Gazelle des Trihtmnux, 31 octobre lf
bons Drilles el compagnons de Liberté se réveillait et mettait une fois de plus les deux partis en présence. Un patron de la Chapelle ayant engagé des libertins, en dépit de l'accord tacite qui assurait aux Drilles le monopole du travail dans les quartiers de Paris situés sur la rive droite de la Seine, les Drilles se présentèrent en nombre (5 octobre 1846) devant son chantier dont la porte fut brisée. Les gendarmes durent intervenir : plusieurs Drilles furent arrêtés et condamnés à diverses peines *.
in. Causes économiques de la décadence du compagnonnage. — Le machinisme. — Ses progrès rapides dans certaines industries sont moins sensibles dans les corps d'état affiliés au compagnonnage. — Revue des diverses industries. — Les chemins de fer.
Pour achever cet historique du compagnonnage sous le règne de Louis-Philippe, il nous reste à rechercher si, en dehors des divisions intérieures, qui ont contribué si activement à sa désorganisation, d'autres causes, d'ordre économique, n'ont pas concouru à accélérer cette décadence et à la rendre irrémédiable. Une double cause paraît surtout avoir agi dans ce sens et avoir exercé une influence encore très restreinte, il est vrai, mais cependant déjà appréciable, sur les destinées du compagnonnage : nous voulons parler de l'évolution industrielle caractérisée par les progrès du machinisme et de la construction des premiers chemins de fer.
L'évolution industrielle, encore à ses débuts sous la Restauration, s'aftlrme et s'accentue sous la monarchie de Juillet; elle entraîne la transformation progressive d'un grand nombre d'industries et, en premier lieu, des industries textiles, celles qui profitaient le plus du progrès des machines. « Non seulement les filatures étaient toutes mues par l'eau ou la vapeur, mais leur outillage s'était successivement amélioré et le tissage lui-même, armé de meil-
L Gazette des Tribunaux, 7 janvier 1847.
leures machines de préparation, était entré dans la période de fabrication mécanique. » (F.EVASSErR, Histoire des classes ouvrières de 1789 jusqu'à 7ios Jours, II, p. 125.) Le développement pris subitement par le tissage et la filature mécaniques des divers textiles, par l'industrie de l'impression sur étoffes était déjà remanjuable. La métallurgie, en quelque sorte renouvelée par la découverte du procédé de la fabrication de la fonte à la bouille prend une extension considérable. Nous reviendrons par la suite sur cette transformation radicale dés lors en voie de s'opérer dans l'organisation industrielle de notre pays, transformation qui correspond à une modification profonde de l'outillage attestée par cette simple constatation : en 1830 on comptait en France GiG machines à vapeur re|)résentant une force de 10 000 chevaux-vapeur; en 1847, il existait déjà 4 8i)3 machines avec 61 830 chevaux-vapeur.
L'évolution industrielle déjà commencée devait exercer une grande influence sur les destinées de notre institution. Il est évident en efTet que les progrès de la fabrication mécanique et la division du travail ont simplifié la tâche de l'ouvrier et restreint, en même temps que sa dépense d'effort musculaire, sa |iart (Finitialive personnelle. Or le compagnonnage étant, avant tout, une école d'éducation et de perfectionnement professionnels, l'évolution (jui ouvrait au premier venu, à l'ouvrier non qualifié, l'accès d'une carrière autrefois fermée, condamnait à mort une institution dont elle supprimait la raison d'être. On se faisait recevoir compagnon jadis pour apprendre à fond son métier, pour en pénétrer tous les secrets, pour en vaincre tnulcs les diflicultés. Désormais tant de savoir devient inutile. On ne demande plus à l'ouvrier qu'un travail presque machinal, exigeant plus d'attention que d'expérience, plus de ponctualité que d'adresse.
Qu'irait du reste chercher l'ouvrier p;ir touti; la France? Autrefois, lorsqu'il était le véritable auteur de son œuvre, lorsque l'objet par lui façonné reflétait sa pensée, traduisait en acte sa pensée créatrice, les procédés d'exécution variaient de province à province, d'individu à individu. Il
y avait la manière de Bordeaux, le tour de main de Provence, le faire nantais ou parisien. Voyager, c'était s'instruire, s'initier à des méthodes nouvelles, comparer et juger des produits différents. Or toutes ces particularités ont disparu ou tendent à disparaître sous l'influence de l'évolution industiùelle. Quelques grandes entreprises monopolisent nombre de fabrications, et ces fabrications elles-mêmes sont le résultat d'un travail mécanique constant et uniforme. Partout on trouve en fonction le même outillage; partout la même machine exécute les mêmes mouvements automatiques, surveillée et servie dans son prodigieux et inconscient labeur par des êtres humains, ses satellites, pour ne pas dire ses esclaves. A quoi bon dès lors voyager? les temps sont passés ori l'ouvrier était le maître et en quelque sorte le père de son œuvre. Qu'il s'emprisonne dans une usine, qu'il s'hypnotise et finalement s'abêtisse par l'éternelle répétition d'actes routiniers, qu'il tourne toute sa vie la roue d'ixion. Le progrès industriel est à ce prix.
Il importe cependant de ne pas s"y tromper. L'évolution industrielle — qui du reste n'est pas terminée — ne se fit pas sentir à la fois et dans toutes les directions avec la même force. L'irruption foudroyante du machinisme dans la grande industrie — notamment dans les industries textiles et métallurgiques — n'eut aucune répercussion immédiate sur nombre de métiers appartenant à la petite et à la moyenne industrie, notamment sur ceux du bâtiment qui sont, on le sait, les corporations mères du compagnonnage, celles qui lui ont fourni de tout temps son plus fort contingent. Le travail du charpentier, du menuisier, du couvreur s'exécutait encore sous Louis-Philippe d'après les procédés traditionnels; il en était de même chez les tailleurs de pierre, et on vit encore la société des compagnons étrangers de cette profession, dont le siège était à Paris, 20, rue du Roi-de-Sicile, envoyer à l'Exposition de 1844 un modèle en plâtre oîi se trouvaient réunies toutes les difficultés architecturales d'un édifice romain, toutes les difficultés que pouvait offrir la coupe de pierre. « Ces difficultés,
est-il dit dans le rapport du jury, ont été vaincues avec une supériorité qui annonce des études faites avec conscience et une connaissance approfondie de l'art du tailleur de pierre. Le jury félicite les ouvriers pour ce beau travail et il vote avec empressemcnl à M. Ainaiid, leur représentant, une mention honorable. »
Pour d'aulres industries, la liaiisloniialion de rdiililiatie et des procédés techniques commence sons Louis-Philippe. En 1830 la cordonnerie échappe encore à l'évolution industrielle; mais pendant les cinq années suivantes la situation se modille. A l'Exposition de 1844 apparaissent les chaussures sans couture; les semelles et l'empeigne sont jointes par des clous. Ces opérations s'exécutent à la mécanique dans de grandes usines comme celle de M. Suser (de Nantes), qui fabrique annuellement "iO 000 paires de chaussures *. En 1841), la fal>rication à la machine s'est généralisée et tend à se substituer au travail à la main. Dans jdusieurs établissements, l'ouvrier ne confectionne plus que l'empeigne de la chaussure qui est ensuite traitée par une série d'opérations mécaniques, mise sur la forme et liée à la semelle par des petits clous. Le talon est découpé jiar une machine à l'emporte-pièce, puis appliqiii' ;'i la chaussure et vissé par le même procédé que la semelle -.
L'industrie de la tannerie (corporation comprise dans les cadres du compagnonnage), progresse elle aussi et se transforme sous le règne de Louis-Philippe. On commence à faire usage du marteau mécanique pour battre les cuirs forts que l'on battait auparavant à bras avec de forts rouleaux; on invente les premières machines à refendre le cuir, c'està-dire à amincir les cuirs tannés de bœuf pour les ramener au degré d'épaisseur voulue, opération qui s'exé(nitait autrefois à la main '.
La sellerie et la bourrellerie, deux coi'ptiralidiis (pii appi>itaiiMit jadis leur coiilingcnt au (iimiiagndnnagc, déclincul
1. Exposition des produits de l'industrie française en ISii. Hniipurt du jury central, t. III, p. '72.
2. Exposition de 1849. Rapport du jury, t. III, p. 005 et suiv.
3. Voir Exposition de IS44. /{apport du jury, l. II, p. 291, et Ladoulayk, Dictionnaire des arts et 7nanu factures, art. Tanneiue.
sensiblement de 1840 à IS'i'.i. I/rquilatioii est de plus en plus délaissée et la consUucLioit des premiers chemins de fer cause déjà un pi'éjudice sensible au roulage.
Industries textiles. Les corporations suivantes du groupe des industries textiles étaient organisées en compagnonnages : cordiers, toiliers, teinturiers, tondeurs de drap, tisseurs ferrandiniers.
Chez les cordiers le travail manuel continue à avoir une large part dans Tœuvre de la fabrication. On continue à liler le chanvre au rouet et c'est à peine si, à l'Exposition de 1849 apparaît une machine à commettre, c'est-à-dire à tordre ensemble les fils de caret pour les assembler '.
Les compagnons toiliers appartenaient à la catégorie des fdeurs et tisseurs à la main qui ont été de nos jours dépossédés par la fabrication mécanique et par la concentration dans des grands établissements industriels de la production jadis dispersée dans les campagnes. Cette évolution commençait à peine en 1840. Le rapporteur du .jury riulial à l'Exposition de 1839 (t. I, p. 287) constate que « le peignage se fait encore généralement à la main. Le filage à la main du lin et du chanvre existe encore dans toutes les parties de la France ; sera-t-il entièrement abandonné pour le tissage à la machine? » (se demande le rapporteur) et il répond : « Nous ne le pensons pas; nous croyons qu'il est quelques emplois tels que le tissage des batistes, la fabrication des dentelles qui réclameront toujours du lil à la main pour le brillant et la finesse ». Quant au tissage à la machine, il n'avait encore donné de résultats satisfaisants en 1839 que pour des toiles d'une certaine qualité : « les fortes toiles ordinaires et les toiles Unes ont continué d'être tissées à la main ».
Mais de 1839 à 1844 la situation se modifie. Le nombre des broches mécaniques à filer double en cinq ans : on en compte 120 000 en 1844. Toutefois la filature à la main représente encore une production de al 260 000 kilogr. contre 6 000 000 de kilogr. de fil ouvré à la mécanique ^.