‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 66 sur 107 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE SECOND EMPIRE (l8a2-1870)

I. Dernière phase de la décadence du compagnonnage sous l'influence persistante des mêmes causes : r Divisions intestines, schismes nouveaux. — 2" Progrès de la concentration industrielle et de la division du travail. L'éducation technique, but essentiel du compagnonnage, de moins en moins nécessaire. Le travail de la machine se substitue de plus en plus au travail humain. — 3° Les chemins de fer; achèvement des grandes lignes. Disparition des usages du ïour de France. — 4" Évolution dans les croyances et les mœurs de la classe ouvrière. AfTaiblisscment du sentiment religieux.

Dernière p/mse de la décadence du compagnonnage. — • Nous avons vu le compagnonnage, encore tout-puissant sous la Restauration, s'affaiblir et décliner ù partir de 1830, mais surtout de 1840, et la décadence de l'institution, peu sensible au début, s'accélérer et se manifester par des signes irrécusables pendant les huit dernières années du règne de Louis-Philippe. Après la réconciliation factice qui suivit la révolution de février, cette décadence se poursuit sans relâche jusqu'en 1852; mais c'est seulement sous le second Empire que s'achève l'œuvre lente de désorganisation et de dissolution dout nous avons décrit la marche et noté les premiers ravages. Il importe en effet de ue pas s'y tromper. Après 1870 et jusqu'à nos jours,

nous rencontrerons encore des sociétés de compagnons, mais il n'existe plus, pour ainsi dire, un compagnonnage. Si, cependant on conserve ce nom générique aux associations qui se sont perpétuées jusque notre époque, on est forcé de convenir que ce compagnonnage n'est plus guère aujourd'hui qu'un fantôme. 11 a perdu toute vitalité, toute influence sur la masse ouvrière. Dans la grande majorité des corporations, son nom est inconnu. Celles-là. même qui lui étaient entièrement inféodées il y a cinquante ou soixante ans, se sont presque toutes émancipées et ont abandonné ses coutumes et ses rites. A l'exception de trois ou quatre corporations — les charpentiers, les maréchaux ferrants, les charrons — où la tradition s'est conservée, les rares sociétés professionelles de compagnons qui ont survécu ne sont que des groupements sans consistance auxquels leur i'aijdesse numérique et l'exiguïté de leurs ressources interdisent toute action sur le terrain de la défense des intérêts généraux de la profession. En un mot, le compagnonnage subsiste encore comme fédération de (juelqucîs sociétés professionnelles demeurées fidèles à certains usages et à certains rites; comme organisation économique et comme force sociale, il est depuis longtemps anéanti.

Les précédents chapiti'cs ont mis en évidence les caus(>s profondes de la décadence du compagnonnage. Nous avons signalé comme la plus importante de ces causes les divisions entre compagnons et les schismes qui en avaient élé la conséquence. Ces divisions s'accentuèrent et s'envenimèrent plus que jamais sous le second Empire.

1» Divisions inleslines . Schismes nouveaux. — En 185:!, des troubles éclatent à Bordeaux entre les compagnons et les aspirants menuisiers du Devoir. Ces derniers, mécontents de la nouriiture (pic leur donnait la ]Mrri\ réclamèrent son changemcnl, et sur le rrtus des ((impagiions, se retirèrent de la société.

En décembre ISLii, une vive agitation se manifesta paiiiii ceux des aspirants menuisiers qui jusqu'alors étaient demeurés fidèles au Devoir de Maître Jacques. Désireux d'éviter une scission, les compagnons proposèrent aux

ini'contents do irdiger un nouveau règlement que ceux-ci acceptèrent après quelque hésitation (24 février ISy'l). Les nouveaux aspirants paieraient un droit d'entrée de 1 fr. ;iO et une cotisation de 75 centimes chaque mois. En échange ils recevraient, en cas de maladie, un secours de 75 centimes par jour pendant un mois et de 50 centimes pendant les deux mois suivants. Un viaticum de 35 centimes par myriamètre était accordé à chaque aspirant malade retournant chez lui. Un registre d'embauchage spécial aux aspirants serait tenu. La direction de chaque société d'aspirants était confiée à un comité nommé par eux et composé d'aspirants ^

Ce règlement fut appliqué sans difficulté pendant deux ans. Mais en 1857, à la suite d'une rixe survenue à Marseille entre compagnons et aspirants, un nouveau schisme éclata. Une société dite des aspirants fut fondée en 1858.

Telle était la situation lorsque parut (1860) Le Conseiller des compagnons, parChovin,de Die, compagnon menuisier du Devoir. Ce livre, que nous analysons plus loin, renferme un historique assez partial en faveur des compagnons, des démêlés survenus entre ces derniers et les aspirants. « Ceux qui ne connaissent pas notre société, écrivait Chovin, doivent se demander comment, après tant de révoltes successives et un démembrement pareil, elle existe encore. C'est qu'elle a été jadis la plus florissante et la plus nombreuse. Nous avons l'espérance de la voir triompher de ses malheureuses secousses et reconquérir sa prospérité d'autrefois . » Cette espérance devait être trompée; la société des compagnons menuisiers a continué à péricliter. Il existe bien encore de nos jours une société dite des compagnons menuisiers du Devoir; mais elle compte peu de membres et n'exerce aucune influence sur les destinées de cette corporation.

La société des cordonniers, admise depuis peu aux hon. neurs du compagnonnage, n'était pas moins divisée. Un de ses membres, qui devait être le chef des dissidents, Guil-

1. Chovin, Le Conseiller des Compai/iwns, 1860, p. 160 à 171.

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