‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 65 sur 107 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'œuvre sociale du Gouvernement provisoii-e. — Réconciliation éphémère des compagnons. — Le livre de Sciandro : Le compar/no)inage. Ce qu'il a été. Ce qu'il est. Ce qu'il devrait être (1S50). — Réception des cordonniers. — Nouvelles discordes.

Les ('vc'nemeats de février furent pour la France entière une immense surprise, joyeuse pour les uns, douloureuse pour les autres. Accueillie avec stupeur par la bourgeoisie, avec méfiance par le peuple des campagnes, la proclamation de la République fut au contraire saluée avec enthousiasme par la classe ouvrière, désabusée des promesses de 1830, travaillée par les sociétés secrètes et animée contre le régime de juillet d'une haine née des exécutions sanglantes du cloître Saint-Merri et de la rue Transnonain. A ces griefs d'ordre politique, s'en ajoutaient d'autres d'une nature différente. Issu d'une émeute populaire, le gouvernement de Louis-Philippe avait vite oublié cette origine et avait traité la classe laborieuse avec plus de rigueur que la Restauration, déférant aux tribunaux les promoteurs de coalitions ouvrières et se désintéressant presque entièrement des problèmes sociaux dont les régimes qui suivirent : la seconde République, le second Empire et le régime actuel, ont tenu à honneur de rechercher la solution. C'est

à peine si, peiulant les dix-huit ans du x'èyne, l'historien a l'occasion de mentionner dans cet ordre d'idées deux ou trois réformes dont la plus importante fut réalisre par la loi du 22 mars 1841 sur la protection du travail des enfants dans les manufactures, rt'forme encore bien insuffisante puisqu'elle permettait d'imposer à un enfant de douze ans un travail d'une durrc de douze heures par joui! l/opinion des classes dirigeantes s'inspirait alors directement des théories de l'école du laisser faire et condamnait impitoyablement toute intervention législative dans les rapports entre employeurs et salariés '.

S'il est au contraire un reproche qui ne puisse être adressé aux hommes de 1848, c'est celui de s'être enfermés dans un lâche égoïsme et d'avoir assisté indifférents au spectacle des misères sociales. Le froid dédain des raisonneurs, les railleries des sceptiques ne peuvent empêcher l'historien de rendre à cette génération et à ce régime le tribut d'éloges auquel ils ont droit. Un grand souflle de bonté vraie, de pitié attendrie traversa cette époque si troublée. On se prit à rèvcr d'une humanité meilleure, d'un monde où le riche serait le soutien du pauvre, où le fort prêterait au faible le secours de son bras, où, réconciliés dans un môme embrassement, toutes les créatures de Dieu s'uniraient et marcheraient, la main dans la main, par les chemins de la vie vers le bien, vers le beau enfin tangibles et réalisés. Cette immense aspiration vers un idéal social, cette communion de toutes les intelligences et de tous les cœurs durèrent peu, il est vrai, et le tonnerre des journées de juin réveilla en sursaut la France du sommeil où de si doux songes l'avaient visitée. iMais cette faillite des expé-

1. Un ccoiioinisle coiilcniiioraia, Duuoycr, rcllùtait liicii cet état d"es[)rit lorsque, dans son livre sur la lAberté du travail paru peu d'années après la llévolution do 1818, il iio craignait pas de condamner le iirincipo de la loi du •.'■.' mars 1811 sur la jjrotcction du travail des enfants. « Ce qu'il faut souhaiter, écrivait-il à co propos, ce n'est pas ([ue le léyislatonr intervienne ainsi arbitrairement et se mette à. régler des heures de travail, dont il no lui appartient pas do déterminer la durée et le prix, c'est que la classe ouvrière sache, en limitanl le nombre des nainsances, prévenir le trop (/rand accroissement de celui des ouvriers et l'avilissement du prij: de la main d'œuvre! »

SECONDE KÉPUBLIQUE 153

riences et des espérances do 1848 ne doit jias faire mécunnaître la beauté d'un tel elToit. 1848 demeure, malgré tout, une grande date dans l'histoire morale de notre pays. En 1848, pour la première fois les grands problèmes sociaux, dont une élite de penseurs était jusqu'alors seule préoccupée, furent mis en quelque sorte officiellement à l'ordre du jour de l'opinion, et soumis aux délibérations des pouvoirs publics. Sans doute le législateur de cette époque se montra souvent malheureux dans ses efforts pour remédier à des maux trop réels. Mais du moins, il monti'a du doigt le but à atteindi'e ; l'histoire de notre législation ouvrière ne commence à vrai dire qu'en 1848 ^

Comme toute la classe ouvrière, le compagnonnage salua avec enthousiasme l'aurore de la République de 1848. A la suite des événements de février, de nombreux clubs s'étaient fondés. Les compagnons voulurent avoir le leur qui prit le titre de Club des compagnons de tous les Devoirs ^. Cette assemblée, nous dit Guillaumou, s'occupa activement de politique et lit choix, en vue des élections d'avril, d'une liste de candidats fort bariolée. « Il y avait de tout : des grands seigneurs et des ouvriers, des royalistes et des républicains. » {Confessions d'un compagnon.) Le compagnonnage obtint au surplus un véritable succès dans la personne de Perdiguier, qui fut nommé député de Paris, le 29e sur 34^ par 117 292 voix. Le premier élu de Paris, Lamartine, avait obtenu 259 808 voix, et le nom de Lamennais, élu le dernier de la liste, avait groupé 104 871 suffrages.

1. Citous notamment le décret du 3 mars 1848 qui fixa à dix heures le maximum légal do la journée de travail. Bien que les conséquences immédiates de ce décret rendu à un moment inopportun (au lendemain même de la révolution de février), aient été, il faut l'avouer, des plus fâcheuses, il demeure cependant comme la première affirmation publique du devoir de protection de l'État envers les travailleurs. Citons encore la loi du 18 juin 1S50 sur les caisses de retraites, celle du 15 juillet 1850 sur les sociétés de secours mutuels, celle du 22 février 1851 sur l'apprentissage, etc. Si le délit de coalition no fut pas supi)rimé, la loi du 27 novembre 1849 mit fin à une choquante inégalité en punissant des mêmes peines les patrons et les ouvriers autours de ces coalitions.

2. Le journal la Comumne de Paris (11 mars 1848) publie cependant une liste des clubs de Paris oii n'est pas cité celui des compagnons dont les séances n'étaient sans doute pas publiques.

On i>ut croire un instant que l'inslitulion du compagnonnage allait refleurir et reprendre une force nouvelle. Sous l'influence des idées de fraternité universelle et d'union ouvrière que Ton entendait proclamer de toutes parts, les compagnons avaient, dans un premier élan, voté par acclamation un projet de fusion de tous les rites. Le compagnonnage ne devait plus former qu'une grande famille. Un comité qui siégeait rue Saint-Germain-rAuxerrois avait été nommé en vue d'élaborer une constitution fédérale. Un tailleur de pierre, enfant de Salomon, Denot, dit la Franchise de Castelnaudary, en était le président'. Il fut décidé que l'on rendrait publique cette réconciliation de tous les compagnons et une grande manifestation fut organisée; elle eut lieu le 2i mars 1848. « Hier, est-il dit dans la Gazette des Tribunaux du 22 mars, s'est accompli un des plus grands actes de l'histoire du compagnonnage. Dès huit heures du matin, 8 à 10 000 compagnons de tous les Devoirs et de tous les états, tous en habits de fête et portant les riches insignes de tous les Devoirs, se trouvaient réunis place de la République, au Marais. » Après avoir rappelé les vieilles divisions qui avaient existé entre les diverses sociétés, le journal ajoutait : « Une réconciliation solennelle s'est opérée sous l'empire de la devise inscrite sur nos temples et nos monuments : Lihe)ic,É:jalitc, Fraternité. Ces S ou 10 000 frères réconciliés par un saint et solennel serment ont voulu rendre tout Paris témoin de ce grand acte. Ils se sont organisés en colonne et ont passé par les quais, la rue Montmartre, la jjlace de la Bourse et les boulevards pour se rendre à Tllôtel de Ville faire bommage de leur respectueux et cordial dévouement à la République. Là, devant les membres du gouvernement provisoire, la sainte et solennelle réconciliation a été scellée. » Malheureusement cette réconciliation fut éphémère, ff Les journées de juin, dit (luillaumou, emportèrent ce beau rêve d'union et tous les compagnons se

1. Nous puisons co renseignement dans l'iiistoriquo qui précède le lièglement de la .tociéti; des compaynons boulniir/crs du Dfvoir, p. 4. Ce règlement, lithographie, a un caractère secret.

retrouvèrent, comme par le passr, divisés en sociétés ennemies '. »

Les compagnons participèrent, comme tous les ouvriers, aux grandes manifestations populaires du 16 mars et du IG avril. Mais ce fut surtout à la fête du 21 mai que le compagnonnage déploya toutes ses pompes. Comme aux jours de la Révolulion, des délégations des municipalités et de toutes les associations de Paris et des départements défilèrent au Champ de Mars devant les membres de l'Assemblée nationale et le gouvernement provisoire. On vit paraître dans cette manifestation les bannières de l'Algérie, des vétérans de la vieille garde, de l'Italie, de la Pologne et de l'Irlande, puis celles des corporations. « Les divers corps de métiers, dit la Patrie du 22 mai, portaient leurs chefs-d'œuvre ; beaucoup n'étaient pas indignes de ce nom. On a remarqué le plan en relief du dôme des Invalides par les maçons, le labyrinthe du jardin des Plantes par les charpentiers... Les ouvriers menuisiers, compagnons du Devoir de Liberté, portaient le temple de Salomon, les tailleurs de pierre un projet de Palais datant de 1844. ..

Il ne semble pas que le compagnonnage ait pris une part directe aux événements auxquels donnèrent lieu la création et le fonctionnement des ateliers nationaux, non plus qu'au mouvement coopératif auquel le décret du ;j juillet 1848 venait d'accorder un encouragement officiel en ouvrant aux sociétés ouvrières un crédit de 3 millions^. Sans doute des compagnons participèrent individuellement à ces entreprises : mais les Devoirs s'abstinrent de les encourager ou de les combattre.

Le projet de fusion entre tous les Devoirs, cet éternel et

1. Moins de deux mois aprcs la fête de la réconciliation, une rixe terrible éclatait dans l'Indre entre compagnons employés à la construction du chemin de fer de Cliâteauroux à Argcnton. Les tailleurs de pierre compagnons étrangers (loups) attaquèrent les compagnons du même métier enfants de Maître Jacques (loups garous). Un de ces derniers fut très grièvement blessé. Voir la Gazctle dex Tribunaux du -11 décembre 1818.

'.?. A I^'on, la société coopérative des menuisiers, fondée en 18-lS, comptait parmi ses membres des compagnons des divers Devoirs. Ce libéra-

insaississabli' idral du compagnonnage, l'ul <le nouveau mis en avant dans une réunion tenue à Paris le 25 octobre 1848. On élabora un plan de Constitution compagnonnique fraternelle et sociale qui fut soumis le 3 avril 1849 à la ratification de 3'i sociétés. « Désormais, élait-il dit^, toutes les corporations et tous les Devoirs seront unis par les liens de la fraternité. Le topage sera remplacé par un salut fraternel connu de tous les compagnons des Devoirs réunis... Le plus fort aidera le plus faible, le plus riche aidera le malheureux... Désormais i)lus de haine, plus de rivaux!... etc. » Beau programme assurément, mais qui avait le défaut capital d'être trop vague et de laisser de côté toutes les difficultés pratiques dont l'examen eût dû précéder toute tentative de ce genre. Lorsque le Tour de France fut consulté, huit corporations seulement se prononcèrent en faveur de l'Union que toutes les autres repoussèrent, sept par un vote explicite et vingt par une abstention significative. Le seul résultat de ces pourparlers fut la création, sans grande portée, d'une société dite des Devoirs réunis qui groupa h. Paris un certain nombre d'anciens compagnons.

Ce même désir de réconciliation inspira à un simple compagnon passant tailleur de pierre, Sciandro dit la Sagesse, l'idée d'adresser un nouvel appel aux compagnons. Il composa dans ce but un livre qui parut à Marseille en 18'j0 sous ce titre : ■■ Le compagnonnage. Ce quHl a été. Ce quil est. Ce qu'il devrait être. » L'auteur invitait ses camarades à mettre leurs usages en harmonie avec les idées du siècle. « Faisons, disait-il, que le compagnonnage soit l'arche sainte des ouvriers où ils puissent trouver vertus, talents et des ressources certaines. » 11 engageait les compagnons à renoncer aux cannes et aux rubans; il les suppliait d'admettre parmi eux les cordonniers, les boulangers. « C'est

Usine faillit la perdre : les vieilles rivalités no tardèrent pas à so réveiller et anicncrcnt une scission dans la société. IIlueht Vallkhoux, Les Associations coopi'rrativcs en France et à l'rlriini/er, p. 05.

I. Voir la publication do I'Office du Tiiavail : Les Assocititions p,-ofessionnclles ouvrières, 1899, p. 1C9.

faire injure à la Providence que de mépriser des états si nécessaires. » Ce dernier conseil fut entendu en partie. Le 10 novembre I80O, les cordonniers, déjà reçus à Lyon en 1847 par divers corps d'état sur la présentation des tondeurs de drap de Vienne, furent reconnus par neuf corporations.

Quelques autres reconnaissances eurent encore lieu de 1848 à 1852. Les compagnons de Salomon reconnurent les compagnons tonneliers du Devoir de Liberté. Les compagnons vanniers du Devoir prirent pour enfants les compagnons sabotiers fondés à Blois en 1809 elles furent reconnaître (du moins, d'après le règlement intérieur de la société des compagnons boulangers, p. 4, car une autre version ne fait dater leur réception que du second Empire). Les boulangers sollicitèrent vainement la même faveur.

Bien mieux encore que le vote des sociétés du Tour de France (jui avait rejeté le projet de fusion générale des corps et rites du compagnonnage, les faits se chargèrent de démontrer le caractère ulopique d'une telle conception. En même temps que s'élaborait le plan de la Constitution fraternelle dont il a été question, peu de mois avant la publication du livre de Sciandro, survenait à Marseille, puis bientôt dans toutes les villes du Tour de France (1849), une très grave scission entre les compagnons et les aspirants menuisiers du Devoir. Ces derniers, mécontents de ne pouvoirobtenir certaines réformes, se retirèrent de l'association et fondèrent une société dite de Bienfaisance qui fusionna en 18o8 avec VUnion *. En 1852, de nouvelles divisions éclataient encore à Marseille parmi les compagnons et les aspirants de cette même société qui s'émietta de plus en plus.

La société des compagnons serruriers du Devoir n'était pas plus unie. En 1849 les aspirants serruriers se séparent des compagnons qui persistaient à exiger d'eux une taxe de 3 francs à chaque embauchage; ils fondent eux aussi une socii'té qui bieutùt fusionne avec l'Union 2.

1. Voir Le Conseiller des compagnons, par Chovin, de Die, p. 110.

2. Voir la Notice historique sur la fondation de l'Union des travailleurs du Tour de France, par Marquet, p. 95.

L'histoire du compagnonnago de 1848 à 18o2 petit se résumer ainsi. Au début, cflervcscence et enthousiasme, rêves de réconciliation et de fraternité; manifestations pompeuses mais vaines du 21 mars et du 21 mai. Puis après les journées de juin, après l'envol des illusions et le retour à l'état normal, le réveil de l'esprit de corps avec ses défiances et ses jalousies, la résurrection des querelles des sociétés, les divisions entre compagnons et aspii'ants, les schismes qui s'ensuivirent. Un instant, on a pu croire à une renaissance du compagnonnage; un instant on a pu espérer le voir s"o)-ienter vers des voies nouvelles, vei's des horizons lumineux. Mais la force qui le précipite à sa perte l'a bientôt ressaisi; la course à l'abîme cnniimie.

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