CHAPITRE VII
LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE (l870-190l) LA FÉDÉRATION ET L'UNION COMPAQ NONNIQ UES
I. La Fédération compagnonnique (1874-1889). — Constitution de la Fédération au Congrès deNantes (1874);elle se compose de sociétés d'anciens compagnons. — Deuxième Congrès, Lyon 1879; les sociétés actives sont agrégées à la Fédération; création d'une caisse de retraites. — Scission des compagnons de Tours (1883). — Troisième Congrès, Bordeaux 1881. — Le projet d'une fusion générale de tous les corps et rites est repoussé. — Le principe d'une caisse générale de mutualité est voté.
Après 1870, le compagnonnage est définitivement tombé au rang d'une association de troisième ordre. Cependant, si déchues qu'elles soient de leur ancien rang, les sociétés de compagnons constituent encore des organisations autonomes, dont l'action s'exerce toujours utilement, sinon pour la défense des intérêts généraux des diverses corporations, du moins pour la protection des intérêts privés de leurs membres, pour la création et la gestion des diverses institutions professionnelles de prévoyance, de mutualité ou d'enseignement. C'est donc l'histoire d'associations particulières et non plus, à proprement parler, celle d'une institution qu'il nous faudra désormais retracer.
Tous les corps et sociétés qui se rattachent au compagnonnage sont ou ont été affiliés à l'une ou l'autre des
trois organisations suivantes : 1" la Fédération compagnonnique fondée en 1874 et devenue, en 1889, VUnion compagnonnique; 2° les Sociétés du Devoir dont les adhérents s'intitulent compagnons restés fidèles au Devoir (ou groupe du Ralliement); 3° le Devoir de Liberté. Nous passerons successivement en revue ces diverses sociétés. Dans le présent chapitre nous étudierons tout d'al)ord l'iiistoire et l'organisation de la Fédération devenue, depuis 1880, l'Union compagnonnique.
La Fédération compagnonniiiue est issue des diverses sociétés dites des Devoirs reunis dont la plus récente et la mieux connue avait été fondée à Lyon en 1864 (voir SMpra p. 174). Cette Société fusionnait, en 1872, avec une société analogue dite des Amis de l'Industrie. En même temps un certain nombre de compagnons de Salomon se faisaient recevoir membres de l'association.
En 1874, les fondateurs et directeurs de 21 sociétés d'anciens décidèrent de se réunir à Lyon pour discuter un projet de fédération de ces associations '. Le Congrès s'assembla le 1'='" novembre 1874, sous la ]irési(!ence de M. Lucien Hlanc.
A ces grandes assises du compagnonnage, il eût été puéril de dissimuler la décadence de l'instilution. C'est en effet par un cri d'alarme que s'ouvre le rajiport du compagnon Courtois {Congrès compagnonnique de Li/on, {"' et 3 novembre 1874. Lyon, impr. \. .levain, 1874, p. 33).
Nous avuiis liesoiii, L'sl-il dil dans ci', iMiipoi'L, de ikhis unir et de serrer nos rangs. De grands vides se sont faits paiiiii nous, et chaque année qui se succède nous frappe impitoyablement. Déjà des sociétés ont disparu; d'autres sont prêtes à les suivre et les plus heureuses se recrutent avec peine...
Le moment est donc venu de retourner au.x saines traditions du compagnonnage en y a[)porlant le progrès et en faisant les concessions nécessaires à l'esprit île notre époque. Nous devons
1. Ou cuinptait, ou 1874, Tl sociétés tranciciis. Deux olaicnt on sommeil, quatre s'abstinrent d'envoyer dos d('Iogu<^s au Congrès. 21 sociétés étaient représentées soit par des délégués spécialement envoyés par elles à cet effet, soit par les délégués d'autres sociétés siégeant ainsi en vertu d'un double mandat.
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donc centraliser nos efTorls en proclamant la Fédération qui sera le premier pas fait vers l'union de la grande famille compagnonniqne. Il faut que les jeunes gens comprennent bien les avantages immenses qu'ils doivent retirer de la réunion fraternelle de tant de corps d'état. Ils ne doivent pas oublier que le seul moyen de varier leurs connaissances professionnelles est le voyage sans lequel beaucoup d'entre eux ne pourraient acquérir le degré de perfection que doit avoir un bon ouvrier.
Conformément à ces conclusions, le Congrès vota la création d'une Fédération compagnonnique de toutes les Sociétés d'anciens compagnons des Devoirs réunis. Nous analyserons brièvement les principaux articles de la Constitution adoptée par le Congrès.
La Fédération était placée sous l'invocation des trois fondateurs du compagnonnage et ne devait s'occuper que des intérêts compagnonniques (art. 1 et 2). Son but était « la régénération du compagnonnage » ; pour atteindre ce but, elle s'engageait à faire toutes les concessions nécessaires pour mettre l'institution en harmonie avec l'esprit moderne (art. 3). Chaque société adhérente demeurait autonome et s'administrait suivant ses besoins, les usages de sa localité et conformément à ses statuts (art. 4). Tous les compagnons, munis de certificats de leurs corps actifs et toutes les sociétés d'anciens formées par des corporations reconnues, pourraient faire partie de la Fédération (art. 6). Quant aux nouveaux corps, ils pourraient être reçus sur la présentation de trois corporations (art. 7). Les formalités de la réception seraient les mêmes pour toute la Fédération (art. 9).
Les articles 15 à 16 organisaient l'administration centrale. Lyon serait Ville Mère, recevrait les rapports des autres Cayennes et établirait un rapport général. Un type commun de lettres serait adopté pour toute la correspondance. Le secrétaire de la Ville Mère serait secrétaire général et recevrait un traitement.
L'article 18 disposait que tout compagnon appartenant à la Fédération serait admis dans n'importe quelle Chambre, sans autre formalité qu'un certificat de la Chambre de son ancienne résidence. « Les conditions de la mutualité pour-
raient être continuées par n'-riprocité entre les sociétés où elle était instituée. »
Des concours pour pièces d'art et de littérature compagnonniques étaient institués (art. 20 à 22). Tout compagnon qui aurait failli à l'honneur était rayé d'office des listes de la société (art. 24).
En 1874, la Fédération ne comprenait encore que des sociétés d'anciens compagnons. Mais, dès 1878, les chefs de l'association se concertèrent en vue d'étendre aux corps actifs l'organisation ainsi constituée. Des fêtes compagnonniques étaient célébrées cà la même époque à Paris, à Agcn, à Vienne, à Lyon en présence de délégués des corps actifs. A Paris, le président de la réunion, le C.'. Escolle, dit Joli Cœur de Salernes engageait ses frères à serrer les rangs et à unir leurs efforts pour augmenter le prestige bienfaisant que les sociétés d'anciens étaient appelées à l'endre aux corporations actives.
Effectivement, au deuxième Congrès de la Fédération tenu à Lyon du 23 au 28 septembre 1879, 34 sociétés actives étaient représentées en même temps que 26 sociétés d'anciens. Une nouvelle constitution en 27 articles fut votée; elle ne diffère pas sensiblement de celle qui avait été adoptée en 187 k L'administration fédérale était confiée à un bureau de cinq membres nommés par le Congrès et dans lequel les trois rites devaient être représentés; une rétribution était allouée au secrétaire (art. 10, 17 et 18). Quelques modilications d'un intérêt secondaire furent aussi introduites dans le règlement. Ainsi il fut décidé que tout compagnon affilié à la Fédération serait tenu, en cas de changement de domicile, de se faire recevoir membre de la société adhérente à la Fédération, s'il en existait une; un délai de trois mois lui était imparti pour se mettre en règle (art. 20).
A la dernière séance, il fut donné lecture de la déclaralion suivante :
An nom des trois fondateurs des ordres fonipagnonni(nics, nous acceptons et jurons de nous conformer ;i lu constitution
fédérale promulguée en ce jour et promettons de faire tous nos elTorts pour la répandre sur le Tour de France.
« Aussitôt, est-il dit dans le comple-rcndu du Congrès *, de tous les cœurs sortent avec sincérité ces mots « : Je le jure ». Le spectacle est vraiment sublime de voir tous ces compagnons debout, la main tendue vers le bureau, renouvelant le serment qu'ils ont prêté lors de leur réception compagnonnique. »
Mais runion ainsi proclamée devait, une fois de plus, être éphémère. Une fraction importante des compagnons protesta bientôt contre l'œuvre du Congrès de Lyon et se sépara de la Fédération. La cause de cette scission est bien caractéristique de l'esprit traditionnel du compagnonnage. La résolution votée par le Congrès impliquait l'admission de tous les compagnons, y compris de ceux qui appartenaient au Devoir de Liberté. Cette conséquence n'était pas tout d'abord nettement apparue à l'esprit de tous. Mais deux ou trois ans plus tard, lorsque l'adhésion à la Fédération de plusieurs corps du rite de Salomon fut devenue un fait acquis, nombre de Dévorants s'indignèrent et déclarèrent n'avoir jamais consenti à faire partie de la même association que les Gavots, leurs rivaux détestés. Le bureau directeur maintint le droit des Enfants de Salomon. Les compagnons du Devoir de la ville de Tours, imités bientôt par d'autres sociétés, rompirent alors avec la Fédération et créèrent une caisse dite du Ralliement (octobre 1883) en même temps qu'un journal paraissait sous ce même titre. Nous consacrerons une section spéciale de ce chapitre à, l'historique de ces associations dites de Compagnons restés fidèles au Devoir.
La Fédération échoua également dans sa tentative de réconciliation entre les deux sociétés rivales des menuisiers de Liberté et des menuisiers du Devoir. Elle avait cependant réussi à créer une société des compagnons et aspirants affiliés menuisiers et serruriers des Dévoilas Unis.
L'activité dépensée par les chefs de la Fédération ne doit pas, au surplus, faire illusion sur l'importance des
1. Conf/r(;s comparjnonnique tenu à Lyon les 25, 'Sô, '27 septembre 1879. Lyon, X. Jevaiu, 1880, p. 43.
résultats obtenus. Ces résultats étaient médiocres. En 1870, le nombre des adbérents à la Fédération n'était encore que de 1 100. Sans doute ce chiffre est loin de représenter l'elïectif total du compagnonnage à la même date, nombre de corps actifs étant toujours demeurés réfractaires à l'Union. Il n'en est pas moins vrai que la faiblesse numérique d'une association à laquelle la plupart des vétérans des Devoirs avaient accordé leur appui prouve une fois de plus combien toute vitalité s'était retirée de ce grand corps du compagnonnage.
La Caisse de retraite de la Fédération fut fondée en 1882. Les membres payaient 12 francs par an; des retraites proportionnelles pouvaient être accordées aux sociétaires âgés de cinquante-cinq ans et acquittant leurs cotisations depuis cinq ans (délai porté par la suite à dix ans). Depuis 1880 la société publiait un journal : la Fédération compagnonnique .
Le troisième Congrès de la Fédération s'ouvrit à Bordeaux, le 4 septembre 1884, sous la présidence de M. Lucien Blanc. 21 corps actifs y étaient représentés par 49 délégués, et 39 villes fédérales (ou d'anciens) avaient envoyé chacune un mandataire. Divers articles nouveaux fux'ent ajoutés au règlement par délibération du Congrès.
L'article 5 stipulait que cliaque corporation conservait son rite; chaque société admininisirait librement ses finances (art. 6). Tous les compagnons étaient déclarés égaux, les rangs de préséance ayant été abolis dès 1874 (art. 6).
Les frais fédéraux devaient être répartis entre tous les membres; le taux de la cotisation à payer de ce chef serait au minimum de 2'» centimes et au maximum de 1 franc par tête et par an (art. i:{).
L'article IG adjoignait à radniiiiistration centrale un conseil de 25 membres dont lo l'ius par les corps actifs, 10 anciens pris au sein de la société fédérale de la Ville Mère (Lyon) et o pris parmi les membres de la Caisse de retraites.
L'organisation de la Caisse de retraites fut niodiliée. Tout
compagnon acLif ou retiré put adli«''rer à la Caisse ainsi que sa femme. La quotité des pensions serait fixée chaque année d'après les ressources disponibles (art. 28 et 30). Un règlement particulier de cette caisse fut aussi voté. Une cotisation de 12 francs continuait à être exigée des adhérents; aucune retraite ne pouvait être servie, à moins de cinquante-cinq ans d'âge et de cinq ans de versements. La Caisse possédait déjà un avoir de 30 49G fr. 90 en titres divers et de 107 fr. 80 en espèces.
Les membres du Congrès de 1884 se préoccupèrent encore de la situation de plus en plus compromise du compagnonnage. Le discours de l'un des délégués, le C*. Mussault, renferme à ce point de vue des révélations instructives. Mais les compagnons, s'ils étaient d'accord pour reconnaître le mal, étaient loin de s'entendre sur les moyens à employer pour y remédier. Les uns attribuaient la décadence du compagnonnage actif à l'exclusion des hommes mariés dont ils réclamaient l'admission. D'autres voulaient que l'on perfectionnât l'enseignement professionnel. Le délégué Salles demanda en vain que l'on reçût les ouvriers de tous les métiers; une motion du compagnon Caboriau tendant à la fusion de tous les corps et de tous les rites eut le même sort. On décida cependant d'admettre les compagnons charpentiers de Liberté. Le Congrès se sépara le y septembre; les divisions entre compagnons demeuraient toujours aussi profondes que par le passé et l'accord était môme loin d'être complet entre les sociétés composant la Fédération '.
Peu de mois avant la réunion du Congrès avait été votée la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels; nous nous bornons à signaler ici cette loi dont nous étudierons dans le dernier chapitre de ce livre la portée et les conséquences. Les compagnons se montrèrent, dès le début, plutôt hostiles à ces nouvelles associations. Les sociétés de compagnons se sont pour la plupart abstenues de rem-
1. Troisième Coiii/rès compaf/nonnirjue tenu à Hordeaux los 1,5 et 6 septembre 1881. Compte rendu des travaux. Lyon, imprimerie Bourgeon.
plir les formalités exigées pai- la loi de 1884 pour leur transformation en syndicats ouvriers. L'administration, très sagement inspirée, n'a pas songé à les inquiéter.
II. V Union compagnonnique (1889-1901). — Quatrième Congres, Paris (1889); l'Union compagnonnique est votée. — Polémiques entre les journaux des deux sociétés rivales : l'Union compagnonnique et les compagnons restés fidèles au Devoir. — Cinquième Congrès, Nantes 189i; révision des statuts; création d'un orphelinat; démêlés nouveaux avec les compagnons du Devoir. — Sixième Congrès, Toulouse, 1899.
Le qualrième Congrès compagnonnique se réunit à Paris du 3 au 7 septembre 1880. Il se composait de 49 délégués des corps actifs et de 36 délégués des Cliamin'es fédérales d'anciens. c( Il ne faut plus se faire d'illusions, était-il dit dans le rapport de l'administration fédérale. Les sociétés actives les plus prospères ne sont pas dans un état bien brillant, soit par le nombre de leurs membres, soit ]:tar l'état de leurs ressources, cela à cause de l'isolement les unes des autres et de l'indifférence des compagnons. Les sociétés d'anciens ne sont guère plus heureuses. L'activité faisant peu ou point de réception, la Fédération ne peut se recruter puisqu'on ne peut être admis dans la Fédéi'ation qu'après avoir passé par l'activité et être muni d'un certificat '. .'
L'œuvre capitale de ce Congrès fut la création de VUnion compaijnonnique, héritière de l'ancienne Fédération dont l'organisation avait été jugée trop peu cohérente. Un rituel uniforme devait être établi pour toutes les cérémonies compagnonniques, sans préjudice du droit de chaque société de conserver dans les rapports entre ses membres el dans ses réunions privées, ses modes de reconnaissance et ses rites particuliers. Nous étudions en détail dans un autre chapitre la constitution de VUnion compagnonnique. Cette constitution a pour base la distinction entre l'Union,
1. Qnatrihne Conf/rès compagnonnique tenu à Paris du 3 au 7 .soi)tcmljro 1889. Travaux du Congrès. Lyon, imprimerie Nouvelle, 1889, p. 7.
association centrale et fédérativc représentée dans chaque ville par une société locale et les sociétés corporatives qui conservent leur indépendance, à la charge par elles de se soumettre au règlement commun et d'acquitter diverses redevances.
Tout corps désireux de faire partie de l'Union devait en faire la demande et ne serait reçu que si la majorité des Chambres y consentait. Un compagnon pouvait être reçu individuellement, sans engager sa corporation. Chaque corps pouvait présenter à l'Union un corps similaire.
Le Congrès vota en principe l'organisation d'une caisse générale de mutualité. Un nouveau règlement de la Caisse de retraites fut aussi adopté. La cotisation des membres participants était fixée cà 12 francs par an; les pensions ne pouvaient être servies avant cinquante-cinq ans d'âge et sept ans de versement. La quotité de la pension était fixée par l'administration centrale en proportion des versements et des ressources de la Caisse qui possédait déjà 110 000 francs. Le compagnon Frize fut réélu trésorier.
Les fondateurs de l'Union compagnonnique avaient un instant espéré rallier à cette association les corps dissidents. Cette espérance fut trompée, et une polémique fort vive s'engagea même entre V Union compagnonnique, organe de la société de ce nom, et le Ea//iemen^, journal publié par les compagnons dits restés fidèles au Devoir (charpentiers, cordiers, charrons, maréchaux ferrants, etc.). Le Ralliement reprochait à l'Union de recevoir compagnon le premier venu. (( Maintenant que tout le monde peut être compagnon, les femmes elles-mêmes le seront; on verra bientôt des compagnonnes couturières, lingères, repasseuses » (n° du 23 janvier 1893). Le Ralliement dénonçait encore les vices de l'organisation de l'Union, cjui admettait les compagnons jusqu'à l'âge de cinquante ans, alors que dans les sociétés de secours mutuels la limite d'admission était tlxée à quarante ans. « En s'eniôlant dans l'Union, les jeunes gens, disait-il, payaient pour les membres âgés de quarante à cinquante ans. »
En dépit de ces critiques et de cette opposition, l'Union
fut acceptée par la plupart des sociétés. Dès 1880, le pacte d'union fut ratilié par les chapeliers, les cloutiers, les sabotiers, les toiliei^s, les tonneliers, les tourneurs, les vanniers, les vitriers. Après les réceptions faites à Paris des tonneliers puis des cordonniers, les forgerons, les menuisiers (ces trois corporations en partie seulement), les plâtriers, les selliers, les tanneurs, les teinturiers se firent agréger. Il y eut plus : des corporations nouvelles, qui jamais n'avaient été organisées en compagnonnage, furent reçues par l'Union, Les mécaniciens furent ainsi présentés par les cloutiers, les tailleurs et les typographes par les toiliers, les mouleurs par les mécaniciens, etc. Chacune de ces réceptions provoquait d'ardentes protestations de la part des compagnons dits restés fidèles au Devoir '.
Le cinquième Congrès compagnonnique s'ouvrit à Nantes le 3 septembre 1894. Les compagnons restés /hlèlcs au Devoir avaient envoyé à la gare des émissaires qui distribuaient aux délégués un factum renfermant de violentes attaques contre l'Union.
Vous parle/., disaient-ils, d'établir entre nous la paix!... iiii'il nous soit permis de vous dire que les compagnons restés lidèles au Devoir ont fait la paix, qu'ils ont progressé et progressent tous les jours, que tous se serrent cordialement la main dans une fraternelle entente et qu'ils n'ont cessé de travailler à l'émancipalion du progrès de notre chère France... Que nous parlez-vous de mutualité et d'écoles professionnelles? Nous les avons toujours eues à nos frais, vous le savez bien... Nous jugeons de vos progrès par vos chefs-d'œuvre; où sont-ils? toujours rien. Il faut voir vos réceptions, vos examens. Ucs charpentiers recevant des sabotiers, des menuisiers examinant des boulangers, que peut bien être le progrès avec des recrues ainsi désignées?... Le Devoir es/ et restera ce qu'il a toujours été, n'en déplaise aux faux frères.
Ce libelle portait la signature de dix corporations du Devoir : les compagnons passants cliarpenliers, les couvreurs, les menuisiers, les serruriers, les forgerons, les maréchaux, les charrons, les bourreliers, les cordonniers
J. Voir lo n° du HaUiemcnt du 1-3 mars 1893.
boUicrs, les boulangers *. On pouvait craindre le renouvellement des anciens conflits si fréquents dans l'histoire du compagnonnage. Fort heureusement Tautoritr préfectorale s'interposa et l'ordre ne fut pas troublé.
Dix-neuf délégués de l'activité représentaient au Congrès les corporations suivantes : bourreliers harnacheurs, serruriers, menuisiers, charrons, cordonniers bottiers, forgerons (du moins les fractions unionistes de ces six corporations), cloutiers, chapeliers, mouleurs. Quatre Corps, sabotiers, selliers, tanneurs, teinturiers, toiliers, tonneliers, vitriers, vanniers. Les délégués des cordiers, plâtriers, tailleurs étaient absents; les tourneurs ne s'étaient pas fait représenter. Sur 30 sociétés fédérales d'Union compagnonnique, 23 avaient envoyé des mandataires auxquels s'étaient joints 4 délégués de sociétés d'anciens compagnons adhérentes et2 délégués de sociétés non adhérentes. MM. Lucien Blanc, président du Conseil de direction, etFrize, trésorier de la Caisse des retraites, étaient présents en qualité de délégués élus par le Tour de France. Tous deux furent confirmés dans leurs fonctions.
M. Blanc présenta le rapport général de l'administration. « L'Union, était-il dit dans ce document, compte aujourd'hui 18 corporations anciennes et 10 nouvelles ayant plus de 2000 membres, comprenant 30 sociétés d'Union dont 26 en pleine activité. L'ensemble des encaisses de toutes les sociétés, y compris l'activité et les ouvriers, forme un capital de 00 000 francs -, non compris le matériel et le mobilier de chaque société. Plus de 900 aspirants ont été présentés pour être reçus compagnons de l'Union. Sur ce nombre plus de 600 ont été admis. » En terminant, le président adjurait ses camarades de s'unir pour répandre dans les niasses l'idée du groupement compagnonnique ayant
1. Quelques-unes de ces corporations n'rtaient pas unanimes dans leur opposition à l'Union : tels les menuisiers, les serruriers, les forgerons, etc.
•3. L'avoir do la Caisse de retraites, dont l'organisation financière est distincte de celle de l'Union, s'élevait en 1891 à 153 192 francs. Par contre, la Caisse de mutualité générale, dont la création avait été votée en 1889, n'existait encore que sur le papier.
pour bases la bienfaisance, la solidarité, régalitr,la fralernitt; et pour guide l'honneur sous la sauvegarde du travail.
Le Congrès vota la création d'une Caisse des orphelins dont les ressources consisteraient en dons, legs et subventions volontaires.
De nombreuses corporatiims nouvelles furent reçues : ainsi les dessinateurs et brodeurs sur étoffes furent présentés par les tailleurs; les tisseurs, les typographes, les bonnetiers, fileurs, feuillagistes, voiliers, lithographes par les toiliers; les boisseliers par les tonneliers, etc. '.
Le Congrès de 1894 s'occupa activement de l'organisation de diverses institutions de mutualité, de prévoyance et d'assistance. On décida d'accorder le patronage de l'Union aux veuves et enfants orphelins des sociétaires. La caisse de mutualité générale dont la création avait été votée antérieurement pour parer aux dangers d'insolvabilité des sociétés locales, fut définitivement constituée; chaque société locale dut à cet effet verser chaque année à la direction centrale ÎJO centimes par membre pour aider à former un fonds commun et 1 franc par membre pour les frais de la direction et les dépenses des Congrès. Chacune de ces sociétés, en échange d'une cotisation mensuelle de 1 fr. oO par membre, assurait à chacun de ceux-ci, en cas de maladie, une allocation jiécuniaire de 2 fi'ancs par jour pendant trois mois et de 1 franc iiendant les trois
1. « Cette simple ënumératiou (cst-il dit dans la imtjlication do I'Office DU Travail : les Associatiûus professionnelles ouvrières, t. I, p. 181) suflit à démontrer que l'Union renonce aux examens do capacité prolessionncllo auxquels tenaient tant les anciens compagnons. » 11 y a ici une confusion évidente entre deux choses fort distinctes : les récei)tions individuelles des compagnons et les réceptions collectives des corporations. Il est exact que l'Union a supprimé — ou du moins simplifié au iioint do les rendre jircsque illusoires — les examens de capacité jadis imposés à toutaspirant au titre de compagnon. Mais cette constatation no jiréjugc rien en ce qui concerne la question de la reconnaissance ou récepHon dans le compagnonnage d'une corporation nouvelle. Loin do constituer uno innovation, comme lo i)cnsc le rédacteur do l'Oflice du Travail, la présentation d'une corporation jiar une autre est conforme aux i)lus anciennes traditions du compagnonnage. C'est ainsi <iu'('n HOO les charrons furent présentes par les forgerons et qu'en H.'/J les charpentiers tinrent lieu do pères aux couvreurs (Voir Pehdiguieb, Livre du Compagnonnage, 3" éd., p. 250^. On pourrait multiidier les exemples.
mois suivants. Si la cotisation ùtait llxéc à 2 francs par mois, la société se chargeait en outre des frais médicaux et iiharmaceutiques, mais le secours en argent était réduit à 1 fr. ;)0 et 7o centimes par jour.
Aux compagnons voyageurs on accordait en cas de besoin un secours en nature consistant en une journée de nourriture et un coucher gratuits, plus éventuellement un viaticum de 6 centimes par kilomètre (le maximum en était fixé à 6 francs).
Enfin le Congrès décida d'adresser l'ultimatum suivant aux corporations non adhérentes à l'Union : « A dater de la clôture du Congrès, il leur sera accordé un délai de trois mois pour adhérer à l'Union compagnonnique. Si, au bout de ce temps, ces corporations n'ont pas adhéré, l'Union recevra les aspirants à quelque corporation qu'ils appartiennent, pourvu qu'ils méritent le nom de compagnons et soient présentés par trois compagnons en règle de leur corporation faisant partie de l'Union compagnonnique ou par des compagnons de corporations similaires. »
Cette mise en demeure n'eut d'autre résultat que d'augmenter encore l'animosité entre les compagnons restés fidèles au Devoir et l'Union compagnonnique. Dans son numéro du 23 décembre 1894, le Ralliement de Tours appréciait en ces termes l'œuvre du Congrès de Nantes : « Pour tout ce qui concerne les efforts qui devaient être tentés pour l'accord de tous les compagnons du Devoir, on n'en trouvera trace dans aucune séance. Ce que l'on trouve, par exemple, c'est le récit de l'apparat avec lequel on les a reçus dans les loges maçonniques, leur joie d'avoir passé sous la voûte d'acier. Ce qu'ils annoncent encore avec enthousiasme, c'est que pour la création de l'orphelinat compagnonnique, ce sont les trois loges maçonniques de Nantes qui ont souscrit les premières, et d'un bout à l'autre de leur récit des séances du Congrès, c'est de la maçonnerie qu'il est question. »
Mais c'était surtout la facilité avec laquelle l'Union consentait à faire un compagnon que critiquaient amèrement ses adversaires. « J'ai lu sur le journal ÏUnion, écrit
un rédacteur du Ralliement {n" du lo janvier 180:)\ la réception d'un C*. bourrelier faite par la ville de liiives (Corrèze). Je me demande qui a reçu ce compagnon, qui a vérifié son travail. Est-ce le C.\ Albert, qui est charron de sa profession? Nous voyons continuellement dans l'Union que le travail des jeunes est soumis, lorsqu'ils sont reçus, aux anciens de leur profession. Comme je ne connais pas de compagnon bourrelier à Brives, je suppose que c'est le charron qui a statué sur les capacités du bourrelier. » Le 28 a^Til 1895, le Iia//tc?ne?2f renouvelle ses attaques. « Qualre aspirants, y est-il dit, sont présentés par un mcnibre de leur corporation qui se porte garant de leur capacité professionnelle; c'est bien simjde, n'est-ce pas? cependant le tourestjoué. Ces quatre mots suppriment la présentation de tout travail. Voilà la manière dont ces honnêtes compagnons l'ont éliminée; pour eux c'est encore du progrès. » VUnion compagnonniqiœ ripostait avec vigueur et taxait les compagnons dits restés fidèles au Devoir de fanatisme et d'intransigeance. Cette polémique s'est |Hiuisnivie jikisieurs années *; elle tend fort heureusement à se ralentir et à s'adoucir, pour le plus grand profit des deux partis.
Le dei'nier en date des Congrès de l'Union compagnonnicpe s'est réuni à Toulouse du 4 au 9 septembre 1899. Nous analyserons ici l'œuvre directement accomplie par ce Congrès sans arrêter notre attention sur les constatations et les renseignements statistiques qui donnent à ses compte l'ondus le caractère d'un inventaire général des travaux de l'Union compagnonnique et des résultats obtenus par elle. Nous utiliserons ces dernières données lorsque nous étudierons dans notre avant-dernier chapitre la situation de l'Union compagnonnique en 1901.
Le Congrès se composait de 54 membres : 9 délégués de l'activité, 37 délégués représentant 34 sociétés locales, 3 délégués de sociétés d'anciens, 1 délégué de Villeneuvc-
1. Voir notamment les causeries du C.-. Frugier dans l'Union compa- (jnonnique, n<" des 6, 20 novembre, 18 décembre 1898, 7 mai et l"' octobre 1800. Les chami)ions du llatlicmcnt étaient les com])a,v'iioii.s Rigaud, Dclliomme et Lobret.
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sur-Lot (centre des sociétés d'apprentis), M. Lucien Blanc (direction générale), M. Gaboriau (caisse de retraites), M. Félix Noël (orphelinat), M. Morisseau (mutualité générale). Le Congrès nomma président M. Lucien Blanc, viceprésidents, MM, Proudliom et Noël.
La question la plus importante qui figurât à l'ordre du jour était celle de Vunification des rites. Depuis longtemps l'Union avait adopté un rituel unique pour la réception de ses membres, mais chaque société conservait ses rites particuliers pour les entrées de chambre, les conduites, les reconnaissances, les guilbrettes. Il s'agissait d'unifier ces signes et ces cérémonies, de les fondre en un seul rituel qui serait commun à tous les corps d'état de l'Union, Réforme dont la portée était grande, car pour le compagnonnage comme pour toute société secrète, comme pour toute religion, le rituel est la traduction du dogme sous une forme symbolique. Qui oserait soutenir, pour ne citer qu'un exemple, que la suppression de l'admirable litui^gie de l'Église catholique ne serait pas une cause d'alfaiblissement, sinon d'altération du sentiment religieux chez un grand nombre de ses fidèles? Il y a entre le culte et la croyance la même liaison intime qu'entre la parole et la pensée.
Les promoteurs de l'unification des rites poursuivaient du reste un but élevé. Ils voulaient, disaient-ils, con(;,entrer les forces éparses du compagnonnage. La proposition fut votée à l'unanimité moins trois voix, et il fut décidé qu'une commission composée de trois membres par rite serait nommée dans une ville où les trois rites seraient l'eprésentés. Cette commission élaborerait un projet d'instruction générale comprenant la généalogie des corporations et l'histoire abrégée du compagnonnage. Cette commission devait adresser, au plus tard le 30 janvier 1900, son rapport au président de la ville (Toulouse). Ce dernier réunirait alors les délégués et rédigerait son rapport de concert avec eux avant le 30 juin 1000. Ce programme a été ponctuellement suivi.
Nombre de résolutions furent encore votées par le Con-
LR COMPAGNONNAGE
grès. On décida d'adresser aux patrons des broclmres afin de faire connaître la sorirté, de répandre d'autres exemplaires de ces brochures dans les ateliers, de fonder des hôtels compagnouniques plus confortables que les logis des Mères. Des vœux, du reste platoniques, furent émis en faveur de l'organisation de coopératives, de la participation aux bénéfices, etc. Une amnistie fut accordée aux membres de l'Union en retard pour le paiement de leurs cotisations. La ville de Brives fut désignée comme lieu de réunion du prochain Congrès, qui doit se tenir en 1904.