‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 90 sur 107 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Fûtes patronales (Dal. Banquet. Messe). — Pèlerinages. — Le Père et la Mère. — Comment ils sont choisis. — Conventions conclues avec eux.

Les diverses sociétés de compagnons célèbrent chaque année leurs fêtes patronales. Les charpentiers fêtent saint Joseph, les menuisiers sainte Anne , les cordonniers saint Crépin, les maréchaux et les forgerons saint Eloi.

L'usage traditionnel fut longtemps d'assister en corps le matin du jour de la fête à une messe dite spécialement pour les compagnons. Ainsi que le fait observer M. du Mai'oussem dans sa remarquable étude sur les charpentiers de Paris, cet usage religieux s'est conservé jusqu'en 1882 dans la société des bons Drilles. La messe était célébrée à Saint-Laurent. La Mère était assise dans le chœur, le chef-d'œuvre déposé devant l'autel. Des difficultés d'ordre financier survinrent à cette époque entre le clergé de cette église et les chefs du compagnonnage'. La cérémonie fut

1. D'après des renseignements qui nous ont été fournis par un ancien compagnon, aujourd'hui directeur de l'une des plus importantes entreprises de Paris et dont le témoignage ne saurait être suspecté, les torts auraient été dans cette occasion du côté du clergé. Le curé de Saint-Laurent aurait exigé, pour célébrer l'office en question, des honoraires dont le cliitfro nous a été indiqué et représente une dépense assez lourde pour des

laïcisée'. La fêle ne consiste plus aujourd'hui, comme dans toutes les autres sociétés de compagnons de Paris, que dans un dîner, un bal et une visite aux Arts et Métiers où Ton se rend en cortège.

En province, la coutume de la messe patronale s'est conservée dans un certain nombre de villes : à Nantes chez les charpentiers, à Tours cliez les couvreurs, les boulangers et les charpentiers {Ralliement de Tours, n» du 13 juin 1897, Officiel du Ralliement, 15 octobre 1807).

La fête corporative s'ouvre en général par un banquet. Nous avons assisté à l'un de ces repas, celui qui fut donné, le dimanche H juin 1899, par les compagnons restés fidèles au Devoir de la ville de Paris, dans les salons du Globe, 8, boulevard de Strasbourg. A la table d'honneur étaient assis le président du Ralliement de Paris, M. Auger, et le secrétaire, M. Laray. Les convives étaient les premiers en ville des sociétés, les Mères et un certain nombre de compagnons actifs ou anciens; en tout GO à 70 personnes. Le banquet ne se distingua guère des réunions du même genre en usage dans les sociétés populaires que par le choix des chansons que firent entendre au dessert plusieurs des compagnons. Ces chansons célébraient les plaisirs du Tour de France, les Devoirs, les fondateurs; les refrains, connus de tous les assistants, étaient repris en chœur. A neuf heures on quittait la table pour passer dans la salle de bal.

Il nous a été donné d'assister à trois bals de compagnons, dont deux étaient donnés au Grand Orient, rue Cadet, et le troisième, celui des charpentiers bons Diilles, à la Salle Wagram. Les Mères et les plus hauts dignitaires de la société ouvrent la fête et figurent dans la première contredanse. L'habillement des assistants est disparate ; il varie pour les hommes de l'habit noir à la simple veste ou jaquette; la blouse et le bourgeron sont proscrits; les dames portent

ouvriers. Le résultat do cotto iutransigoauco et de cette âpretu a été tel ((u'oii pouvait le redouter : la suppression (ruiic (•(•réinonic touchante, la rupture d'un des derniers liens qui rattailiaient le couipagnonnago à un passé de loi et de piété.

1. /.a {/ucstion unrrii'rc, l. Churpenticrs de Paris. Cviiipaijituns cl inilépcndaitts, p. MO.

dos toilettes diverses où domine la couleur claire. Quelle que soit du reste la mise des assistants, leur ton et leurs allures sont parfaitement convenables. On s'amuse franchement, mais décemment et honnêtement. Vers deux heures du matin, les Mères et les premiers en ville exécutent la chaîne d'Union, ligure de danse traditionnelle. On ne se sépare que vers cinq heures et cependant, deux heures plus tard (lundi matin), tout ce monde sera au chantier ou à Fatelier. Les compagnons travailleront comme ils se sont amusés : de bon cœur et en braves gens.

Pèlerinage à la Sainte-Baume . — D'après une très ancienne légende, après la Passion du Christ, Marie-Madeleine aurait quitté la Judée et serait venue terminer dans les montagnes de la Provence ses jours désormais consacrés à la prière et aux austérités. On montre encore, non loin de Saint- Maximin (Bouches-du-Rhône), la grotte, dite la Sainte- Baume, qui lui aurait servi d'habitation. Cette grotte et les forêts qui l'entourent ont été longtemps pour les compagnons du Devoir un lieu saint où ils allaient en pèlerinage prier et méditer aux lieux où périt et fut enterré Maître Jacques. Ils en rapportaient comme des trophées les précieuses couleurs, le saint pilon, le chapelet d'ivoire ou d'os enfermé dans un rouleau de fer-blanc. Les compagnons qui revenaient de la Sainte-Baume décoraient leur chapeau de rameaux de pin et tenaient une branche à la main. « Tout ce qui venait de la Sainte-Baume, a écrit Perdiguier, était réputé sur le Tour de France chose sacrée. »

Cette coutume est peu à peu tombée en désuétude : dans la troisième édition de son livre publié en 1857, Perdiguier nous apprend que déjà à cette époque nombre de compagnons se dispensaient d'aller en pèlerinage à la Sainte- Baume, qui ne reçoit plus aujourd'hui que de rares visiteurs'. Toutefois nous rencontrons encore dans le règle-

1. Nous relevons cejjendant dans lo Ralliement de Tours, n" du 11 décembre 1898, l'annonce suivante : « Souvenir de Provence, Saint-Maximin, Sainte-Baume. Le Fr. Audebaud dit Saintonge la Fidélité, C.-. tourneur et Père des CC.-. des D.-. du Tour de France à Saint-Maximin (Var), rap-

ment intérieur des compagnons boulangers du Devoir celte clause qui mérite d'être rapportée : « Tout compagnon ayant fait le pèlerinage de la Sainte-Baume a droit à une conduite générale. »

La Mère. Le Père. — Nos lecteurs savent déjà que ces mots : la Mère, le Père désignent l'hôte et l'hôtesse dans la maison desquels logent et mangent les compagnons, en même temps qu'ils y tiennent leurs assemblées. On appelle sœurs et frères, les fils et les filles du Père et de la Mère ainsi que leurs domestiques de l'un ou l'autre sexe. Quelques renseignements complémentaires achèveront de donner une idée des rapports qu'entretiennent avec le Père et la Mère les compagnons des divers Devoirs.

Le choix et le remplacement de la Mère sont l'objet d'une délibération de l'assemblée des compagnons. Avant de nommer un Père et une Mère, on doit s'assurer que le mari et la femme sont de bonne vie et mœurs et qu'ils sont mariés légitimement'. A cet effet on exige la représentation de leur acte de mariage. On vérifie également si le local est convenable à tous les points de vue. Puis le Père et la Mère d'une part, les trois compagnons en place d'autre part, rédigent leurs conventions par acte sous seing privé. La Mère est reçue solennellement et reconnue selon les rites énoncés au livre des cérémonies. En cas de changement de Mère, tout compagnon qui continuera à se loger chez l'ancienne Mère et à y loger sera à l'amende ^. Une Cayenne ne pourra recevoir une Mère sans avoir fait lever l'acquit de l'ancienne par trois corps de compagnons du Devoir qui visent celte décharge ^. Les devoirs de la société envers la Mère et ceux de la Mère envers la société sont strictement définis et délimités par les statuts des diverses sociétés. Nous les résumerons ici

polie aux jeunes et anciens compagnons qu'il tient toujours à leur disposition les couleurs authentiques et traditionnelles de nos fondateurs M.-. J.-. et le P.-. S.".. Il tient également les vues de la Sainte-Baume, etc. »

1. Règlement intérieur des compagnons boulangers de Paris, art. 127.

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