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réfuter par avance les critiques qui lui seraient adressées. A cette objection que le compagnonnage avait jadis déchaîné la guerre entre les ouvriers, les avait armés les uns contre les autres, notre auteur répondait que les plus nobles causes avaient été souvent mal servies. Bien des folies, bien des crimes ont été commis sous le masque de la religion et du patriotisme, qui n'en sauraient être tenus pour responsables; il en est de même du compagnonnage.
D'autres prétendent, disait Chovin, que le compagnonnage a cessé d'être utile depuis que l'ouvrier a cessé de voyager à pied et que les chemins de fer lui permettent de se déplacer rapidement et sans dépenser autant qu'autrefois. Mais l'ouvrier n'est-il plus exposé à la maladie, à des accidents, au chômage? Le compagnonnage ne peut-il encore l'assister dans ces épreuves? n'est-il pas une merveilleuse école d'enseignement professionnel? le supprimer, ce serait découronner le prolétariat.
Cette argumentation ne laissait pas d'être habile. Mais Chovin se méprenait lorsqu'il revendiquait pour le compagnonnage le titre de défenseur unique des intérêts des travailleurs, lorsqu'il tentait de lier les destinées de la classe laborieuse à une association dont le passé avait été glorieux, mais dont la vie se retirait peu à peu. D'autres organisations : syndicats, sociétés de secours m\ituels, sociétés d'enseignement professionnel, devaient bientôt recueillir l'héritage social du compagnonnage expirant. Au surplus le livre de Chovin passa inaperçu du grand public.
La tentative de Chovin allait cependant être reprise par l'homme dont le nom était désormais indissolublement lié à celui du compagnonnage dont il avait été l'historien, par Perdiguier. Incarcéré au 2 décembre, relâché, puis exilé à Genève, Perdiguier y avait rédigé ses Mémoires d'un compagnon publiés à Paris en 1853, lors de sa rentrée en France. En J8")7, paraît la troisième édition, de beaucouj) la plus complète, de son Livre du Compagnonnage. En llSGl, dans un opuscule intitulé Question vitale sur le compagnonnage et la classe ouvrière, il expose ses plans de réformes, ses vues sur l'avenir do l'institution. La notoriété de Perdi-
guior, deux fois élu député de Paris, proscrU par l'Empire, auteur d"un livre dont le succès n'était pas encore entièrement oublié, attirèrent un instant l'attention du public sur cet écrit. Perdiguier eut même l'honneur de recevoir — consécration suprême — une lettre de Ilauteville- Ilouse. « J'ai lu déjà, écrivait Victor Hugo, plus d'une de ces nobles pages si empreintes de religieuse humanité... .Je vous envoie ce que j'ai de plus fraternel dans le cœur. » D'autres correspondants, des compagnons, exprimaient plus simplement, peut-être aussi plus sincèrement, leurs sympathies. L'un d'eux, Espagne t dit Bien-Aimé le Bordelais, compagnon cloutier, félicitait Perdiguier de son « zèle et de ses bonnes paroles pour sauver le compagnonnage ». a II s'en allait temps! » ajoutait-il mélancoliquement (7 juin 1861). Moreau lui-même, le farouche ennemi du compagnonnage, oubliait ses anciennes rancunes et louait la « rare énergie avec laquelle Perdiguier combattait l'indifférence et l'intempérance malheureusement trop générales des ouvriers ».
La Question vitale est à la fois une œuvre de polémique et de propagande. L'auteur y prend contre Chovin la défense des aspirants menuisiers du Devoir que les rigueurs des compagnons avaient contraints à une scission. Mais avec Chovin, il réclame une fusion de tous les corps et rites, un seule code, un seul règlement, une seule direction. Les aspirants se joindraient aux compagnons et ne se distingueraient plus d'eux. Une assemblée générale réglerait les questions secondaires : le fondateur sous le patronage duquel on placerait la société, le choix des couleurs, etc. On supprimerait les topages, cause de tant de querelles. On vivrait en bonne intelligence avec les sociétaires (membres de l'Union). Une reconnaissance générale serait instituée. « Ah! s'écriait Perdiguier, si tous les ouvriers pouvaient s'aimer, que ce serait beau! »
Cet appel devait être entendu, sinon par la masse de la classe laborieuse dont le divorce avec le compagnonnage était déjà consommé, sinon même par la masse des compagnons, du moins par un groupe d'hommes dévoués et
intelligculs qui s'cirorcèrenL dès lors do créer celle frdrration de tous les corps cl lites rêvée par Perdiguier. Dès 1864, en efîet, se conslilue à Lyon une société qui a pour but de rallier tous les compagnons autour d'un programme d'union et de reviser les coutumes et les règlements du Tour de France pour les mettre en harmonie avec les conditions d'existence de la société moderne.
La société créée à Lyon en 1804 et dont est sortie VUnion compa<j)ionniquc i n'était pas au surplus la première qui eût été fondée entre compagnons de tous les rites. Dès 1831 s'était formée à Aibi une société des Devoirs réunis qui disparut en 1870. Une autre société dite des Ainis de l'Industrie s'était constituée à Lyon en 1842 et avait été approuvée en 1844. On la désignait ordinairement sous cette dénomination : la 123<^, son numéro d'inscription sur le registre des sociétés de secours mutuels. Le libéralisme de ces sociétés était plus apparent que réel; plusieurs d'entre elles se refusaient à admettre les cordonniers, les boulangers, les sabotiers, etc. -.
Au contraire l'association créée en 1804 à Lyon et dite de tous les Deooirs réunis était animée de l'esprit le plus large. Les ouvriers de tous les métiers, les compagnons de tous les rites, Gavots, Dévorants ou Drilles, pouvaient en faire partie. En 1805 un grand banquet réunissait les membres de la société qui avait déjà organisé des sections dans diverses villes et des pourparlers étaient ouverts en vue de sa fusion avec la 123". Telle était la situation lors-
1. Les rcnseig-nemcnts qui précèdent et la plupart de ceux qui suivcn nous ont été obligeamment communiqués par M. Lucien lilanc, l'un des doyens du compagnonnage et l'un des fondateurs do l'Union compagnonniquo dont il est aujourd'liui le président. Ancien ouvrier bourrelier, devenu patron et parvenu par son travail et son intelligence à une situation indépendante, M. lilanc est aujourd'liui cliovalior de la liégion d'Iionncur et maire de Grézieu-la-'Varcnne (Kliônc). où il vit. retiré, mais non pas inactif. Il dirige lui-même, avec une remarquable énergie, la plupart des services de l'Union comjjagnonnique.
2. La société VUniu», formée comme il a ét(' déjà dit en 18o0 par des dissidents "lu com])agnonnage et dénommée par la suite Union des travailleurs du Tour de France, ne doit pas être confondue avec l'Union comi>agnonniquc. X>tte société professionnelle de secours mutuels, de plus en plus étrangère au compagnonnage, comptait, en ISIO, 2 460 membres.
qu'eu ISGS, M. Lucien Blanc fut élu président de la 123". Cette élection devait exercer la plus heureuse influence sur l'avenir des deux sociétés dont la fusion, préparée et rendue possible par les efibrts de M. Blanc, ne fut cependant votée ciu"en 1872. La Fédération compagnonnique devait, comme on le verra bientôt, se constituer un peu plus tard.
Plusieurs corps nouveaux furent reconnus et agrégés au compagnonnage de i8o2 à 1870 :
Dans le Devoir de Liberté les tonneliers foudriers, fondés dès 1830, auraient été reçus en 18G3 par les menuisiers et serruriers *.
Dans le Devoir de Maitre Jacques on admit les sabotiers ', dont la réception (1865) fut fêtée à Lyon dans un grand banquet auquel prirent part plus de SOO compagnons.
Les tisseurs ferrandiniers, fondés en 1834 à Lyon, furent initiés en 1841 par les selliers, mais leur constitution ne fut signée par la majorité des corps qu'en 1860.
Les toiliers, reçus en 1865, avaient été initiés antérieul'ement à Narbonne par les compagnons menuisiers du Devoir; mais ceux-ci se refusèrent toujours à leur servir de parrains.
Après cinquante ans de lutte les boulangers avaient, eux aussi, fini par triompher du mauvais vouloir obstiné qui leur fermait l'accès du compagnonnage. Un heureux hasard les servit en cette occasion. L'un d'eux, Limousin Bon Courage, avait appris par hasard à Paris, en 1854, quelques mots du Salut de boutique des jolis compagnons des Quatre Corps (poêliers, fondeurs, ferblantiers, couteliers). Il rechercha dès lors la fréquentation des compagnons pari-
1. D'après l'historique qui précède le Bèf/lement intérieur des compagnons boulangers, les compagnons sabotiers auraient été reçus en 1849 sur la présentation des vanniers, et les tonneliers auraient été reconnus à la même époque par les compagnons do Salonion. La contradiction, tout au moins en ce qui concerne les sabotiers, nous paraît être plus apparente que réelle. Il est probable que cette corporation, initiée dès 1849 par les vanniers, ne fut reçue définitivement par les autres sociétés du Tour de France, qu'en 1865. La plupart des reconnaissances de nouveaux corps d'état ont eu lieu ainsi en deux fois et à deux dates différentes.
siens oxerçanl. ct^s divers imHicrs, usu d'audace cl de ruse, bref fit si bien qu'il put se faire passer pour l'un d'eux, fondeur de son état. 11 surprit ainsi la plupart de leurs secrets; puis prétextant un voyage à Lyon, il réussit à se faire confier un exemplaire des Règles et antiquités des compagnons poiVicrs pour le remettre à la société des Quatre Corps de cette ville à Luiuelle cette pièce appartenait.
L'affaire réussit au mieux. Limousin descendit chez la Mère des Quatre Corps, Mme Amorick, 2i-, rue Grôlée, et le premier en ville ne courut aucun soupçon. Limousin put rester seul dans la chambre où étaient laissés à sa portée les règles et archives sociales. C'était enfermer le loup dans la bergerie. Le malin boulanger ne manqua pas de prendre connaissance de tout le rituel des Quatre Corps (juillet 1856).
Il ne restait plus (ju'uu pas à franchir. Les huulangi'rs, d'après les usages reçus, devaient, pour tirer parti de leur stratagème, se déclarer eux-mêmes compagnons, titre qui leur avait jusqu'alors été refusé. Mais cette révélation eût causé un scandale énorme : ils hésitèrent une année. Enfin Limousin se dévoua. Faisant preuve d'un courage méritoire, car, à ce jeu, il risquait sa vie, il se rendit à iîordeaux chez les compagnons des Quatre Corps, fit, selon l'usage, le salut de boutique, accomplit tous les rites prescrits pour l'entrée de chambre, puis, jetant le masque, il se déclara compagnon boulanger. A la faveur de l'émoi général causé par cet aveu, il eut la bonne fortune de pouvoir se retirer sain et sauf. Dès lors les boulangers avaient virtuellement cause gagnée; leur réception définitive n'eut lieu toutefois que le 9 décembre 18G0. Afin de ménager la susceptibililé des Quatre Corps, les boulangers étaient reconnus en «lunlité d'Enfants dé Maître Jacques fondés par eux-mêmes.
m. Loi du 2.'i mai lSr>4 sur les coalitions. — Le syndicat ouvrier, hcrilier futur du compagnonnage.
Pendant toute la i^remièrc moitié du xix" siècle, le compagnonnage avait énergiqueraent lutté pour la défense des intérêts de la classe laborieuse : il avait été l'âme de ces coalitions si sévèrement réprimées par les divers gouvernements qui s'étaient succédé en France. Son rôle économicjue et social est désormais terminé : dans trois ou quatre corps de métiers seulement, les sociétés de compagnons continueront à exercer, même après 1870, une influence appréciable sur les travailleurs. Dans toutes les autres corporations, le compagnonnage ne groupera plus qu'un nombre insignifiant d'adhérents ou même il disparaîtra complètement : etiam periere ruinse! Mais l'idée corporative devait survivre à ce naufrage du compagnonnage pour s'aftlrmer bientôt avec une force nouvelle sous une forme mieux appropriée aux conditions d'existence de la société contemporaine : le syndicat. Une première réforme législative, d'une portée il est vrai encore restreinte, semblait inaugurer une ère nouvelle et justifier les espérances des travailleurs. Dès 1864 le gouvernement impérial, rompant avec la politique traditionnelle de tous les régimes précédents, présentait au vote des Chambres un projet, devenu bientôt la loi du 2:j mai 1804, qui proclamait la liberté do coalition. Aux termes du nouvel article 414 du Gode pénal, la coalition formée en vue d'amener la cessation du travail n'était plus délictueuse que si elle avait été accompagnée de voies de fait, de menaces ou de manâ'uvres frauduleuses. Le rapport de M. Emile Ollivier revendiquait hautement pour les artisans, comme un corollaire des droits politiques que leur reconnaissait la Constitution, le droit de délibérer et de s'entendre sur leurs intérêts professionnels. « Serait-il compréhensible, disait-il, qu'on refusât la faculté de se concerter sur le salaire, c'est-à-dire sur la question qu'ils peuvent connaître le mieux, à ceux qui, par l'autorité de leur
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nombre et le poids de leur suffrage , exercent une influence considrrable sur la marche des affaires publiques et qui, par leur sagesse ou leur folie, leur modération ou leur emportement, contribuent à nous faire des destinées heureuses ou malheureuses? »
La reconnaissance du droit de coalitiun, c'est-à-dire du droit de délibérer et de s'entendre dans une circonstance donnée et en vue d'un but déterminé n'impliquait pas pour la classe ouvrière le droit de s'associer, c'est-à-dire de créer des associations permanentes ayant pour objet la défense des intérêts corporatifs. La réforme consacrée par la loi du 29 mai 1864 n'en fut pas moins saluée par tous les travailleurs avec enthousiasme, comme la première réparation d'une longue injustice, comme la promesse d'un avenir meilleur. Imitant rexemi)le qui leur était donné par les patrons et encouragés par la bienveillance de l'administration résolue à laisser sommeiller les dispositions de l'article 416 du Code pénal tant que l'ordre public ne serait pas gravement troublé, les ouvriers de diverses professions fondèrent leurs premiers syndicats. Le règne, disons la tyrannie de l'individualisme contre laquelle le compagnonnage avait été si longtemps seul à s'insurger, touchait heureusement à sa lin. Une ère nuuvi'lle, l'ère syndicale, allait s'ouvrii'.