Gazelle des Tribunaux dos 24 et 25 décembre
du salaire à 4 francs par jour chez les entrepreneurs et à 6 francs chez les bourgeois ; 2° la suppression du marchandage. Les grévistes avaient en outre décidé qu'à la reprise du travail il serait opéré sur tous les salaires un prélèvement destiné à permettre la distribution de secours aux ouvriers sans ouvrage. Nombre d'arrestations furent opérées; le président de la coterie, Albouisse, fut condamné à un mois de prison et la paix se rétablit.
Les mois d'octobre et novembre 1833 fuirent marqués dans toute la France par un véritable déchaînement de grèves et de coalitions, dont les plus importantes sont celles des ouvriers bijoutiers parisiens, 20 octobre, et des boulangers, 23 octobre; des cordonniers, des tailleurs, 27 et 28 octobre, etc. La participation du compagnonnage n'apparaît nettement dans aucun de ces mouvements; mais il est vraisemblable cependant que les grèves des cordonniers et des boulangers furent, sinon dirigées, du moins encouragées par les sociétés de compagnons, très fortement organisées dans ces corporations; au contraire le compagnonnage est évidemment étranger aux coalitions des bijoutiers et des tailleurs.
A Lyon, les compagnons tisserands ferrandiniers partagèrent avec une autre société, celle des mutuellistes, la direction du mouvement qui aboutit en 1834 à la grande insurrection lyonnaise *.
Cette anarchie de quatre années allait cependant prendi-e fin et une période de réaction allait s'ouvrir. Au lendemain de la Révolution de 1830, la France, toute à la joie des victoires populaires, s'était laissée bercer par le beau rêve d'une liberté sans limites. M. Guizot lui-même avait publiquement condamné l'article 291 du Code pénal qui interdisait les associations de plus de vingt personnes. « Je me hâte de le dire, s'était-il écrié à la tribune de la Chambre des députés, cet article est mauvais. Les citoyens ont le droit de se réunir pour causer entre eux des affaires
1. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France depuis 1789 jusqu'à nos jours, t. II, p. 12.
LE COMPAriNONNAGE. O
publiques. 11 est bon qu'ils le fassent, jamais je ne contesterai ce droit.... » Serment d'homme politique! L'impossibilité devint bientôt manifeste de gouverner sous un régime où les sociétés secrètes délibéraient en permanence et organisaient l'émeute sous l'œil d'un pouvoir impuissant. Dans les séances des 20 février et 27 mars 1834 le garde des sceaux du ministère Thiers-Guizot-de Broglie lisait aux Ciiambres l'exposé des motifs d'un projet de loi qui aggravait encore les dispositions de l'arliclo 291. Non seulement les associations de plus de vingt personnes demeuraient interdites, mais cette prohibition s'appliquerait désormais même aux sections de sociétés qui, bien que lie comprenant pas isolément plus de vingt adhérents, représenteraient par leur réunion un effectif supérieur à ce chiffre. Les sociétés avaient en effet imaginé de se fraclionner en groupes de quinze à vingt personnes pour éluder la loi. De plus les pénalités de l'article 291, dont seuls les chefs des sociétés illicites étaient passibles, étaient étendues à tous leurs membres; le maximum de la peine était fixé à un an d'emprisonnement. Le projet fut voté le 9 avril IS.'U, par 127 voix contre 22 et promulgué le lendemain. A celle nouvelle, Lyon se souleva et à Paris une formidable émeute éclata dans le quartier Saint-Merri. L'ordre fut rétabli, mais des flotsde sangavaient coulé et toute réconciliai ion élait désormais impossible entre la monarchie de .luilld et ce'parti avancé auquel cependant elle élait, en grande i)artie, redevable du Irùne. Sans cesser complètement en 1834, les coalitions ouvrières furent par la suite moins fréquentes. Nous citerons seulement comme intéressant l'histoire de notre institution la grève des ouvriers charpentiers et maçons employés sur les chantiers du sieur Tervillc, rue Chàteau-Landon, à Paris (septembre 1836). Cet entrepreneur avait été frappé d'une mise en interdit de cinq ans pour avoir employé des limousins non compagnons. Quatorze conilamnalions furent prononcées contre des grévistes p.ir !•■ tril)iinal correctionnel '.
l. Gazelle des Tribunaux du 11 février et du 4 mars 1837.
Bien qu'alTaibli par ses divisions et aussi par la création de diverses sociétés professionnelles plus ou moins secrètes, le rom])agnonnage, ainsi qu'il a été dit, constitue encore, de 1830 à 18t0,une grande force sociale. Un procès correctionnel jugé le 18 juillet 1833 * nous apporte à ce propos une indication intéressante. Le tribunal correctionnel de la Seine avait à statuer ce jour-là sur une prévention de voies de fait dirigées contre divers ouvriers cordiers; le rédacteur de la Gazette des Tribunaux émet à ce sujet la réflexion suivante : « Il parait que dans la province les compagnons du Devoir exercent sur les ouvriers de leur partie une domination assez tyrannique. Ils accaparent pour eux seulement tous les travaux. C'est pour se soustraire à l'arliitraire des compagnons du Devoir que les prévenus se sont rendus à Paris où la liberté des professions reçoit moins d'atteinte. »
Les rixes et les batailles entre compagnons de Devoirs opposés se succèdent sans interruption de 1830 à 1838. L'opinion publique s'étonne et s'émeut même de la persistance de ces querelles dont elle comprend mal les causes. La Gazette des Tribunaux, fidèle interprète des idées de la classe bourgeoise, relate fidèlement ces scènes de pugilat et s'en indigne. Le 2li octobre 1833, son correspondant de Lyon lui rend compte d'un procès intenté à des compagnons corroyeurs et à des cordonniers qui s'étaient battus un mois auparavant dans cette ville. « Espérons, ajoute-t-il, que la cité ne sera plus affiigée par des scènes semblables et que les ouvriers des diverses corporations comprendront combien de pareilles luttes sont indignes de nos mœurs et nuisent à leur propre considération. » Le 2 août 1837, à propos d'une bataille entre compagnons serruriers et indépendants, le même journal retrace à grands traits les coutumes du compagnonnage et, après avoir loué l'esprit (le fraternité qui anime les compagnons, il se demande comment il se fait que « ces hommes si bons, si généreux, si empressés à secourir leurs sociétaires deviennent si inhumains lorsqu'il s'agit des snuffraiices des membres d'une