Mémoires d'un compagnon, t. II, p
objets à terre sur une assiette. Le partant exécute entre chaque verre une sorte de pas de danse en hurlant; il se baisse plusieurs fois et il boit plusieurs verres. Le rouleur, après avoir mangé et bu, lui aussi, ramasse les miettes du pain et du fromage et les lui met dans la poche.
Le partant s'éloigne alors avec son sac en peau de chèvre sur le dos, sa longue canne à la main, sa gourde au côté; deux boules d'or ornées d'un fer à cheval brillent à ses oreilles (tel était du moins l'attirail classique jadis de rigueur). — Alors se joue une sorte de scène symbolique que Ton pourrait appeler : la tentation du partant. — C-hacun l'appelle; on s'efforce de le retenir par des invites et des promesses de toute sorte. Il doit demeurer insensible à toutes les séductions que l'on met en œuvre pour tenter de le retenir. Pour bien prouver qu'il est fermement résolu à s'en aller, il jette même son chapeau pardessus sa tète et il s'enfuit. Un compagnon court après lui et lui remet son chapeau sur la tète. Enfin, comme il n'est pas de cérémonie qui n'ait une fin, on se décide à le laisser poursuivre sa route, tandis que la conduite rentre en ville».
Notre compagnon est enfin seul. 11 s'avance d'un pas ferme, mais, en dépit de son apparente impassibilité de tout à l'heure, il est un peu ému. 11 éprouve cette vague mélancolie qui nous visite lorsque nous tournons une page nouvelle de ce livre de la vie si rapidement feuilleté, lorsque nous disons un adieu i)cut-être éternel à un lieu, à des êtres ou à des choses auxquels s'associe pour nous un souvenir heureux : regret d'un temps qui déjà appartient au passé, crainte instinctive de l'avenir, inquiétude du voya-
1. Chez les compagnons boulangers, dont nous avons pu nous procurer lo règlement intérieur, lorsque le devoir est terminé (c'est-à-dire à la fin do la cérémonie), lo partant se met à genoux. Le premier en ville lui adresse une petite allocution et demande à l'assistance si quelqu'un a quelque chose à reprocher au partant. On répond : Non, non. Le premier en ville met alors son sac sur l'épaule du partant qui feint de s'éloigner, mais comme il n'a pas reçu ses affaires, lo premier en ville le rappelle et le to}ie trois fois. A la troisième fois le partant jette sa canne dans un champ. Lo premier en ville va la lui chercher, la lui rend et lui donne ses affaires. Us écliangent un baiser d'adieu et se séparent.
geur qui vient de quitter l'asile sûr où il s'est reposr quelques heures et qui reprend sa route vers l'inconnu. Mais ce malaise dure peu. On oublie si vite à vingt ans! Une heure ne s'est pas écoulée depuis les adieux que le Jeune voyageur a recouvré toute sa gaîté et c'est en chantant à pleine gorge qu'il s'achemine vers le terme de sa première étape. Mais tout à coup notre compagnon cesse de chanter. Comme Sosie, il vient d'apercevoir à vingt ou trente pas de lui :
Certain homme dont l'encolure Ne lui présage rien de bon.
Cet homme porte lui-môme une canne et des couleurs que la distance ne permet pas de distinguer très nettement. Il s'est arrêté dès qu'il a aperçu notre ami et il a lancé ce cri qui retentit dans l'air comme un défi : « Tope! — Tope! répond notre compagnon qui n'est pas un lâche. — Quelle vocation? interroge le nouveau venu. — Charpentier (ou menuisier, ou tailleur de pierre). — Compagnon? — Compagnon. Et vous, le pays? — Menuisier (ou toute autre profession). — Compagnon? — On s'en fait honneur. » Nos deux hommes s'interrogent alors sur le Devoir auquel ils appartiennent. Sont-ils membres de sociétés amies, ils fraternisent, ils boivent à la même gourde et se serrent la main. Dans le cas contraire, il se peut qu'ils passent leur chemin après s'être regardés de travers; mais souvent aussi ils s'injurient et même en viennent aux coups.
Environ 200 pas qu'un compagnon aperçoit un autre voyageur — est-il dit dans notre manuscrit secret — s'il le croit compagnon, il doit mettre la main droite sur la forme du chapeau comme pour l'enfoncer sur sa tète, se découvrir avec la main gauche et faire passer le chapeau de la main gauche dans la droite pour se coiffer. — Le G.-, qui a vu faire le précédent, doit se baisser comme pour relever le derrière de sa chaussure avec la main gauche et ne s'arrête que le temps nécessaire pour ce mouvement. Après le signe expliqué plus haut et que vous êtes à peu près siir que le voyageur est compagnon cordonnier, vous le topez. 11 vous répond et vous devez avancer tous deux comme en battant aux champs, en faisant le simulacre de poser vos cannes, sans pour cela les poser à terre. Vous faites trois pas en
arrière, trois pas en avant, en vous présentant la main gauche. Celui qui a répondu le dernier doit demander à l'autre : « Mon pays, voulez-vous recevoir la reconnaissance sur la route? — En vertu de quoi? — En faisant trois pas en arrière et trois pas en avant moyennant deux mots et trois paroles et je vous le dirai. — Et vous faites chacun trois pas. — Faites les vôtres. Les miens sont faits. » Us font les trois pas en se prenant par la main gauche. << Que fait Maître Jacques? — Le Devoir pour la reconnaissance des bons enfants. — Que faut-il pour être bon enfant? — Le talent, la vertu, la prudence et l'humanité pour Dieu (sic). — J'existe pour Maître Jacques. — Je suis compagnon. — Ils lèvent la main, jurent de s'être fidèles et s'embrassent. »
Le viel usage du topage en règle a complètement disparu; si deux compagnons du même rite se rencontrent, ils échangent bien parfois quelques signes {l'econnaissaiice de route), mais celte reconnaissance aussi discrète que secrète, n'attire même plus l'attention du passant. Quant aux conduites, elles sont aujourd'hui fort rares, mais la coutume n'a cependant pas tout à fait disparu.
Démission. Remerciement. — Le compagnon cependant ne voyage pas éternellement. Un jour vient tôt ou tard où il se fixe dans une ville avec l'intention de ne plus la quitter, autant du moins qu'il est permis à l'homme de prévoir sa destinée. Il annonce donc à la société son intention de cesser d'être compagnon actif, de remercier la société; mais cette retraite n'impliijue pas de sa part une rupture complète avec le compagnonnage. Il restera attaché de cœur à son ancien Devoir, il fera peut-être partie d'une société d'anciens, il sera consulté par ses anciens frères dans toutes les circonstances graves qui intéressent l'association : s'il devient patron, il réservera un accueil particulièrement favorable aux compagnons et aux aspirants du Devoir auquel il a appartenu.
Le compagnon qui se retire reçoit une carte de remerciement attestant qu'il a rempli loyalement toutes ses obligations envers la société.