-maçon réclama la création d'un grade supérieur, celui de compagnon initié. « Il parla d'émulation, de gloire, de grandeur; il chatouilla la vanité; il colora si bien son dire qu'il se fit écouter et que sa proposition fut acceptée -. » Cette importation maçonnique devait, on le verra par la suite, exercer la plus fâcheuse influence sur la société et jeter parmi les Gavots des germes funestes de division.

1. Sur le sens de ces mots, voir infi'à, livre III, ch. m et iv.

2. Agricol Pehdiguier, Histoire d'une scission dans le conipagnonnafje, p. 11 et suiv.

90 LE COMPAGXONNAGR

Les insignes des Gavols étaient de petites cannes et des rubans verts, bleus et blancs que l'on fixait à la boutonnière de riiabit, en les laissant flotter sur le côté gaucbe.

Noms. — Les compagnons de Liberté se donnaient et se donnent encore des surnoms composés d'un nom de province et d'un nonï de vertu ou de fleur : Languedoc la Prudence, Bordelais la Rose, Avignonnais la Vertu, Vendôme la Clef des Cœurs.

Direction. — Le chef de la société se nommait le premier compagnon ou le dignitaire selon qu'il était compagnon fini ou initié. Il po)'tait des insignes spéciaux; une écharpe blanche (bleue s'il était initié), des rubans embellis de franges en or. Il était nommé à l'élection, tous les compagnons ayant droit de sulîrage. Les pouvoirs ne duraient que six mois. Pendant ce temps, il disposait du routeur, s'occupait avec lui de faire embaucher les arrivants, dirigeait la conduite des partants, présidait les assemblées. Il était assisté d'un conseil de quatre membres.

Les Gavots n'ont jamais pratiqué les coutumes du topage et du hurlement. Ils se disaient voua. L'esprit de celte société a toujours été très égalitaire. Tous les membres du Devoir, quel que fût leur gradr, vivaient en commun, couchaient dans les mêmes dortoirs, prenaient leurs repas dans les mêmes salles et aux mêmes heures. Jusqu'à ce que la création d'un troisième grade fût venue introduire entre les associés un germe de division en constituant parmi eux une sorte d'aristocratie maçonnique toute gonflée de son importance et s'altribuant sur le commun des compagnons une supériorité illusoire, on citait la société des Gavots comine la plus unie de tous les Devoirs. (Pkrdiguier, Histoire d'une scission.)

3° Serruriers du Devoir de Liberté. — L'organisation et les statuts de cette société étaient identiques à ceux des Gavots.

En 1815 le compagnonnage de Liberté ne comprenait encore que ces trois sociétés auxquelles d'autres se joignirent pai' la suite. Ce furent : en 1830 les tonneliers foudriers, puis une fraction dissidente des cordonniers (184[i).

Quant aux charpentiers du Devoir de Liberté, la date de leur admission est très incertaine. Ils prétendent descendre des charpentiers qui travaillèrent à la construction du temple de Salomon sous les ordres d'un maître dit le Père Indien, d'oîi le nom dlndicns qui sert parfois à les désigner. Mais leur fondation paraît, tout au contraire, de date récente, et ils tirent leur origine (telle est du moins l'opinion universellement adoptée chez les compagnons), d'une scission survenue dans la société des compagnons passants charpentiers du Devoir (bon Drilles *).

B. — Compagnons du Devoir [Enfants de Maître Jacques et Enfants du Pcrc Soubise). — Nous ne nommerons quant à présent ces derniers que pour mémoire et parce qu'ils figurent sur la liste de préséance arrêtée en 1807 pour tous les corps du Devoir. Il en sera traité ensuite plus en détail.

Les quatre sociétés les plus importantes de ce groupe étaient les tailleurs de pierre, les charpentiers, les menuisiers, les serruriers.

i° Tailleurs de pierre (compagnons pasiYfnfs ou loups garous). Ils auraient été initiés, d'après la tradition, en l'an 558 avant J.-C. — Cette société, moins ancienne que celle des loups, ou compagnons tailleurs de pierre de Liberté, compi'cnait deux catégories d'adhérents : les aspirants et les compagnons. « Les compagnons portaient de longues cannes et des rubans fleuris attachés autour de leur chapeau. Ils s'appelaient coteries, portaient des surnoms analogues à ceux des tailleurs de pierre de Liberté; ils topaient, mais ne hurlaient pas. Leur rigueur envers les aspirants était excessive. » (Perdiguier, Livre du Compagnonnage, 3*= éd., t. I, p. 45.)

2° Les charpentiers de hautes futaies [Enfants de Soubise), initiés, d'après la tradition, en l'an 570 après J.-C. (Voir infrù, p. 97.)

L D'après M. Lucien Blanc, président de l'Union conipagnonnique, cette scission aurait eu lieu en 1834. Quoiqu'il en soit, lo rapport déjà cité du préfet du Loiret (do fructidor an XIII), rap}iort qui renferme une énumération très complète des sociétés des divers Devoirs existant à Orléans, ne mentionne pas de compagnons charpentiers de Liberté.

3° Menuisiers {Dévorants on Chiens, o70 après J.-C, d'après la tradilion.) Les compagnons menuisiers traitaient leurs aspirants avec rigueur et nn'pris, les bannissant de leur compagnie, les forçant à prendre leurs repas et à loger dans des locaux séparés.

Les surnoms de ces compagnons se composaient du nom de baptême et d'un nom de pays : Albert le Nantais, par exemple. Entre eux ils s'appelaient jmijs. Ils portaient des rubans verts, rouges et blancs atlacliés à leur boutonnière. 40 Serruriers (570 après J.-C, d'après la tradition). — (/organisation corporative de cette société était analogue ù celle des menuisiers.

A ces sociétés mères, s'en adjoignirent par la suite diverses autres :

Ij" Les tanneurs qui auraient été reçus en 1330 •. 6° Les teinturiers (initiés également en 1330, d'après la tradition). — Le rapport précité du préfet du Loiret signale à Orléans, en l'an XIII, l'exisLence de compagnons de cotte société qui, dit-il, « font le Devoir pour se reconnaître mais ne font aucune réception. »

1° Les cordiers, dont la réception daterait de 1407. 80 Les van7iiers (1409).

9° Les chapeliers (1410). — En dehors des compagnons chapeliers du Devoir, il existait sous le premier Empire une autre société dite des Drorjuins ou Bons Enfants (ra[ipoiL précité de fructidor an XIII).

10" Les blanchers chamoiseurs (1500). — Ces compagnons étaient animés d'un esprit très religieux. A Orléans, ils faisaient caisse commune avec les tanneurs et les corroyeurs (rapport précité de fructidor an XIII).

11° Les fondeurs (IGOl) s'unirent sous l'Empire aux ferblantiers, couteliers et poèliers pour former la société dite des Quatre Corps.

12° Les épingliers (1G03).

13° Los forcerons (IGOO).

1. Nous ra|)|)ortoiis toutes ces dates sans en garantir aucunement l'autliculicitô et uniquement parce quelles sont consacrées par la tradition et conformes au tableau cluonologiciuc arrêté eji 1807.

14'^ Les tondeurs de drap (1700).

i'ô° Les tourneurs (1700). — Ils élaient assez nombreux au début du MX^ siècle, d'après une note manuscrite qui nous a été communiquée.

16° Les vitriers (1701). — « Cette corporation, jadis riche et puissante, avait autrefois le privilège de la fabrication des vitraux qu'elle a dû abandonner depuis longtemps, beaucoup de ses membres n'ayant plus les connaissances artistiques nécessaires pour exécuter ce travail » (note communiquée à l'auteur par M. Lucien Blanc, président de l'Union compagnonnique).

17° Les sellieî'S, initiés en 1702, d'après le tableau chronologique arrêté en 1807; leur réception est évidemment plus ancienne, puisque la sentence de la Sorbonne les mentionne déjà en IGîiîJ.

18° Les poêliers (1702). — « Ces artisans, csL-il dit dans la note précitée de M. Blanc, étaient les seuls qui travaillaient le cuivre au marteau. Leurs cérémonies avaient un caractère très religieux; l'acte d'enregistrement des nouveaux compagnons poêliers indiquait leurs paroisses et l'archevêché dont elles dépendaient. » Les poêliers formaient l'un des Quatre Corps dont il a déjà été question.

19° Les doleurs (initiés en 1702 sur la présentation des menuisiers). — Leur travail consistait à préparer les douelles pour faire les tonneaux; ils étaient autrefois très nombreux.

20° Les couteliers, l'un des Quatre Corps (initiés en 1703 sur la présentation des fondeurs). — Ils étaient peu nombreux. Le rapport précité du préfet du Loiret n'en signale que deux à Orléans en fructidor an XIII.

21° Les ferblantiers, reçus en 1703, étaient enfants des fondeurs, c'est-à-dire qu'ils avaient eu ce corps pour parrain lors de leur réception dans le compagnonnage. Ils faisaient partie des Quatre Corps.

22° Les bourreliers, reçus en 1706, étaient enfants des selliers. D'après M. Lucien Blanc, il aurait existé antérieurement un compagnonnage des bourreliers qui aurait été dissous en 1641 et se serait reformé à Marseille en 1707.

23" Les charrons, reçus en 1706, étaient enfants des forgerons.

24° Les cloutien, reçus en 17L18, étaient enfants des Quatre Corps.

23° Les couvreurs auraient été initiés en 1703 par les charpentiers, mais n'auraient été reconnus par les autres corps qu'en 1759; ils appartenaient au rite du Père Soubise.

26° Lespldtriers, dont le tour de passe (rang de préséance) est le 26°. Cette société, initiée en 1703 par les charpentiers, ne fut officiellement admise qu'en 1797.

La liste de préséance des divers corps, telle que nous venons de la reproduire, fut arrêtée le 18 mai 1S07 par les sociétés des tailleurs de pierre, charpentiers, menuisiers et serruriers du Devoir puis approuvée par tous les corps. Elle porte la signature de trois compagnons bons drilles (charpentiers du Devoirs) : Dédevant, dit Bordelais sans Façon; — Balagon, dit Tourangeau le juge des Renards; — Douazan, dit Parisien la Musique, et de trois compagnons passants tailleurs de jnerre : Levau, dit la Prudence de Bordeaux; — Liboire, dit la Prudence de Marmande, — et Bescure, dit la Fleur de Condom '.

Les corps qui précèdent étaient en 1815 les seuls qui fussent officiellement admis aux honneui^s du compagnonnage. Mais d'autres corps étaient cependant en fait, sinon en droit, organisés selon les piincipes et les règles des Devoirs. Ces corps étaient :

Les ^oth'ens, initiés secrètement en 1775 à Narbonne par des compagnons menuisiers, mais tenus à l'écart par toutes les sociétés.

Les maréchaux ferrante, initiés à Avignon par des forgerons, en 1780 d'afirès M. Lucien Blanc, en 1795 d'après Perdiguier. Les maréchaux ferrants, longtemps désavoués par tous les corps, ne furent reçus officiellement qu'en 1867.

Les sabotiers, initiés à une époque indéterminée par un compagnon charpentier passant, mais répudiés par les

1. Cette liste a été reproduite par PEnuiGUiEii, Livre du Compaynonnaye, 3' éd., t. II, p. 258.

LE CONSULAT ET L EMPIRE 9b

Dcvoizs. Leur organisation était peu cohérente. A Orléans ils s'embauchaient eux-mêmes et n'avaient pas de Mère (rapport précité Je fructidor an XIII).

Les cordonniers, autres parias du compagnonnage, avaient été initiés en 1807 dans des circonstances assez singulières. En 1807 mourait à Angouléme un vieux compagnon nommé Langevin, que son caractère sombre et taciturne avait fait surnommer le vieux loup. Le vieux loup laissait pour tout héritage sa calotte, sa veste et un manuscrit poudreux. Sa logeuse, à laquelle il devait quelque argent, s'empara des deux premiers objets et, ne sachant que faire du manuscrit, en fit cadeau à un cordonnier, Feuillet dit Messin. Ce dernier, intrigué par l'aspect vénérable du grimoire, le montra à un compagnon tanneur, Martiret dit Poitevin, l'exterminateur des Margageats (indépendants). — Martiret s'aperçut vite qu'il avait entre les mains un exemplaire du livre des rites de l'ancien Devoir des compagnons cordonniers condamné en 16'):J et disparu depuis longtemps. Martiret révéla toute la vérité à Feuillel et lui apprit qu'il avait entre les mains les moyens de se faire reconnaître compagnon par les tanneurs dont le rituel était semblable à celui que décrivait le vieux livre. Il fit plus, et reçut luimême compagnon son ami Feuillet et deux autres cordonniers (25 janvier 1808). A leur leur, les nouveaux compagnons initièrent des artisans de leur profession et bientôt nombre de cordonniers furent instruits des mystères du compagnonnage. Cette divulgation devait être le point de départ d'une guerre qui dura quarante ans et qui mit les cordonniers aux prises avec tous les autres corps; quant au traître Martiret, traqué par les tanneurs, il s'engagea et servit avec distinction en Espagne. Guillaumou, l'auteur des Confessions d'un compaijnon (1858), dit l'avoir rencontré en 1836 à Loches, où il servait en qualité de brigadier de gendarmerie '.

1. En 1811 une scission eut lieu dans co compagnonnage. Les dissidents, aspirants révoltés contre les compagnons, formèrent une société nouvelle : on les nommait des sociétaires.

Peu d'années après riniliation clandestine des cordonniers, les boulangers étaient mis, par un autre traître, Bavarois Beau Désir, au courant des rites cachés des compagnons doleurs. Bavarois raconte lui-même les faits dans deux déclarations jusqu'ici complètement inédites et dont l'original est conservé dans la chambre des compagnons boulangers de Blois. Nous avons pu avoir indirectement communication de ce document secret.

« Ce jourd'liuy 29 septembre 1811, étant rouleiii' à Beauiic — jouissant de toutes mes facultés — je déclare que le 20 juillet dernier, étant à Nevers, j'ai reçu cl donné le secret du compagnonnage des doleurs à deux boulangers : le premier que j'ai nommé Nivernais Frappe d'aboni, et le second que j'ai nommé Monlbard l'Inviolable. Gel acte de bienveillance de ma part n'a été donné qu'en récompense des bienfaits que j'ai reçus d'eux dans la ville de Nevers pendant une maladie que j'ai faite, qui a duré six mois, pendant lequel temps je n'ai reçu aucun secours de mes frères les compagnons doleurs. Je déclare qu'aussitôt l'afTalre faite, j'ai fait partir mes deux enfants pour Orléans où je devais aller les rejoindre sous peu de temps, et moi je suis parti pour Beaune. » Dans celle ville Bavarois prend copie des arcliives afin de mieux se documenter.

Une déclaration annexe du 16 février 1812 nous révèle la fln de l'histoire que nous résumons. Bavarois raconte que parti de Beaune le 22 octobre 1811, il rejoignit ses « enfants » les boulangers à Blois. Ces derniers ne craignirent pas de se rendre chez la Mère des compagnons doleurs en prenant cette dernière qualité et en donnant le mot de passe qu'ils avaient surpris. La séance ouverte, les prétendus doleurs se lèvent et se déclarent compagnons boulangers. « Cette déclaration, dit Bavarois, lit un mouvement terrible parmi nous. 11 y en avait qui voulaient les assassiner... » Les boulangers purent cependant se retirer, mais de ce jo-ur commença entre eux et tous les autres corps une lutte qui dura quarante ans et dont nous aurons l'occasion de retracer les péripéties. Quant à Bavarois, il s'embarqua pour l'Amérique le 17 février 1812, c'est-à-dire le lendemain mémo du jour dont est daté le second aveu de sa trahison,

Ici s'arrêle la liste des compagnonnages avoués ou billards. Quelques anciennes sociétés de compagnons avaient disparu sous la Révolution comme celle des tailleurs. « 11 y a plus de douze ans qu'il n'existe plus de compagnons tailleurs à Orléans », écrit le préfet du Loiret dans son rapport déjà cité de l'an XIII.

Enfants du Père Soubise. — La plus importante des sociétés de ce rite, qui se rattache lui-même au Devoir, est celle des compagnons jjassants charpentiers ou bons drilles, qui prétend remonter à Salomon (bien que, d'après le tableau chronologique ci-dessus rapporté, elle ne date que de l'an 560 après J.-C), mais qui, d'après une autre version, tirerait son origine d'une scission survenue dans la société des compagnons charpentiers du Devoir de Liberté, lors de la construction des tours de la cathédrale d'Orléans (1287). Très estimés dans le compagnonnage, les bons drilles sont encore aujourd'hui des champions très ardents de cette institution. Leur humeur est quelque peu farouche et on leur a reproché, non sans raison, de se montrer rigoureux, parfois jusqu'à la cruauté, envers les jeunes gens qui attendent leur initiation : les Renards *. Leur condition, qui s'est sensiblement améliorée de nos jours, était, au début du XL\° siècle, fort dure. « Dans leurs rapports avec leurs Renards, écrivait Perdiguier en 1839, les charpentiers de Soubise sont peu commodes; on a vu des compagnons se nommer le Fléau des Renards, la Terreur des Renards. Le compagnon est un maître, le renard un serviteur. Le compagnon peut lui dire : cire-moi mes bottes, brosse-moi mon habit; le renard obéit. En province, un renard travaille rarement dans les villes; on le chasse, comme on dit, dans les broussailles. » — Aujourd'hui encore les aspirants sont victimes, lors de leur réception, de sévices et de brimades dont le récit a été publié par M. du Maroussem en appendice à son intéressante étude sur les Charpentiers de Paris, compagnons et indépendants.

Page 1