CHAPITRE III
LA RESTAURATION (l815-1830)
Puissance du compagnonnage sous la ResLauralion. — Il est la seule organisation ouvrière existante. — Rivalités entre les Devoirs. — Rixes et batailles. — Cordonniers, boulangers et menuisiers indépendants.
L'inslilution du compagnonnage parvint cà son apogée sous la Restauration. Longtemps paralysée par les guerres du premier Empire et par le blocus continental, l'industrie prit en peu d'années un essor considérable. « Les circonstances suivantes favorisèrent merveilleusement ses entreprises : une longue période de paix sous un gouvernement qu'on savait résolu à ne jamais la troubler; la reprise du commerce maritime; un besoin d'activité que la guerre ne détournait plus; le licenciement de l'armée de la Loire, qui laissait sans emploi un grand nombre de soldats et d'officiers, fournissant ainsi aux manufactures un renfort de travailleurs actifs et d'ingénieurs instruits *. » Cette renaissance industrielle s'aflirmait par de nombreux indices. Les escomptes d'effets de commerce de la Banque de France croissaient de 233 millions (1820) à 008 millions (1826). La
1. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France de 1789 à nos jours, t. I, p. 428.
fabrique de la soie à Lyon, celle de la rubannerie à Sainl- Étienne prospéraient. Trois expositions nationales (1819- 1823-1827) mettaient en lumière d'im portantes inventions et attestaient les elîorts de nos fabricants. La macbine à vapeur faisait en même temps en France sa première apparition, bien timide encore; en 1830 on ne comptait en effet que' 600 machines représentant une force de 10 000 chevaux. Mais la voie était ouverte et une ère nouvelle allait commencer pour l'industrie.
Le compagnonnage bénéficiait aussi d'une situation très favorable. Le rétablissement de la paix avait rempli les ateliers et les chantiers. La classe ouvrière, privée de la protection, il est vi'ai chèrement achetée, que lui avait accordée jadis la corporation, ne pouvait trouver d'autre défenseur de ses intérêts que le compagnonnage. A quelle autre organisation eût-elle pu faire appel en effet? il ne pouvait être question de créer ouvertement des associations professionnelles, des syndicats : l'article 291 du Code pénal s'y opposait '. Les ouvriers eussent pu, il est vrai, fonder des sociétés de secours mutuels -. Mais outre que la mutualité n'avait pas encore trouvé sa voie — c'est seulement de nos jours qu'elle a pu donner sa mesure — des sociétés de ce genre facilitent bien à la classe laborieuse l'épargne et la prévoyance, mais elles ne lui assurent aucune protection vis-à-vis des patrons; elles demeurent étrangères à la discussion des conditions du travail et au règlement des conflits professionnels.
Les travailleurs de la Restauration i)ouvaient-ils, du moins, en cas d'infortune imméritée, d'accident, de chômage forcé, d'invalidité, coniptei' sur l'assistance de leurs patrons? aussi peu. Sans doute il y a eu, à toutes les époques, des cœurs généreux. Mais il est certain qu'il y a
1. Il était mémo interdit aux ouvriers de conclure des ententes temporaires, de former des coalitions en vue d'obtenir l'augmentation de leurs salaires ou la diminution do la durcie du travail. Lo délit de coalition était prévu et puni par l'article 115 du Code pénal, et les chefs de ces coalitions étaient passibles d'un onij)risonnoinent do 2 à 5 ans.
2. 11 existait à Paris, en 18-20, 184 sociétés de secours mutuels. En 1810, ce nombre était demeuré stationnaire (183).