‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 58 sur 107 · Gazelle des Tribunaux, n" du -iO juillet · texte numérisé non relu

Gazelle des Tribunaux, n" du -iO juillet

association qui n'est pas en harmonie avec la leur... » Le rédacteur de l'article termine en dénonçant l'exclusivisme des Devoirs. « Pourquoi, dit-il, ne traitez vous pas comme vos égaux les tailleurs, les ferrandiniers, les cordonniers? » Cette question de la réforme du compagnonnage allait du l'esté èlrc bientôt de nouveau posée par un compagnon du Devoir, et le célèbre ouvrage d'AoRicoL Perdiguier, le Livre du Compagnonnage^ devait, en appelant l'attention du public sur cette institution, réclamer hautement sa mise en harmonie avec l'esprit et l'organisation do la société moderne.

II. De 1839 à 1848. — Le Livre du CompudnonncKjc d'AoïucoL PEiîDir.uiEn. — Succès de cet ouvrage. — Son influence. — George Sand et son roman : le Compagnon du Tour de France. — Le compagnonnage un instant à la mode. — Sa décadence s'accentue. — Nouvelles scissions. — Progrès de la société ÏUnioîi. — Pierre Moreau; ses écrits; ses polémiques avec Perdiguier. — Tentatives des boulangers et des cordonniers pour se faire reconnaître. — Grèves des charpentiers (1840-1845).

Si la décadence et la ruine du compagnonnage avaient pu être conjurées, si la loi inéluctable qui condamne à mort toute institution devenue antinomique aux conditions d'existence de la société au milieu de laquelle elle fonctionne, avait pu être mise en échec par le talent, le courage et l'inlassable dévouement d'un homme, le sauveur des associations que nous étudions eût été cet Agricol Perdiguier dont le nom mérite d'èlre retenu et honoré comme celui d'un véritable ami du peuple, d'un apôtre enthousiaste de la cause ouvrière.

Agricol Perdiguier était né le 3 décembre 1805 à Morières, l)rès Avignon. Il était le septième enfant de Pierre Perdiguier, menuisiei-, et de Catherine Counin, couturière. K Bien, a-t-il écrit, que notre l'aniillc lût nombreuse, elle n'était pas dans le malaise. Le menuisier jiossédait, outre ses scies et ses rabots, des terres, des vignes en assez grande quantité et, de |dns, il savait tirer parti des bras de ses enfants. Il ne voulut pas faire de nous des mes-

sicTU's et des dames, mais de vigoureux Iravailleiirs; il lit bien. »

Si modeste qu'elle fût, en effet, la famille Perdiguier avait droit au respect, à l'estime de tous; elle ne se composait que de braves gens. Le père Perdiguier avait accueilli avec enthousiasme la Révolution, mais, trop honnête pour approuver les crimes de la Terreur, trop droit pour accepter aisément d'en demeurer l'impassible témoin, il avait pris le meilleur parti qui pût tenter alors un homme de cœur : il s'était engagé. Il était allé défendre à la frontière cette patrie française dont la pure et belle image plane toujours, intangible et immaculée, au-dessus des pires désordres et des plus infamantes orgies, comme l'étoile qui, au milieu de la tempête, guide encore le navigateur. L'intrépidité de Pierre Perdiguier lui avait valu de franchir assez rapidement les premiers grades de la hiérarchie militaire et l'humble vigneron de Morières, quelques années après avoir quitté son village, était capitaine à l'armée d'Italie; il quitta alors le service pour revenir cultiver la terre dans son pays natal. En sa qualité d'ancien soldat de la République, le père de notre héros était naturellement assez mal vu des royalistes de Morières. Dénoncé en 181j comme terroriste, il fut emprisonné ainsi que son lils aîné, puis relâché. Notre auteur conserva un souvenir Lrès vif de ces persécutions et se montra toute sa vie un adversaire irréconciliable de la dynastie des Bourbons.

A treize ans, le petit Agricol est mis en apprentissage chez un menuisier de Morières. A seize ans et trois mois, il change de maître et va travailler à Avignon. Il y lie connaissance avec des compagnons de Liberté, est reçu aspirant et étudie le dessin linéaire dans une école de trait. Il se décide enfin à commencer son Tour de France. Le 20 avril 1824, ayant mis sa malle au roulage, portant sur l'épaule un petit baluchon fixé à un bâton, notre héros quittait Avignon, à pied, escorté jusqu'à une certaine distance de la ville par ses camarades. Une vie nouvelle, bien faite pour séduire une imagination de vingt ans, s'ouvrait devant lui; il allait parcourir la France, voir du

Page 1