LA RESTAURATION
quatre-vingts ans, les industriels étaient trop enclins à se di'sinti'resser du sort de leurs ouvriers. « Ils étaient convaincus, a-t-on dit fort justement, qu'ils n'avaient à s'ingérer dans la vie intime des ouvriers que dans la stricte mesure où l'exigeaient les nécessités industrielles. Ce qu'ils devaient à leur personnel c'était le salaire et rien de plus. Il semblait qu'entre l'ouvrier et le patron il ne dût y avoir d'autres relations que celles de la vente ou de l'achat du travail et qu'une fois ce travail livré et payé, on fût quitte de part et d'autre '. »
Privés de tout autre moyen de défense et d'organisation, les ouvriers de la Restauration se rejetèrent en masse vers le compagnonnage, qui leur offrait, du moins, une protection efiîcace dans toutes les circonstances de leur vie professionnelle et privée. A l'ouvrier isolé, qui voyageait pour s'instruire, les Devoirs assuraient, en échange du paiement d'une cotisation modique, des secours en cas de maladie et d'accident; ils lui procuraient des facilités de placement inconnues des travailleurs indépendants ; ils lui ouvraient leurs écoles de trait (dessin), de coupe, etc., où il pouvait se perfectionner dans son métier, sous la direction de compagnons, véritables artistes dont les chefs-d'œuvre attestaient la science et le goût. Ils maintenaient entre leurs membres, même après qu'ils avaient cessé de faire partie de la société à titre actif, des liens de confraternité qui s'affirmaient en toute occasion. De plus, le compagnonnage était, sinon autorisé, du moins toléré par l'autorité, qui, du reste, eût pu difficilement atteindre ces associations à peu près insaisissables, dont les membres troquaient leurs noms de baptême contre des noms de guerre, dont les réunions se tenaient dans des greniers d'auberges ou sur les grandes routes, dont les adhérents se reconnaissaient à toutes sortes de mots d'ordre et de signes cabalistiques. L'opinion publique eût, au surplus, mal accueilli sous la Restauration toute mesure de persécution
1. Chf.ysson, Le Rôle social de iiiiijénicur (Réforme sociale du l'' octobre 1897).
dirigée contre des associations vieilles de plusieurs siècles et dont les coutumes et les cérémonies pittoresques constituaient alors un des aspects les plus curieux de la vie locale. Le caractère archaïque de l'institution, l'esprit sincèrement chrétien dont elle était animée assuraient enlin de puissantes protections au compagnonnage sous un régime et à une époque profondément imprégnés des idées religieuses et tradilionnalistcs.
Aucune corporation nouvelle ne fut admise sous la Restauration à s'agréger au compagnonnage. Les Devoirs persistèrent à exclure les cordonniers et les boulangers initiés dans les conditions iirégulières que l'on connaît. Cette intransigeance fut la cause de nombreuses batailles et de mainte rixe sanglante. Les compagnonnages authentiques ne s'entendaient guère mieux entre eux qu'avec les compagnonnages marrons tels que ceux des cordonniers ou des boulangers. Gavots et passants ne laissaient échapper aucune occasion de se provoquer et de se battre. Les journaux judiciaires de cette époque sont remplis du récit de ces rencontres entre artisans que de ridicules préjugés et la perversion d'un sentiment élevé, l'esprit de corps, armaient les uns contre les autres.
Divisés en sociétés rivales et même ennemies, les compagnons, par contre, vivaient encore en bonne intelligence entre membres d'une même association. La discipline corporative n'était pas encore ébranlée. On ne cite guère, de 1813 à 1830, que deux exemples de scissions survenues entre compagnons d'une même société K La première eut lieu à la Rochelle en 1823 dans la corporation des compagnons menuisiers du Devoir. De 1820 à 1823, les compagnons menuisiers avaient à peu piès déseité la ville de la Roclielle oii, par contre, nombre de jeunes aspirants de la même société avaient trouvé du travail, i']!) effet \rs com[ia-
1. La rupture qui eut lieu en mars 1830 à Toulon entre les conipaKuons et aspirants menuisiers et charpentiers précède, il est vrai, do quclijues mois, la chute do Cliarlos X. Mais les conséquences de cette rupture no so manifestèrent quo jilus tard sous la monarchie de juillet. On trouvera donc au ch:i])ilro suivant le récit de ces événements.