‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 64 sur 107 · Exposition de 1844, t. I, p · texte numérisé non relu

Exposition de 1844, t. I, p

Le lissage mécaniqiu' est encore 1res en relard; quelques centaines de métiers cependant fonctionnent déjà.

En 1840, la filature mécanique a encore progressé. On compte 2oO 000 broches mécaniques et la production a triplé. Mais la filature h la main prédomine encore : elle met en œuvre 122 220 000 kilogrammes de filasse contre 23 000 000 seulement appliqués à la filature mécanique. Le lissage à la mécanique est encore très exceptionnel.

Les tondeurs de drap nous offrent l'exemple d'une corporation tuée par le machinisme. Sous l'Empire et la Restauration, ces artisans tondaient encore les draps aux ciseaux comme au moyen âge. Mais l'invention des machines dilcs tondeuses Aeviùl entraîner l'élimination du travail manuel '. En 18i-8 déjà le nombre des com])agnons tondeurs est fort restreint ainsi que le constate Guu.lau.mou dans ses Confessions d'un compar/non.

Les teinturiers en drap fixaient autrefois sur l'étofTe des matières colorées stables {grand teint) ou susceptibles de s'altérer sous l'influence des agents atmosphériques (p^^//; teint). Mais l'invention des machines à dégraisser, à foulci-, à cylindrer, à presser opéra dans celte industrie une révolution fatale au compagnonnage on assurant au travail mécanique la prépondérance sur le tiavail ouvriei' et en amenant la concentration de la piodudion dans de grandes teintureries à vapeur.

Les tisseurs f'errandiiiiers, forinés en compagnonnage à Lyon en 1834, travaillaient la suie à domicile avec des métiers Jacquard. Cette industrie domestique, qui aujourd'hui végète et n'occupe plus à la Croix-Rousse et à Tours qu'une population peu nombreuse d'arlisans, était encore très florissante sous le règne de Louis-Philippe. Le rapjHirleur du jury à l'Exposition de 1844 évalue le nombre des métiers battants pour la région lyonnaise h 50 000; dans le reste de la France, on comptait 20 000 métiers tissant la soie pure en étolTes ou en passementerie et l^lOOO mélicis

1. Lo rnpiiiirl (lu jurij à 1' /''.rpo-^ition tic ISl!, t. II, j). 907, signale «no niacliiiif à t.jniin; les diups du système Pauilliac.

tissant la soie mélangée, plus 20000 métiers employés à la rubanncrie de soie dans la région stéphanoise. Ces IOjOOO métiers mettaient en œuvre pour 200 millions de francs de soie brute et leur production en soie raffinée représentait en 1844, 300 millions de francs. Le même rapporteur, M. Arles Dufour (t. I, p. 277), constate comme un fait récent l'établissement de nouveaux ateliers à métiers mécaniques pour le tissage de la soie, et il se montre bon prophète en prédisant la généralisation de cette transformation '.

Résumons-nous en ce qui concerne les industries textiles. En 1848 l'évolution industrielle caractérisée par les progrès du machinisme et la concentration du travail commence à peine pour les industries de la soie (compagnons tisseurs ferrandiniers) ; elle est encore relativement peu avancée dans l'industrie linière (compagnons cordiers et tuiliers). Par contre, elle a déjà exercé une profonde inlluence sur les corporations des tondeurs et teinturiers en drap.

Industries du fer. Ace groupe se rattachent: 1° les Quatre Corps : compagnons ferblantiers, couteliers, poèliers et fondeurs ; 2° les compagnons serruriers; 3° les compagnons cloutiers; 4° les compagnons maréchaux ferrants.

Couteliers et fondeurs. Dans un rapport remarquable par la justesse et la profondeur des vues qu'il renferme, M. Amédée Durand, rapporteur du jury à l'Exposition de 1839 pour la section des métaux-, décrivait très exactement le travail de transformation qui s'opérait alors dans l'industrie de la coutellerie.

A une époque reculée, disait-il, la difficulté des communications forçait chaque localité à se suffire à elle-même; peu de villages manquaient alors d'un coutelier plus ou moins habile

1. En 1849 cependant, la situation no s'était pas très sensiblement modiiicc. « Les métiers mécaniques (écrivait M. Arles Dufour, de nouveau rapporteur à l'Exposition de cette année) ont peu participe au mouvement ascendant. Leur substitution aux métiers ordinaires marche très lentement. »

LE COMPAGNO.XNAGE. 10

qui faisait par lui-même toutes les parties de ses produits. A mesure que le commerce devint plus habile à transporter la marchandise, la fabricalion se concentra et le travail au contraire se divisa ; peu à peu la haute direction de la coutellerie passa forcément à celui qui en payait l'exécution. Des lors, on put être coutelier sans savoir faire un couteau et le meilleur moyen de l'avoir au meilleur tnurché possilAe (ut que personne ne fût 7nis en e'iat de le faire enlii}rcment.

Celte observation précise à meiveille la portée de Tévolulion industrielle contemporaine, en même temps qu'elle explique la disparition graduelle du compagnonnage chez les couteliers, chez les fondeurs et aussi, bien qu'à un moindi'o degré, chez les poèliers. Dans les grands établissements industriels qui monopolisent ces diverses l'abricalions ou qui tout au moins ont relégué au second idan la petite industrie locale, la division du travail et par suite l'inutilité et l'impossibilité d'une éducation professionnelle intégrale chez l'ouvrier sont la règle et la condition même de la production. Quelle pourrait donc être dans un tel milieu le rôle du compagnonnage, cette école supérieure d'instruction et de perfectionnement techniques du travailleur?

Avant 1848 les corporations des serruriers et des 7narcchaux ferrants échappaient encore presque comi)lètement à ces influences. Les serruriers d'alors n'avaient pas cessé, du moins pour la plupart, d'être des ounùers qualifiés, sinon des ouvriers d'art. A rExposition de 18i9 figurent encore nombre de serrures confectionnées par de simples ouvriers travaillant à leur compte. La. marcchalcric, bien que périclitant pour des causes analogues à celles qui affectèrent la prospérité de la sellerie, demeuiait encoi'c à l'abri de l'évolution industrielle.

Comme les tondeurs de drap, les compagnons clouliers étaient peu à peu évincés par la machine. Déjà en 1844 le rapporteur de l'Exposition remarqu(! que la vis qui se forgeait et se taraudait autrefois à la main est actuellement découpée, emboutie et taraudée à la machine '. En 1844,

1. yi.r/,„ï;/;M„ <le 1814. liu/ijiort 'la jury, t. 1, \>. 819.

toutes les grandes entreprises font exclusivement usage de proctklés mécaniques pour la fabrication des clous et pointes de cuivre '.

Quant aux autres corporations non mentionnées dans cette revue (vanniers, vitriers, boulangers, doleurs, chapeliers, charrons, tourneurs), l'influence du machinisme en ce qui les concerne était encore, en 18 i8, sinon nulle, tout au moins très restreinte.

En résumé l'évolution industrielle, à peine sensible sous la Restauration, s'accentue sous la monarchie de Juillet et transforme peu à peu les conditions du travail et de la production. Cette évolution toutefois est plus ou moins rapide selon les professions. Tandis qu'elle est déjà relativement avancée dans les industries textiles et métallurgiques, elle commence à peine dans d'autres corporations, telles par exemple que celles du bâtiment. Dans un même gi'oupe d'industries similaires les phénomènes économiques sont loin d'avoir une force de pénétration constante et identique. Tandis que la filature et le tissage de la laine sont conquis par la fabrication mécanique, le travail à la main demeure la règle dans les filatures et tissages du chanvre et du lin. Mais l'impulsion est donnée et le mouvement un instant enrayé par la révolution de février va reprendre et s'accélérer sous le second Empire. Un nouveau régime économique et social se crée peu à peu. La concentration de l'industrie, le machinisme, la division du travail réduisent progressivement la part de l'ouvrier dans l'œuvre de production. Le travail se fait impersonnel et se

1. Exposition de IS49, ihicL, t. II, p. %5. p La société des compar;nons cloutiers a été autrefois très nombreuse. Ses membres portaient la barbe longue et les clieveux tressés sur la tête en forme de fers à cheval... Les compagnons cloutiers étaient bien vus de la plupart des Devoirs et souvent choisis par eux pour arbitres dans les litiges qui les divisaient. Ils pratiquaient la fraternité. Tout ouvrier cloutier de passage dans une ville avait droit à la table, au fou et au coucher... Quand un chômeur se présente dans un atelier, on lui fait le bien, c'est-à-dire qu'on lui donne à boiro et à manger... Si un ouvrier cloutier est malade, on fait pour lui des souscriptions d'atelier; parfois il a droit au sabot humanitaire (secours payé par une caisse spéciale alimentée par des cotisations, une part du produit des droits d'embauché, etc.). » (Bakberkt, Monoy rapides professionnelles, t. IV, p. 180, citation d'un rapport d'E. Tartaret.)

matérialise. Le comjiagnonnage, qui correspondait à un régime industriel tout différent, perd sa raison d'être et s'achemine vers sa fin.

Un autre fait économique d'une importance considérable devait contribuer à accélérer encore cette décadence de notre institution : ce fait n'est autre que la construction des premiers chemins de fer français. L'antique coutume du Tour de France tombai! sans doute peu à peu en désuétude dans les corps d'état influencés par l'évolution industrielle. Mais un usage aussi général consacré par une longue tradition ne disparaît pas brusquement et on a vu au surplus que le machinisme était loin encore, en 1848, d'avoir conquis tout le domaine de l'industrie. Si donc les grandes routes et les cours d'eau étaient demeurés les seules voies de communication, il est à présumer, les mêmes causes étant génératrices des mêmes effets et le compagnonnage continuant à offrir de précieux avantages aux ouvriers voyageurs, que la décadence de notre institution eût été retardée. Mais ce dernier point d'appui allait manquer au compat^monnage et les temps étaient proches où l'artisan pourrait aisément faire son Tour de France sans être obligé de recourir à l'assistance d'une société. Les chemins de fer devaient opérer à ce point de vue dans les mœurs une révolution comparable à celle que la concentration de l'industrie et la division du travail avaient déjà introduite en partie dans la fabrication. Avec les chemins de fer s'ouvrait une ère nouvelle en même temps que disparaissaient, comme par un changement de décor, des coutumes et des habitudes de vie séculaires. C'en est fait désormais pour l'ouvrier des longues marches sur la grande route dont le ruban poudreux s'allonge entre deux rideaux de p<'U|iliors; c'rn est fait des (b'parts matinaux, des haltes en pli'in miili dans le cabaret où l'on (rimiuail avec les nmliers, des arrivées tardives à la luiine. On n'entendia plus retentir le strident ap[iel du to[)age; on n(! verra plus sortir des villes ces longues théories il'aitisans ((ui, porteurs de cannes et de rubans, s'en allaient faire la einuluitc; au partant. L'ouvrier voyagera désormais par la voie ferrée,

plus laiMilemenL et aussi plus écoiiomiqucuiciiL qu'aulrel'ois, car il évitera tous les frais de route et de séjour dans les lieux d'étapes où il lui fallait auparavant s'arrêter. Au lieu de battre l'estrade, il prendra le train qui le transportera en quelques heures dans la grande ville où il désire travailler. Trois ou six mois plus tard, un autre train le conduira ailleurs, et il ira ainsi, de ville en ville, sans avoir connu les hasards, mais aussi sans avoir goûté le charme de la vie errante. Son Tour de France ne sera en réalité qu'un tour des principales villes. Il aura visité Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, mais il ne connaîtra ni le Lyonnais, ni la Provence, ni le Languedoc, ni la Gascogne, ni la Bretagne. Il n'aura jamais été comme son ancêtre, le compagnon d'autrefois, le vagabond artiste, lepa.ssrtîii insoucieux du lendemain qui parcourt joyeux et la chanson sur la lèvre, les chemins de la patrie, qui

Boit au ruisseau jaseur, passe le fleuve à gué. Va toujours et n'est pas encore fatigué.

L'ancien client obligé du compagnonnage ne s'affiliera plus désormais à une société du Devoir que si son inclination l'y pousse; mais aucune nécessité majeure ne le contraindra plus à prendre ce parti. Il ne redoutera plus les mauvaises rencontres puisqu'il voyage par la voie ferrée et ne s'arrête que dans les grandes villes où il est assuré de trouver sans difficulté une chambre garnie et une pension à des prix relativement modérés; d'autre part les sociétés de secours mutuels, puis les syndicats et les bourses du travail avec leurs offices de placement, leurs caisses de secours de route [viaticum] et leurs multiples services d'assistance se sont fondés en grand nombre, depuis cinquante ans. Il suffira donc à l'ouvrier de s'athlier à l'une ou l'autre de ces associations pour trouver auprès d'elle l'appui matériel et moral qui fait défaut au voyageur isolé.

La concentration industrielle, les chemins de fer, tels sont les deux grands facteurs économiques de la décadence du compagnonnage. Mais tandis que la première de ces

deux causes exerce dî-s 1830 sur les destinées de notre institution une influence qui ira toujours grandissant, la seconde, nous voulons dire la construction de notre réseau de voies ferrées, est encore peu sensible sous le règne de Louis-Pliilippe. Si en effet la première voie ferrée, celle de Saint-Élienne à Andrezioux, fut concédée eu 1823 et livrée dès 1828 à la circulation de trains remorqués par des chevaux; si en 1832, sur la ligne nouvelle de Roanne à Saint-Etienne, fut lancée la première locomotive, la résistance d'une partie du public et le mauvais vouloir des Ciiambres retardèrent longtemps l'exécution des grands travaux d'utilité publi(iue projetés dès alors. Au commencement de l'année 18i8, c'est-à-dire au moment où s'écroula le trône de Louis-Philippe, si 4702 kilomètres de chemin de fer étaient en construction, 1830 kilomètres seulement étaient terminés et exploités. La révolution économique et sociale qui devait être la conséquence de la transformation survenue dans le régime des voies de communication était inévitable et imminente; elle n'était pas encore accomplie.

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