CHAPITRE VIII
I. Le Ralliement. — Fondation de la société de retraites le Ralliement de Nantes (1881) et du Ralliement de Tours (1883). — Premier et deuxième Congrès de Nantes (1885 et 1887); fusion des Caisses de Nantes et de Tours. — Troisième Congrès de Nantes (septembre 1891); divisions entre les compagnons. — Quatrième Congrès (Tours, octobre 1894) et cinquième Congrès (Nantes, mars 1897); création de YOfficieldu Ralliement de Nantes. — Rupture définitive entre Nantes et Tours.
L'Union compagnonnique ne groupait pas, à beaucoup près, la totalité des compagnons. Un grand nombre de corporations : cbarpentiers, menuisiers, couvreurs, charrons, bourreliers, maréchaux ferrants, chamoiseurs, couvreurs, serruriers, tailleurs de pierre, cordiers, forgerons, doleurs, tisseurs ferrandiniers avaient refusé d'adhérer à l'Union. Dans quelques-uns de ces corps d'état, il est vrai, chez les'charrons et les menuisiers par exemple, une fraction de compagnons s'était enrégimentée sous la bannière de l'Union; mais la majorité demeurait rebelle aux idées nouvelles; ces compagnons s'intitulaient les 2^urs ou les restes fidèles cm Devoir. Ils représentaient la tendance traditionnaliste; ils entendaient maintenir les usages, les rites, les règlements séculaires de l'institution ; ils semblaient avoir adopté pour leurs sociétés la célèbre et fière devise : <c Sintut sunt aut non sint ».
Il serait malaisé de suivre à travers le dédale des organisations corporatives et locales, à travers les litiges et les conflits de personnes qui les divisaient si souvent, l'histoire des compagnons restés lidéles au Devoir, si nous n'avions pour nous guider dans ce labyrinthe un fil conducteur, le journal intitulé : le Ralliement des compagnons du Devoir, qui fui, jusiurcn 1897, c'est-à-dire jusqu'à la fondation d'une publication rivale : l'Officiel du Ralliement de Nantes, l'unique organe de la société de retraites dite, elle aussi, le Ralliement.
Il importe en efîet de ne pas s'y tromper. Le Uallicment n'est pas, comme on pourrait le croire, une fédération de sociétés de comi)agnons, une association comparable à l'Union compaguonniquo. Le Ralliement est purement cl simplement une société de retraites qui admet des adhérents de toutes les corporations et supplée à l'absence, dans les diverses sociétés du Tour de France, d'institutions de prévoyance créées dans ce but. Il n'en est pas moins vrai que le Ralliement a servi de trait d'union entre tous les compagnons réfractaires à l'œuvre de Wnion compcujnonnique ; cette association a, par la force des choses, exercé la plus grande influence sur les destinées du compagnonnage du Devoir, si bien qu'étudier son histoire, c'est en même temps étudier celle des corporations du rite de Maître Jacques et de Soubise auxquelles elle emprunte tous ses éléments.
La première société de retraites, intitulée le Ralliement des compagnons du Devoir et des chevaliers de l'ordre de Maître Jacques et du Père Soubise, fut fondée à Nantes au mois de novembre d880 par 40 compagnons, cordicrs, charrons, charpentiers, etc. Le 11 novembre 1881, un arrêté préfectoral autorisait celte société, sur la demande présentée à cet effet à l'administration par M. Dclbomme, C.-. cordier du Devoir, demeurant 9, place Daubenton.
Deux ans plus tard, en 1883, une scission dont il a déjà été parlé, enlevait à la Fédération compagnonnique un certain nombre de ses membres, mécontents de voir cette fédération accueillir dans son sein les corporations du rite de
Salomoii {Devoir de Liberté). Une deuxième Socii'té du Ralliement était crére à Tours par des tisseurs, des couvreurs, des charpeutiers, des doleurs, des menuisiers qui, pour reprendre leur entière liberté, n'hésitèrent pas à abai\donner leurs droits dans l'actif de la caisse de retraites do la Fédération. En même temps, un journal était fondé. Le l*"'' octobre 1S83 paraissait à Tours le premier numéro du Ralliement des compagnons du D.\ et chevaliers de son ordre.
La rupture, désormais, était complète entre la Fédération et les compagnons appartenant aux corporations dont nous avons donné la liste. Officiellement, sans doute, ces corporations n'avaient jamais adhéré à la Fédération ; mais, à titre individuel, un certain nombre de leurs membres en avaient fait partie, afin surtout de pouvoir participer aux institutions de prévoyance et de mutualité dont elle était le noyau. Désormais les compagnons restes fidèles au Devoir possédaient des caisses de retraites indépendantes; la principale raison d'être de leur adhésion à la Fédération cessait d'exister. Au surplus, la tension des rapports de leurs sociétés avec la Fédération les obligeait à choisir entre les deux organisations : tous ou presque tous optèrent pour le Devoir et le Ralliement.
Toutefois, la coexistence de deux caisses de retraites, de deux Ralliements, celui de Nantes et celui de Tours, était, pour les compagnons demeurés en dehors de la Fédération, une cause de faiblesse; ils comprirent, malheureusement pour trop peu de temps, que dans l'état de décadence où était tombé le compagnonnage, la plus stricte cohésion, la plus exacte discipline s'imposaient. Dans un Congrès tenu à Nantes en d88o, on décida la fusion des deux caisses et de nouveaux statuts furent rédigés; peu après (14 janvier 1886), un arrêté du ministre de l'Intérieur approuvait ces statuts. Nous en résumons les dispositions principales : chaque société ' devait être administrée par
1. En 1886 on comptait 6 sociétés du Ralliement fédérées entre elles : Nantes (président, Delhomme), Tours (président, Enjalbert, C.-. P.-. charpentier), Bordeaux (président, Grassaval, G.-, cordonnier), Loudun (président. Sureau, G.-. P.-. charpentier), le Mans (président. Poirier, G.', cordonnier), Angers (président, Boutreux, G.-, cordier).
un conseil composé d'un président, d'un vice-président, d'un trésorier, de deux secrétaires, de deux administrateurs.
Un conseil suprême était nommé pour statuer en dernier ressort sur les questions intéressant toutes les sociétés fédérées. Le C*. Delhomme en était le président. La ville de Nantes était reconnue comme Ville-Mère et les trésoriers devaient adresser des rapports trimestriels au trésorier général de cette ville. Pour être reçu secrétaire, il fallait être compagnon du Devoir, porteur d'un certificat délivré par la société active. Passé le 31 décembre 1889, les compagnons âgés de plus de quarante ans ne seraient plus admis. Les compagnons au-dessous de vingt et un ans devaient être autorisés de leurs parents. Au Congrès de 1891, on a décidé de ne plus admettre les compagnons âgés de moins de vingt-trois ans et ceux qui ne seraient pas libérés du service militaire.
Le nouveau membre versait un droit d'entrée de li francs et 50 centimes pour le livret. Les membres participants acquittaient une cotisation mensuelle de 1 fr. DO. Après vingt-cinq ans d'activité, chaque sociétaire recevait une pension proportionnelle à ses versements. Après douze ans de versements, le sociétaire âgé de soixante ans pouvait également être retraité (ch. II, art. 91). En 1891, le taux de la pension a été fixé à 3 francs par année de versement. Le reliquat des intéi^êts qui pourrait exister serait distribué ainsi : 1/3 accroîtrait les retraites proportionnelles et 2/3 seraient acquis au capital. La veuve d'un compagnon retraité toucherait la moitié de la pension fixe à partir de l'âge de soixante ans (art. ÎJ ajouté en 1891). Les fonds de la caisse se composaient : 1" des cotisations mensuelles des membres participants; 2'^ des versements des membres honoraires (75 centimes par mois) et des dons mensuels des membres bienfaiteurs. Chaque ville devait avoir une caisse dans laquelle seraient déposées les valeurs et les espèces disponibles. Cette caisse était fermée à trois clefs et ne pouvait être ouverte qu'en présence du trésorier et des deux autres compagnons di'positaires des clefs
(ch. III, art. 3). Le maximum dt; l'argent en caisse ne pouvait dépasser 50 francs.
Le chapitre IV énonçait les devoirs des compagnons. Ils étaient tenus de se montrer assidus aux écoles pi'ofessionnelles. Tout compagnon du Ralliement qui calomniait un de ses confrères pouvait être chassé de la société. Celui qui divulguait ce qui s'était passé dans les assemblées payait une amende de 2 francs [li francs en cas de récidive). Un retard de trois mois dans le paiement des cotisations était un motif d'exclusion. En 1891, on a décidé d'exclure quiconque ferait partie d'une autre société soidisant compagnonnique ou ferait de la propagande en faveur d'une telle société. L'Union compagnonnique est évidemment visée par cette disposition.
Les sociétaires du Ralliement assistent en corps aux obsèques de leurs confrères décédés (ch. VII, art. 1<^'").
Enfin les statuts du Ralliement instituaient une dignité spéciale, celle de chevalier de l'ordre de Maître Jacques et de Soubise qui pouvait être conférée par le conseil suprême. La dissolution de la société ne pouvait être prononcée que du consentement des trois quarts des compagnons présents à l'assemblée générale '.
La bonne entente ainsi établie subsista cinq années entre les sociétaires du Ralliement. Au Congrès tenu à Nantes le 17 octobre 1887, la société de Tours fut même confirmée dans son droit de direction et d'administration du journal dont le C.-. Boudin fut nommé rédacteur à l'unanimité -. Mais en 1891, une rupture survint dans les circonstances suivantes entre les compagnons de Tours et les sociétés des autres villes 3. Un congrès devait être tenu
1. Pour plus de détails, consulter la brochure intitulée Statuts de la Société de retraites du Ralliement des compai/nous du Devoir et chevaliers de l'Ordre de Maître Jacques et du père Soubise. Nantes, inipr. C. Lesueur, 1886, et surtout VOfficiet du Ralliement du Devoir qui a publié, dans son numéro du l'"'' mai 1898, le texte des statuts revisés.
2. L'Officiel du Ralliement de Nantes, n" 1 (15 octobre 1897), article signé : La Direction.
3. Sur les causes de cette rupture voir notamment les articles do l'Officiel du Ralliement de iVanlcs du 15 octobre 1897 et du l^'' mars 1898 (lettres
à Nantes celle même aniK'o ' en vue d'airêler les bases définitives en conformité desquelles les retraites seraient dorénavant constituées. On s'occupa elTecUvement de la revision des statuts qui, modifiés comme il a été dit, furent votés les 14 et 15 septembre, puis approuvés par le ministre de l'Intérieur le 3 février 1892. Le surplus des séances du Congrès fut absorbé par des débats très irritants entre les délégués de Tours et ceux de Nantes. Les CC". de Nantes avaient aciieté dans cette ville un immeuble sis 3, place du Commerce, et afin de se procurer les fonds nécessaires à la garantie des prêteurs qui avaient fait les fonds de cette acquisition, ils demandaient que les valeurs elles sommes en dépôt dans les caisses des villes fussent remis à la société de Nantes. Les délégués de Tours protestaient; l'achat de l'immeuble leur paraissait être une spéculation et non un placement. Ils s'élevaient surtout contre la prétention des Nantais d'attribuer deux voix à chaque société sans tenir compte du nombre de ses adhérents ^. La discussion s'envenima et les délégués de Tours se retirèrent en reprenant toute leur liberté d'action et en se refusant à souscrire aux propositions de Nantes, qui furent adoptées par le Congrès.
De nouvelles négociations furent cependant entamées en 1892, et faillirent aboutir sur les bases suivantes : La ville de Tours ratifiait l'acquisition de l'immeuble, mais contre garantie par la ville de Nantes de l'avoir qu'elle avait en caisse avant cette opération, plus un intérêt de 4 p. 100. Mais ce projet d'accord ne fut pas ratifié par le Tour de France et, par lettre du 29 mars 1892, le bureau de Nantes le dénonra formellement. Le 22 octobre 1894, un nouveau Congrès se réunit à Tours. Toutes les villes y
des ce.-. Loiran et Poirier); — le Ralliement de Tours, n"' du 13 fùvricr et du 21 avril 1808.
1. Neuf villes y furent représentées en dehors do Tours : Hordedux, Angers, Paris, Loudun, Nantes, Lyon, Marseille, les Sahles-d'Olonne, le Mans.
0. « On voit ce qu'il y avait de disjjroportion entre 2 membres de Loudun qui représentaient 5 sociétaires cl -J memljres do Tours ([ui on auraient représenté 59. » Lo Italliement de Tours, n" du 21 avril IS'JS, p. 4. »
étaient représentées à Texcoption do Lyon. Il fut convenu à l'unanimité, moins une voix, celle d'Angers, que les bénéfices du journal seraient répartis proportionnellement au nombre des membres adhérents à la caisse de retraites de chaque ville '. Bien que leur caisse de retraites fût virtuellement dissidente et eût recouvré son indépendance, les compagnons de Tours conservaient encore un lien avec les autres sociétés du Ralliement, puisqu'ils étaient chargés de la publication du journal. Ils votèrent la résolution cidessus mentionnée et payèrent leur part contributive des frais du Congrès. Cependant les dissentiments entre les deux groupes de Nantes et de Tours s'accentuèrent. Le premier de ces groupes, fort de l'appui de la grande majorité des sociétés, résolut de rompre les dernières attaches qui l'unissaient encore à la société de Tours, en créant un nouveau journal rival du vieux Ralliement tourangeau- Les 26 et 27 mars 1897, un Congrès se réunit à Nantes, sous la présidence du C.-. Loiran, président de cette ville. Cinq autres villes : Paris, Lyon, le Mans, les Sablesd'Olonne, Angers y étaient représentées. Les sociétés de Marseille et Bordeaux n'avaient pas envoyé de délégués. Quant aux compagnons de Tours, ils écrivirent qu'ils désiraient conserver de bonnes relations avec ceux de Nantes et des autres villes du Ralliement, mais qu'ils voulaient rester neutres et ne pas verser leurs fonds à la caisse générale. Ils entendaient également conserver la direction, la gérance et les bénéfices du journal, leur propriété -.
Avant d'ouvrir les hostilités, le délégué de Nantes, Loiran» donna connaissance de l'état financier de la Société et apporta des chitîres qui justifiaient pleinement l'achat si critiqué de l'immeuble , sis place du Commerce . Cet immeuble rapportait un revenu net d'impôts de 5 000 francs, et sa valeur capitalisée à IJ p. 100 représentait 1 IG 000 francs ; à 3 p. 100, 193 333 fr. 33.
Au 31 mars 1897 l'actif brut s'élevait à 241 9G4 fr. 87