CHAPITRE IV
LA MONARCHIE DE JUILLET (l 830-1 848j
]. De 1830 à 1S39. — Premiers symptômes de décadence dans le compagnonnage. — Les divisions s'accenluenl. — Formation de la Société l'Union. Ses origines; ses règlements; ses progrès. — La situation politique, économique et sociale en 1830. — Les sociétés secrètes, politiques et ouvrières. — Coalitions et grèves. — Loi du 10 avril 1834 contre les associations. — Rixes et batailles.
Premiers symptômes de décadence dans le compagnonnage . — Une opinion assez généralement répandue veut que la décadence du compagnonnage n'ait commencé à se manifester qu'au cours de la seconde moitié du xix" siècle et qu'en 18i8 l'institution ait encore été dans toute sa vigueur. Il y a dans cette assertion une part de vérité. 11 est certain qu'en 1848 le compagnonnage constituait encore une force sociale appréciable et groupait encore un assez nombreux contingent d'adhérents. Il est certain que de 1850 à 1900, mais plus particulièrement de 18:J2 à 1870, un travail continu de désagrégation et de dissolution s'est opéré dans les associations de compagnons et 1rs a réduites peu à peu à l'état squelettique sous 1(m|iu'I elles Jious apparaissent actuellement. Mais en réalité la décadence du compagnonnage a des origines beaucou[) jdus lointaines qtt'on ne le pense généralement : elle était déjà très avancée en 1848.
Plus fortes el surtout plus cohérentes que celles d'aujourcriiui, dans lesquelles on ne peut voir que rombre diin corps autrefois valide et vigoureux, les sociétés du Devoir étaient déjà sensiblement déchues de leur ancienne puissance, et leur inlluence sur la classe ouvrière avait notablement diminué, en même temps que leurs rangs s'éclaircissaient depuis les temps heureux de la Restauration. Nous nous attacherons, au cours de cette étude, à suivre cette maladie à lente évolution et à noter ses premiers symptômes. Mais il nous paraît utile tout d'abord d'en fixer l'étiologie en indiquant les causes qui, à notre avis, expliquent le dépérissement de cet organisme social.
Ces causes sont multiples : il en est d'internes et d'externes. Les premières sont au nombre de deux : 1° l'intolérance des Devoirs ou, si l'on préfère, l'étroitesse d'un esprit de corps mal entendu qui, en perpétuant de société à société des divisions déplorables, a discrédité et alTaibli l'institution, en même temps que, par des mauvais traitements et des mauvais procédés de toute sorte, on éloignait les jeunes gens, ces aspirants qui, on le verra bientôt, se révoltèrent à plusieurs reprises sous le règne de Louis-Philippe contre le despotisme de leurs anciens. Ces divisions compromirent gravement l'avenir du compagnonnage en le privant de ses éléments les plus jeunes et les plus énergiques. On peut encore citer, comme l'une des conséquences funestes de cet exclusivisme des Devoirs, l'ostracisme dont continuaient à être victimes des corporations entières : les cordonniers et les boulangers, par exemple.
2° Une autre cause du discrédit dans lequel est tombé le compagnonnage réside dans l'incompatibilité entre l'état d'esprit de la classe ouvrière et les rites quelque peu étranges et insolites de cette antique association. Les Devoirs ont tenu à honneur de conserver jusqu'à nos jours tous ou presque tous leurs usages séculaires, notamment la guilhrette, le port des couleurs et de la canne (il est même encore des corporations où le premier en ville porte
des boucles croreilles); les épreuves les plus singulières, qui souvent même sont cruelles ou obscènes, n'ont pas cessé, dans certains corps d'état, d'être imposées aux récipiendaires. Dès la fin du règne de Louis-Philippe, on commençait, dans les chantiers et les ateliers, à railler ces pratiques et ces coutumes. La génération nouvelle comprenait mal le symbolisme qu'elles exprimaient et n'en voyait souvent que le côté plaisant. Dans un pays où le ridicule tue sûrement, ce contraste permanent entre les mœurs du compagnonnage et les habitudes (le la vie moderne devait entraver et entrava en effet le recrutement d'une telle association, en éloignant d'elle la jeunesse et en mettant en évidence l'archaïsme de ses rites.
Les causes externes de la décadence du compagnonnage peuvent également, à notre avis, être ramenées à deux :
1» L'invention des chemins de fer qui, en introduisant une révolution profonde dans les conditions de la locomotion, a créé des mœurs et des habitudes nouvelles et a détruit cette camaraderie des grandes routes, cette communauté de la vie vagabonde auxquelles l'ancien compagnonnage empruntait une partie de sa force.
2" L'évolution industrielle qui, à peine ébauchée sous la Restauration, se poursuit et s'accélère sous les régimes suivants, et que nous aurons bientôt l'occasion d'étudier de [)lus près.
Toutefois, ces diverses causes n'exercèrent pas simultanément leur action sur les destinées du compagnonnage. En 1848, la construction de nos voies ferrées était encore trop peu avancée pour avoir pu sensiblement inlluer sur les mu'urs et les coutumes du Tour de France. L'évolution industrielle était, il est vnii, déjà commencée. Maiselle était (■iicoïc relativement peu sensible dans la plupart des corporations organisées en compagnonnages et notamment dans celles du bâtiment qui en ont de tout temps formé le noyau. Quant aux syndicats, il n'en était pas encore question, et les diverses sociétés ouvrières de prévoyance
OU dv déreiise i)i'ofessioniicllG déjà constituées étaient, pour la plupart, issues du compagnonnage.
Si nous limitons maintenant notre examen à la période qui comprend les dix premières années du règne de Louis- IMiilippe, nous verrons déjà quelques symptômes de cette décailence du compagnonnage, décadence encore à ses ilébuts. Le nombre des compagnons ne paraît pas diminuer encore sensiblement. Des corporations entières, comme les boulangers et les cordonniers, aspirent toujours en vain aux Jionneurs du compagnonnage. Mais certains signes traliissent déjà la faiblesse latente de l'institution et annoncent sa prochaine décrépitude. Les liens qui jadis unissaient les membres d'un même Devoir se relâchent et des dissidences funestes se manifestent.
Les divisions s'accentuent. Formation de la société V Union. Ses origines, ses règlements, ses projets. Autres sociétés dissidentes. — Il a déjà été dit dans un précédent chapitre que les sociétés du Devoir se distinguaient par la sévérité excessive, souvent même inhumaine, dont les compagnons faisaient preuve envers les aspii'ants. Cette sévérité, qui se traduisait dans la pratique par toutes sortes de brimades auxquelles les néophytes étaient soumis lors de leur réception, par des humiliations et des tracasseries de toute nature ', avait déjà motivé à maintes reprises des protestations de la part des aspirants, notamment en 182.3 à la Rochelle où, ainsi que nous l'avons vu, une société dissidente s'était formée. Mais un schisme d'une bien autre importance allait se produire et donner en quelque sorte le signal de la révolte à toute cette multitude de jeunes artisans molestés et tenus presque en servage par leurs aînés (|ui eussent dû être non leurs persécuteurs, mais leurs frères. Ce fut seulement de 1840 à 1848 que cette
I. Dans sou Conseiller des c.oniiiutjnons (Paris, 1860, p. 88), Cliovin do Die, C.-. menuisier du Devoir a entrepris de justifier les membres de cette société des accusations portées contre eux à ce point de vue. ISIais sans y prendre garde, cet auteur laisse échapper certains aveux compromettants et Pcrdiguicr a pu dire [Question vitale sur le compagnonnage, p. 60) qu'il confirmait ses dires tout en essayant de les réfuter.
insurrcclion des aspirants se grnéralisa sur tout le Tour de France : mais de 1830 à 1840 déjà l'impulsion était donnée, et le mouvement avait pris une extension telle qu'il n'était pas possible de méronnaître sa gravité. Nous retracerons l'origine et les débuts de cette petite révolution intérieure qui allait ébranler les bases mêmes du compagnonnage en attendant que d'autres ennemis fussent prêts à lui donner l'assaut final.
Le grand schisme auquel nous venons de l'aire ;dlusion est celui qui donna naissance à la société dissidente dite VUnion (aujourd'hui ÏUnlon des travailleurs du Tour de France).
On n'est pas d'aecord sur la d;ito et le lieu de celte l'upture non plus que sur ses causes imniédiates. Dans la 1'" édition de son Livre du Compaijnonnage (p. 179), Perdiguier avançait que l'Union aurait eu pour origine une révolte des aspirants menuisiers et serruriers survenue à Bordeaux en iS.'U). Dans la 3" édition de son livre (1857, p. 54), il place toujours le berceau de l'Union à Bordeaux, mais les faits se seraient passés en [Hi'.i. Enfin dans son livre : Question vitale sur le compagnonnage (1865, p. (10), il est dit que l'Union fut fondée à Bordeaux en 1832 par des as|)irants menuisiers. Cette dernièi'e opinion est confirmée par un autre écrivain compagnon, CfioviN, dit François le Dau|iliiiié, dans son Conseiller des compagnons (1860, p. Oi). « La llt'vnlulioii, écrit Cliovin, avait remué l'esprit de la jeunesse ; le peuple fiançais venait de respii-er un peu de liberté. » I^cs aspirants de Bordeaux aurnienl alors (Noël 1832) réclamé des réformes et demandé : i" à ne plus être embauchés parles compagnons; 2" à laire présider leurs assemblées par les ]nx'miers aspiranis au lieu des i)remiers compagnons. Sur le refus des com|)agnons, les aspiranis se seraient relirés de la société; les uns se seraient fait recevoir (iavols, les aulres auraicul l'unilé la société dite de l'Union. « Celle lévolle, ajoule Cliovin, fut l'avant-garde de celle de 1842, éf)oque à laquelle elle se fit sentir sur tout le Tour de France. »
Enfin une dernière version, à notre avis la j)lus vrai-
semblable, car elle s'appuie sur les traditions cuiislaales de la société V Union et, à partir de 1832, sur des documents authentiques, a été présentée par Moreau, ouvrier serrurier, unioniste convaincu et auteur du livre intitulé : De la reforme des abus du compagnounaye (Auxerre, 1843). L'Union, d'après Moreau, aurait été créée à Toulon en 1830. Les préparatifs de rexpédition d'Alger avaient attiré dans cette ville un grand nombre d'ouvriers charpentiers, calfats, menuisiers, serruriers, forgerons que l'autorité maritime employait aux travaux de l'arsenal. Le Père et la Mère des compagnons, qui d'ordinaire réservaient la plus vaste salle à manger de leur restaurant pour les repas des compagnons, furent un jour, faute de place, obligés de prier ces derniers d'admettre des aspirants à leur table. Les compagnons s'y refusèrent avec hauteur, s'écrièrent qu'on voulait les humilier et finalement quittèrent la Mère en ordonnant aux aspirants de les suivre. Ceux-ci s'insurgèrent contre une telle injonction et furent alors déclarés Espontons (révoltés) par leurs anciens. Sur ces entrefaites éclata la révolution de juillet. « Les tètes étaient montées; la Marseillaise et le Chant du Départ animaient les esprits d'un saint enthousiasme; c'est de cet élan qu'est sortie l'immortelle association de l'Union des travailleurs du Tour de France. » (Moreau, ibid., p. 72.) Quoi qu'il en soit et même en admettant pour exact le récit de Moreau, l'Union n'a réellement fonctionné qu'en 1832 à la suite de nouvelles scissions survenues presque simultanément à Toulon et à Bordeaux entre les compagnons et les aspirants serruriers de ces deux villes. A Toulon, les aspirants avaient formulé diverses revendications; ils demandaient que la fête patronale fût célébrée en commun; ils prétendaient être exonérés à l'avenir de tout droit d'embauchage à payer au rouleur. Leur requête ayant été rejetée, « ils se retirèrent immédiatement de chez les Mères et n'hésitèrent pas à s'unir aux sociétaires de l'Union. De ce jour, l'Union, qui n'existait jusqu'alors qu'à l'état de projet, fut fondée i ».
1. Notice historique sur la fondation de la société l'Union des Travailleurs
no LE COMPAGNONNAGE
Presque on nièine leinps (12 juin 1832) les aspirants serruriers de Bordeaux se révoltaient et fondaient dans cette ville un bureau de l'Union. D'autres corporations suivirent et l'on vit se créer ainsi successivement : à Toulon, un bureau formé par les aspirants des QiKtlrc CotjK (ferblantiers, chaudronniers, fondeurs et couteliers); à Lyon, un bureau des serruriers; à Bordeaux, un bureau des menuisiers.
L'Union — on ne saurait ln)[i insister sur ce point — ne constituait pas une société île conipairnons. Ses membres, qui se groupèrent dans chaque ville jiar bureaux, correspondant chacun à une profession, répudièrent tout lien avec le compagnonnage. Cependant, et quel qu'eût été l'empressement des Unionistes à se proclamer étrangers aux Devoirs, leur organisation, à bien des égards, semblait modelée sur celle de ces sociétés de compagnons dont ils étaient issus. Ainsi, tout comme les compagnons, les Unionistes eurent leurs Mcvcs. La Mère logeait les sociétaires et tenait un registre oîi étaient inscrites les offres d'embauchage émanant des chefs d'ateliers. Les syndics du bureau s'occupaient du placement, comme le roiileur dans les cayennes. Enfin, en échange du paiement d'une cotisation, la société assurait à chacun de ses membres en cas de maladie un secours (60 centimes par jour pendant le premier mois, 40, puis 30 centimes pendant les deux mois suivants). Des concours étaient ouverts entre les meilleurs artisans; des chefs-d'œuvre étaient exécutés, comme chez les compagnons.
Les événements de 1830-1832 eurent une répercussion dans plusieurs corporations et dans plusieurs villes. Après Toulon, Bordeaux et Lyon, oii elle s'était constituée tout d'abord, l'Union ouviait dès le l*^'' février 1833 un bureau à Toulouse pour Il-s Quatre Corps; en février 183 i un autre à Marseille pour les ébénistes et les menuisiers. Le mouvement gagnait ainsi peu à peu toute la Fi'ance; nous le
du Tour fie France, réJigée par le sociétaire Marcjuct, du Inircati des serruriers do Paris, 2' éditiou, Tours, 1889, p. 13.
verrons dans un autre chapitre croilrc eu prufoudmir ainsi qu'en étendue et ébranler la solidité de rédilice du compagnonnage.
La situation 2^olitique, économique et sociale en 1830. Les sociétés secrètes ouvrières. Coalitions et grèves. Loi du 26 avril tSSi contre les associations. Rixes et batailles. — Au lendemain de la Révolution de 1830, la situation politique, économique et sociale de la France semblait très alarmante. Le nouveau gouvernement était combattu à la fois par les républicains, auxquels un habile escamotage avait dérobé le fruit de la victoire populaire, et par les légitimistes qui préparaient le soulèvement de la Vendée. Une crise commerciale et industrielle, ouverte dès les dernières années de la Restauration, s'était considérablement aggi'avée. La classe ouvrière souffrait cruellement. « Des malheureux couverts de vêtements souillés se rassemblaient tumultueusement sur les places publiques. Les uns gémissaient de la brusque suppression des travaux; les autres de la diminution des salaires. Tous maudissaient l'influence meurtrière des machines *. » A Lyon, la misère était extrême. En quelques années le salaire de l'ouvrier en soie était tombé à 40 ou 35 sous par jour. Certains canuts ne gagnaient que 18 sous pour dix-huit heures de travail.
Les sociétés secrètes, politiques et ouvrières, se formaient de toutes parts : Société des Amis du peuple, Société Aidetoi, Société des Droits de l'homme, Société philanthropique des ouvriers tailleurs. Société de Secours mutuels des ouvriers bijoutiers. Société des Mutuellistes fondée à Lyon dès 1828 et dont l'action fut prépondéi^ante dans les troubles de 1832 et de 1834.
La multiplication de ces sociétés était déjà un signe certain de la surexcitation des esprits. Bientôt l'agitation se traduisit par des actes. La fièvre qui s'était emparée du
1. Louis Blanc, Histoire de dix ans. — Voir, dans la Gazette des Tribunaux du 13 octobre 1832, le récit d'une des umeutes auxquelles donna lieu l'introduction des mécaniques (comme on disait alors) dans les fabriques de papiers peints.
Paris des faubourgs lors du procès des ministres de Charles X était à peine calmée que la populace se ruait au sac de rarchevêché. Ce fut ensuite la première insurrection de Lyon (novembre 1831), la force armée un instant obligée de fuir devant l'émeute victorieuse; le choléra et ses ravages; les funérailles du général Lamarque et les journées de juin 1832; l'insurrection de Vendée; la grande révolte de Lyon en 1834 après le vote de la loi contre les associations. L'ordre ne fut véritablement rétabli qu'en 1834, Il y eut encore postérieurement à cette date des coalitions et des grèves; mais ces événements, sans relation avec la situation ])olitique, ne seront plus que des épisodes de la grande lutte engagée dès cette époque entre patrons et ouvriers.
Les coalitions ouvrières des quatre premières années du règne de Louis-Philippe ne furent pas des troubles purement accidentels nés d'une fermentation passagère des esprits, mais des mouvements prémédités, dirigés par des chefs auxquels les grévistes obéissaient sans discuter. Nous étudierons plus spécialement ceux de ces mouvements auxquels a participé le compagnonnage, l'un des agents les plus actifs de cette campagne populaire.
La première grève suscitée et dirigée par le compagnonnage sous le régime de Juillet fut celle qui éclata en septembre 1832 parmi les ouvriers charpentiers et scieurs de long employés à la construction des ponts du chemin de fer de la ligne de Saint-Germain-en-Laye. Sur le refus de l'entrepreneur, M. Saint-Salvi, de réduire à dix heures la durée de la journée de travail, TtOOG ouvriers se déclarèrent en grève. Les grévistes obéissaient aux ordres d'une coterie, sorte de commission de résistance composée des chefs des deux compagnonnages de charpentiers. Des poursuites judiciaires furent exercées contre les meneurs, qui furent condamnés à trois et à un mois de prison '.
En septembre 1833, une nouvelle coalition se formt^ entre les compagnons charpentiers qui réclament : 1" la lixalion