Exposition universelle de iS55. /{apports, p
une scie droite verticale pour cli'biler les bois en grume, et une scie verticale à Ji'biler les bois suivant des courbures, des épaisseurs et des équcrrages; le mouvement des cylindres qui guident cette dernière machine s'obtenait au moyen d'un gouvernail manié par un ouvrier et permettant de produire toutes les courbures possibles. On exposa même des machines à ouvrer ou à travailler le bois tout débité, à mortaiser, à fraiser, à rainer, à raboter, à ouvrer les bordages des navires, etc. Toutefois, il importe de ne pas s'y tromper : ces procédés mécaniques n'étaient encore usités, en 18u3, que dans les grands chantiers de construction et leur invention était trop récente pour que les conditions du travail aient été gravement affectées dans les corporations du bâtiment par cette transformation encore peu avancée de l'outillage. Le prix des machines primées était, du reste, fort élevé : la scie droite, système Normand, coûtait 2o 000 francs et la scie à débiter le bois suivant courbures, 30 000 francs. Mais, au cours des douze années qui suivirent, le machinisme poursuivit ses conquêtes dans les industries de la charpente et de la menuiserie. Le rapport de Michel Chevalier à l'Exposition de 1807 ' constate qu'à cette date « on se servait des machines-outils dans tous les ateliers de construction; l'atelier qui tenterait de s'en passer n'aurait plus qu'à fermer; personne ne voudrait d(; sa fabrication » vl il ajoutait : « la menuiserie se fait à la mécanique. On façonne mécaniquement les charpentes. On fabrique à la mécanique des chalets tout entiers en pièces numérotées pour être expédiées par les chemins de fer aux départements et au delà des mers à l'étranger, sur le modèle de ceux de la Suisse, non sans y joindre des enjolivements ou découpures que les chefs de famille auraient considérés autrefois comme un luxe inquiétant, mais qu'aujourd'hui le petit bourgeois peut se peinietlre parce que la machine les exécute à vil prix ». Ces constatations sont reproduites, avec exemples à
1. Jiajiports du jury international. Introductiun, Paris, p. 118, P. Dupont, 18G8.
LE SECOND EMPIRE ICb
l'appui, dans le rapport de M. Viollel-le-Duc '. « Depuis les huisseries jusqu'aux parquets, la mécanique s'est décidémont emiiaréo de la façon des bois. Les machines à découper, notamment, ont pris une extension considérable et livrent des produits irréprochables à des prix très bas. Des maisons entières en bois sont aujourd'hui façonnées à la mécanique et plusieurs usines emploient des moteurs très puissants et un grand nombre d'ouvriers. Des bois découpés, l'industrie actuelle est arrivée aux menues charpentes sciées et taillées à la mécanique. »
Qu'allaient devenir, dans ces conditions, les métiers de charpentier et de menuisier? Ils étaient condamnés, sinon à disparaître, — car évidemment, la machine ne pouvait encore prétendre, de longtemps, supprimer complètement l'ouvrier, et l'exemple des chalets construits pièce à pièce, à la machine, devait rester une exception — du moins à se subordonner de plus en plus à la grande industrie et à lui abandonner la meilleure part des travaux dont ils avaient autrefois le monopole. A la grande industrie, pourvue d'un outillage perfectionné, appartiendrait désormais sans conteste les opérations de taille et de débitage du bois; l'ouvrier des industries du bois ne serait plus chargé que du finissage, parfois même d'une besogne purement matérielle d'assemblage des pièces de bois à lui livrées. Cette transformation a surtout été sensible dans la menuiserie. « Autrefois, nous disait un architecte particulièrement expert dans ces matières, un menuisier parisien ou lyonnais exécutait lui-même tout travail à lui confié. Si, par exemple, on lui demandait de confectionner une croisée, il choisissait un morceau de bois convenable à cet usage, puis poussait la moulure avec son rabot. Aujourd'hui, un industriel auquel l'architecte a remis le dessin et les dimensions de la croisée, taille la pièce de bois et jjousse la mouluration à la machine. L'ouvrier n'a plus qu'à ajuster la pièce. »
En ce qui concerne spécialement la charpenterie,
1. Rapiiorts du jury iiHernalional, t. X, VI' classe, Or), p. 113.
l'action directe du machinisme a rté moindre et surtout moins rapide que pour la menuiserie. Le charpentier ne se borne pas à assembler les bois; il continue grnrralement à les ouvrer. Mais une autre cause vint activer la décadence de cette corporation, la première du compagnonnage : la concurrence qu'elle eut à subir de la part de la charpenterie métallique.
Dès les dernières années du règne de Louis-Philippe, l'usage des charpentes en fer, jusqu'alors inconnu, avait commencé à s'introduire dans la construction. Divers motifs avaient engagé les architectes et les entrepreneurs à tenter cette innovation : les exigences des ouviicrs charpentiers et la hausse des salaires d'une part, les mécomptes éprouvés par suite de l'emploi des charpentes en bois non flotté d'autre part*.
Ces diverses causes jointes à l'abaissement du prix des fers ouvrés par suite des progrès de l'industrie métallurgique et de la concurrence étrangère eurent pour conséquence la généralisation progressive de l'usage des charpentes métalliques. L'industrie du fer s'ouvrit peu à peu d'importants débouchés, notamment à l'occasion de la construction des gares de chemins de fer et des grands marchés publics dont les halles de Paris offrent un modèle. Les ingénieurs et les architectes du second Empire se firent un point d'honneur de ne plus employer que la tôle pour les combles et planchers, la fonte pour les supports résistants et les revêtements. « Il semble, écrivait non sans quelque exagération, Michel Chevalier, que l'art du charpentier ne soit plus destiné qu'à élever des échafauds et des constructions provisoires » : telle était, du moins, l'opinion qui dominait en 1807.
Le machinisme envahissail en même temps la serrurerie. Autrefois le serrurier forgeait lui-même les clefs et les ser-
1. « I/O bois de cliarpontc en cliènc non flotté domo\iro en effet iiiiprégné lie sa sôve et pourrit rapidement lorsqu'il est emprisonné dans du plâtre. » (Rapport de VioIlot-le-I)uc, t. X des Itapports <(itjury international de 1867, p. 112). Ij'excellenlo coutume d'employer du bois flotté fut abandonnée depuis la Révolution jusqu'en 1800 environ. D'où la mauvaise qualité des bâtiments construits à cette époque.
rures au marteau cL à la limo. Dî'sormais la grande industrie tend à accaparer celle fabrication. Les serrures, les verrous, les crémones, les espagnolettes sont confectionnés dans de puissantes usines; l'ouvrier n'a plus qu'à assembler et à monter les pièces. Cette transformation ébaucbée des 1867 n'atteignit son terme qu'après 1870.
Par contre, l'industrie de la taille de la pierre échappait encore à la mécanique. A l'Exposition de 1855 ne figure qu'une seule machine à tailler la pierre; encore n'est-cUe pas employée industriellement. Viollet-le-Duc constate en 1867, dans son rapport du Jury de l'Exposition, qu'à cette date encore, dans tous les chantiers, « les pierres dures étaient sciées à bras ».
Ainsi peu à peu, bien que plus lentement en ce qui concerne les corporations du bâtiment , le machinisme conquiert l'industrie. Cette transformation qui implique une division de plus en plus grande du travail, a-t-elle accru la production, a-t-elle eu pour conséquence la diminution des prix de revient et de vente des marchandises? l'affirmative n'est pas niable. A-t-elle contribué de même à élever le niveau intellectuel et moral des classes ouvrières? c'est là une autre question que nous serions tenté de résoudre dans le sens de la négative'. La division excessive du travail a diminué, à notre avis, l'activité cérébrale de l'ouvrier. Le goût, l'imagination, l'expérience professionnelle ont cessé, dans toutes les industries envahies par la mécanique, d'être nécessaires à l'ouvrier, de lui constituer un titre à un traitement plus avantageux, à plus de considération, à un plus haut salaire. A quoi bon posséder toutes ces qualités puisqu'il n'en sera tenu aucun compte, puisque la ponctualité, la force d'attention, l'aptitude à poursuivre sans se lasser le même travail uniforme sont les seuls mérites appréciés et récompensés chez l'artisan? Bien au contraire, l'intelligence, sous un tel régime indus-
1. Voir en sens contraire le beau livre de M. André Liesse : Le travail aux points de vue scientifique, industriel et social. Voir aussi, dans V Association catholii/}ie du 15 avril 1900, notre article renfermant un examen et une discussion de la thèse de M. Liesse.
triel, est presque un don funeste pour un ouvrier. Il ne faut pas que son esprit vagabonde pendant que sous ses yeux la machine accomplit pour la dix millième fois depuis le début du jour son éternelle évolution. L'idéal de l'industrie moderne serait de pouvoir placer sous les ordres de ses ingénieurs une armée de machines ouvrières de fer ou de fonte, susceptibles, après avoir reçu une impulsion initiale, après avoir été dûment remontées, de mettre en œuvre les machines déjà existantes, d'accélérer ou de modérer leur allure, de leur servir de régulateui^s et de guides. L'évolution aurait ainsi parcouru son cycle entier, et à quelles destinées ne pourrait prétendre une industrie qui aurait écarté de sa route ces éléments perturbateurs dont l'intervention compromet si souvent l'équilibre parfait des forces économiques, nous voulons dire : la pensée, la volonté humaines?
3<* Chemins de fer. Achèvement des grandes lii/ncs. Disparition de vieux usages du Tour de France. — Tandis que les progrès du machinisme et la division du travail condamnaient à mort certaines corporations et modifiaient profondément les conditions du travail dans la plupart des autres, l'établissement de communications par voie ferrée entre Paris et les principales villes de France portait un dernier coup au compagnonnage. Nous avons indiqué dans un précédent chapitre l'étroite connexité qui existait enli'e la construction des chemins de fer et la disparition des antiques coutumes du Tour de France. Cette transformation radicale dans les mœurs et les usages de la classe ouvrière, qui fut la conséquence de l'établissement des voies de communications rapides, s'accomplit presque toute entière au cours des dix-huit années du second Empire. C'est sous le règne de Napoléon III que la plupart des grandes lignes de chemins de fer furent construites. A la lin de l'anm'e I80I, on no comptait encore que 3554 kilomètres de voie ferrée en exploitalion, divisés en une série de tronçons encore inachevés. En J870 le réseau français présentait un dével()p[)ement de 16 038 kilomètres do voie ferrée en exploitation. Toutes
les grandes villes situées sur le parcours de rancicn Tour de France : Paris, Lyon, Marseille, Nimes, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Orléans étaient reliées entre elles et la distance qui les séparait pouvait désormais être franchie en quelques heures. En vingt ans, le prix dii transport des voyageurs avait diminué d'un quart : le tarif moyen ne s'élevait plus qu'à 5 centimes 44 par kilomètre. Le chemin de fer était devenu pour la classe ouvrière comme pour la bourgeoisie presque l'unique mode de locomotion.
4'' Évolution des croyances et des mœurs. Affaiblissement du sentiment religieux. — En même temps que le machinisme pénétrait profondément dans l'industrie et que les chemins de fer créaient entre toutes les villes de France des facilités de communication jusqu'alors inconnues, les idées et les croyances de la classe ouvrière se transformaient sous l'empire d'une évolution morale dont les conséquences devaient être non moins graves que celles de la révolution économique alors en voie de s'accomplir. L'ouvrier des villes, demeuré jusqu'en 1848 idéaliste, déiste même, sinon chrétien pratiquant, se laisse peu à peu conquérir par les doctrines matérialistes. Prétendre analyser les causes profondes de cette diminution du sentiment religieux dans la classe laborieuse serait tenter une étude complexe et délicate, étrangère du reste à notre sujet. On a voulu rechercher l'explication de cette évolution dans la propagande du parti avancé devenu sous le second Empire très anti-clérical, en haine de l'adhésion donnée par le clergé au régime impérial. Il existe, croyons-nous, d'autres causes de ce mouvement d'opinion auquel n'a du reste point participé la classe agricole. Tout mouvement avorté détermine presque fatalement une réaction en sens contraire, réaction dont l'intensité est en raison inverse de l'effort dépensé en pure perte pour l'action. L'échec de la révolution de 1848, qui fut, par excellence, un mouvement idéaliste et la faillite des espérances dont s'était bercée l'imagination populaire, devait avoir pour première conséquence de décourager le prolétariat et de le porter, par
une généralisation injuste, mais trop naturelle, à douter de tout, à considérer comme de pures chimères tous les dogmes, tous les principes moraux ou sociaux qui avaient été jusqu'alors la règle de sa vie. — Sans doute aussi la concentration industrielle *, la division du travail, le machinisme exercèrent à la longue une influence sur la formation des générations nouvelles, les accoutumèrent à ne voir dans la production, le principe de l'invention une fois établi, que l'œuvre d'une force purement mécanicjue où elles avaient appris, jusqu'alors, à reconnaître et à saluer le résultat d'un effort continu et intelligent. F^e compagnonnage, cette austère école du devoir, ce conservatoire des grandes traditions, apparut alors comme une institution dénuée de toute raison d'être, comme un de ces temples déserts autrefois consacrés à un culte qui n'a plus de fidèles. On s'en prit d'abord et non sans raison aux préjugés barbares qui si souvent avaient armé les uns contre les autres les travailleurs d'un même métier, membres de Devoirs ennemis. Mais bientôt les attaques visèrent plus haut. Les réformateurs firent le procès du compagnonnage tout entier. Ses rites, ses coutumes, ses mœurs étaient tournés en dérision ; des plaisanteries faciles accueillaient sur les chantiers et dans les ateliers les rares ouvriers demeurés fidèles à cette religion populaire. Daignaiton discuter avec eux c'était pour leur reprocher de s'attarder à de grossières superstitions, de se montrer les ennemis du progrès et par ce mot on entendait l'accroissement du bien-être matériel et non cette ascension morale sans laquelle il n'est pour un peuple ni dignité, ni vrai bonheur. La masse ouvrière était devenue ou du moins se piquait d'être profondément indifférente et insoucieuse. Vivre pour soi, s'efforcer de se faire une vie agréable, sans
1. Nous rapprllorons ici iioup nuMnoirc ces cocscqucuccs do la loiÉrciil ration industrielle qui sont évidenimcnt des agents très actifs de démoralisation : la réunion de centaines et souvent de milliers d'ouvriers dans des usines où la contagion des doctrines antireligieuses et antisociales n'est pas moins à craindre que l'alcoolisme et la dc'-hauche, ces fléaux des grandes agglomérations; le travail industriel de la femme et de l'enfant; la disparition di> la vie île famille, etc.
s'inquiéter des intérêts généraux, telle semblait être la devise universelle.
II. Eiïorts tentés pour relever le compagnonnage. — Le Conseille)' des compagnons de Cftovin (1860). — Nouveaux écrits de Perdiguier. — Fondation des Devoirs réunis. — Reconnaissances de sociétés.
Une institution aussi puissante que l'avait été le compagnonnage ne pouvait cependant périr sans que des e (Torts fussent tentés pour la sauver; elle trouva en effet des défenseurs et le projet d'une fusion générale des sociétés et des rites fut agité de nouveau.
Un compagnon menuisier du Devoir, Cliovin, de Die, dont nous avons déjà cité le nom, jeta le premier cri d'alarme. Dans une lettre adressée le lij juin iSSo aux compagnons de sa profession, il montrait le compagnonnage désuni, miné par ses divisions, prêt à disparaître si tous ses enfants ne se réconciliaient. 11 demandait en conséquence la réunion en une seule association des deux sociétés de menuisiers du Devoir et de Liberté. Gavots et Dévorants n'auraient plus qu'une même Mère ; les affiliés et les aspirants seraient traités avec égards. La devise unique serait : Fraternité des compagnons '.
Cette motion fut rejetée ; mais Chovin ne se découragea pas et publia en 1860 son Conseiller des compagnons, qui est à la fois un historique de la société des menuisiers du Devoir et un plaidoyer en faveur de l'union. Afin de préparer la fusion, Chovin demandait la nomination de délégués de chaque société qui arrêteraient les bases d'un projet d'union; ce projet devait être ensuite soumis à une assemblée générale. La nouvelle oi-ganisation devait avoir pour fondement le principe religieux qui consiste à « s'aimer les uns les autres ».
Chovin ne se dissimulait pas les difficultés que pouvait présenter l'exécution d'un UA plan, mais il tentait de